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Full text of "Les entreprises modernes [microform]. Le grand commerce de détail"

MASTER 
NEGATIVE 

NO. 94-821 77 



1 



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governs the making of photocopies or other reproductions of copyrighted 
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The Columbia University Libraries reserve the right to refuse to accept a 
copying order if, in its judgement, fulfillment of the order would involve 
violation of the copyright law. 



Author: 



Normand 



5 



Gilles 



Title: 



Les entreprise 




modernes 



Place: 

Paris 

Date: 

1920 



M ASTER NEGATIVE # 



COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARIES 
PRESERVATION DIVISION 

BIBLIOGRAPHIC MICROFORM TARGET 



ORIGINAL MATERIAL AS FILMED - EXISTING BIBLIOGRAPHIC RECORD 



' 254.6 
N78 



i,. ' < i M >l 



Kormandf Gilles 

• •• Les entreprises modernes» Le grand cominerce 
de détail» Préface de J» Moulens*»» Paris t 
Perrin, 1920* 

xvf 300 p» 19 cm* 

At head of title: Gilles Normand. 



O 



RESTRICTIONS ON USE: 



TECHNICAL MICROFORM DATA 



FILM SIZE: 



. 35 



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MAINENTRY: N ormand. Gilles 



Les entreprises modernes 



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LIBRARY 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LE GRAND 



COMMERCE DE DÉTAIL 



01 






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I 



DU MEME AUTEUR 



La Mort des Octrois. Préface d' Albert Thomas, an- 
cien Ministre de FArmement et des Fabrications 
de Guerre. 3^- édition. 1 vol. in-16. Librairie aca- 
démique. 

France, au travail! Ouvrage honoré d'une souscrip- 
tion du ministère de l'Agriculture et du Conseil 
municipal de Paris, 4^ édition. 1 vol. in-16. 
Librairie académique. 

La Guerre^ le Commerce français et les Consomma- 
teurs. Préface de Marc Réville, ancien ministre 
du Commerce et de l'Industrie. Ouvrage honoré 
d'une souscription du ministère du Commerce et 
du Conseil municipal de Paris, 6® édition. 1- vol. 
in-16. Librairie académique. 

Les Voix de la Fournaise. Poème d'un poilu. Préface 
de Maurice Barres, de l'Académie française. 
1 vol. in 16. Librairie académique. 

Les Barbacoles, mœurs scolaires. Albin Michel, édi- 
teur. Paris. 1 vol. in-16. 

Bilan de Salons, critique d'art. Oscar Lamberty, édi 
teur, Bruxelles. 1 vol. in-16. 

Médaillons, portraits d'artistes. Vromai^t, éditeur. 
Bruxelles. 

Pour paraître prochainement, à la Librairi. 

académique : 

La France Vierge. 
Madame la Duchesse. 



E. GKtVLN 



IMFKIMliRIE DE LAGiNÏ 



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GILLES NORMAND 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



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LE GRAND 




MMERCE DE DÉTAIL 



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Préface de J. NOULENS 

Ambassadeur de France, 
Ancien Ministre de l'Agriculture et du Ravitaillement. 



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I 



PARIS 

LIBRAIRIE AGADÉMigUE 

PERRIN ET C", LIBRAIRES-ÉDITEURS 

35, QtJA.I DES GRANDE- AUCUf^TINS, 35 
Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays. 



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* ^-v, 



A Monsieur J. NOULENS, 

Ambassadeur de France^ 

Ancien Ministre de T Agriculture 

et du Ravitaillement, 

qui sut concilier les intérêts du Commerce 

et de la Consommation, 
en assurant Tharmonie entre les Citoyens, 



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Copyright by P|2KniN .et C/%.1920. . 



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PRÉFACE 



UNE CONCEPTION, UNE ŒUVRE, UN HOMME 



\ 



Une évolution s'accomplit dans le monde com- 
mercial. Elle tient à la nécessité de plus en plus 
pressante de rapprocher le consommateur du pro- 
ducteur; ne faut-il pas, en outre, diminuer le 
nombre des intermédiaires, tant pour réaliser une 
économie sur le prix de consommation, que pour 
rendre libres des agents immobilisés jusqu'ici? 
Dans la pénurie de main-d'œuvre, toute récupé- 
ration devient urgente pour l'augmentation de la 
production. L'évolution présente ainsi un intérêt 
national, au sens intrinsèque du mot; elle pré- 
sente même un intérêt social. 

Les Entreprises Modernes sont des jalons im 
portants de cette évolution. Telles qu'elles sont, 



i 



n 



VIII 



PREFACE 



PRÉFACE 



IX 



I 



elles sont loin d'être les derniers, sur la route du 
Progrès. Appelées peu à peu, sous Finfluence des 
avantages résultant de leur organisation, à pro- 
duire des effets beaucoup plus étendus, elles se- 
ront proportionnelles à l'intensité de la lutte éco- 
nomique dans les limites d'un même pays, tout 
d'abcKrd; dans celles du monde, en second lieu. Au 
reste, la devise qui fut longtemps celle de quelques 
individualités célèbres dans la fabrication ou les 
échanges : m Faire mieux ! > devient progressive- 
ment une devise générale. 

Toute entreprise, toute organisation nouvelle 
dont les modalités ont pour but la simplification 
des rouages économiques et l'aboutissement à une 
réduction des prix, devrait, si l'on en croit le bon 
sens, bénéficier de la protection des Pouvoirs 
publics. Telle est la pensée, de portée générale^ 
qui se dégage, en somme, de l'ouvrage de 
M. Gilles Normand, abstraction faite des Entre- 
prises Modernes synthétisant l'application carac- 
téristique de l'idéal à réaliser, du but que chaque 
commerçant doit s'efforcer d'atteindre. Ce volume 
est intéressant par ses vues nouvelles et par sa 
documentation. 

Les efforts de M. Gilles Normand tendent à 
combattre la routine qui, au détriment du déve- 
loppement de la fortune publique, a dominé trop 
longtemps les pratiques du petit fabricant ou du 
détaillant. Une conception exacte de l'intérêt 



général exige que les Pouvoirs publics se déga- 
gent de toute préoccupation démagogique, sans 
craindre de heurter des intérêts aveuglés par le 
sentiment individuel ou trop individualiste ; ils ne 
risquent pas de se tromper en s'efforçant de dé- 
velopper la libre concurrence; c'est elle qui, par 
son ingéniosité, par sa faculté d'adaptation h tous 
les besoins sociaux, peut être considérée comme 
l'élément essentiel du progrès économique, c'est- 
à-dire du « mieux-être ». 

Au lendemain de la guerre, toutes les mé- 
thodes désuètes devraient être à jamais écartées. 
Mais les gens sont étrangement dominés par le 
désir d'obéir à leurs habitudes, en vue du moindre 
effort; il est donc à craindre que, devant toute 
nouveauté, même recommandée par la raison et 
l'expérience, ne se dressent des résistances et un 
parti-pris plus fort que le sentiment des nécessités 
ne l'est lui-même, à l'heure présente. 

Des ouvrages comme celui de M. Gilles Nor- 
mand ont le mérite de dessiller les yeux de ceux 
qui ne savent pas voir, et d'imposer la vérité à 
ceux qui, ne voulant pas l'apercevoir, ressem- 
blent à ces aveugles volontaires dont parle 
l'Evangile. 

Dans le passé, au lieu de favoriser les entre- 
prises qui, en réunissant dans les mêmes mains 
le commerce de gros et celui de détail, cherchaient 
la voie la plus directe pour faire parvenir la mar- 



PREFACE 



PREFACE 



XI 



Si 



chandise aux consommateurs, on a obéi à cer- 
taines impulsions intéressées, qui avaient pour but 
de détourner les lois fiscales de leur véritable 
objet pour en faire un instrument de répartition 
des bénéfices. C'est une erreur que tous les gens 
éclairés reconnaissent aujourd'hui. Ce n'est point 
à force de lois fiscales accablantes qu'on entra- 
vera la centralisation du commerce, de l'indus- 
trie, des transports; centralisation qui constitue 
une irrésistible évolution. Désormais, toute ten- 
tative dans ce sens aurait pour signification la 
limitation, par la loi, de la somme d'activité qui 
peut s'exercer dans un lieu déterminé, soit qu'il 
s'agisse de la fabrication, soit qu'il s'agisse de la 
répartition, et cela au moment où nous avons le 
plus besoin de produire et de récupérer de la 
main-d'œuvre, du « matériel humain », comme 
on disait au temps de la guerre. Les privilèges, 
en réalité, n'aident personne dans l'âpre lutte 
pour la vie. 

Ce dont nous devons nous garder, dans l'avenir, 
c'est, par des mesures d'exception, de risquer 
d'entraver la croissance des établissements qui 
prospèrent; la masse du peuple qui travaille, qui 
consomme, qui paie son pain avec le produit des 
sueurs de son front, en serait, à coup sûr, la pre- 
mière victime. Si nous sommes guettés par la 
catastrophe, on ne ferait, en agissant ainsi, que la 
précipiter. Le système social était sens dessus 



dessous dès avant les hostilités ; il Test bien da- 
vantage encore présentement; il faut prendre 
notre parti des remèdes si nous voulons remettre, 
à brève échéance, de l'ordre dans la maison bou- 
leversée. 

Evidemment, nous sommes avec le petit com- 
merce. Il n'y a vraiment personne qui soit contre 
lui; mais ce que rêvent ses vrais amis, c'est son 
perfectionnement, c'est son initiation aux mé- 
thodes du jour, notamment à l'Association, à la 
Coopération qui, seules, sont capables de le sau- 
ver, s'il est vrai qu'il soit sérieusement menacé. 

Le régime des sociétés, les modes de groupe- 
ment du capital, sonjt pour tous d'une souplesse 
infinie et d'une immense variété; libre à qui- 
conque d'en appliquer les lois; mais, tant que la 
liberté du travail ne sera pas un vain mot pour 
les hommes, la liberté du travail pour les capi- 
taux devra être admise. C'est un aphorisme sur 
lequel il est à peine bon de s'appesantir. 

Non! on ne brisera pas plus les grands méca- 
nismes commerciaux au profit des petits, qu'on 
a brisé les machines industrielles dans l'intérêt 
des artisans! Les jours passent; la vie s'écoule. 
On ne fait point remonter l'eau à sa source. 

Toute politique d'entraves étant une politique 
rétrograde, doit être écartée, qu'elle tende à s'exer- 
cer contre qui que ce soit. M. Gilles Normand a eu 
l'heureuse idée d'en aborder la démonstration 









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XII 



PREFACE 



PRÉFACE 



XIII 



dans ses précédents ouvrages; il a pleinement 
réussi. 

Au reste, le Commerce, tout le Commerce avec 
lequel, durant mon passage au ministère du Ravi- 
taillement, je fus en contact continuel, n'a jamais 
mérité la part de critiques et d'injures dont cer- 
tains ont cru, de bonne ou de mauvaise foi, 
l'abreuver. J'ai tenté, dans la mesure de mes 
forces, de le seconder, et il a, de son côté, répondu 
à mon attente. Je me félicite donc de lui avoir fait 
confiance. Les commerçants et les industriels 
étaient, évidemment, bien mieux qualifiés que 
l'Etat pour acheter et répartir les produits alimen- 
taires ou manufacturés. Eux, plus que quiconque, 
connaissent les besoins de la population; eux 
seuls savent où l'on peut prendre les marchan- 
dises, où ces marchandises doivent aller; eux 
seuls savent choisir les voies les plus économiques 
et les plus rapides. Du reste, comment le rôle de 
l'État pourrait-il être supérieur à celui des com- 
merçants, quelle que goit la forme de ses inter- 
ventions?... Comme tout le monde, ne se heurte- 
t-il pas à la loi économique naturelle de l'offre et 
de la demande, contre laquelle personne, — ni les 
individus, ni les gouvernements, — - ne peut 
rien?... 

C'est dans le commerce, et notamment dans les 
Entreprises Modernes, que j'ai trouvé les meil- 
leurs concours lorsque, comme ministre, j'ai pris 



des mesures pour tempérer la hausse, et surtout 
lorsque furent constituées les Commissions appe- 
lées à fixer les prix normaux. Ah ! certes, les cri- 
tiques ne furent point épargnées ; elles émanaient 
le plus souvent d'une certaine catégorie de mer- 
cantis n'ayant, faut-il le dire, absolument rien de 
commun avec le commerce honnête et loyal. La 
collaboration des Entreprises Modernes et celle 
des Ligues de Consommateurs me furent pré- 
cieuses. Je suis heureux de le reconnaître ici. 

M. Gilles Normand, qui a entrepris d'aider à la 
collaboration du Parlement et du Commerce, 
attache son nom à des méthodes qui permettront 
la réalisation de programmes vastes et pratiques ; 
notre prospérité collective s'y lie étroitement. 
Cette pénétration réciproque, j'allais dire mu- 
tuelle, d'éléments qui, hier, se connaissaient peu 
ou point, sera la base de notre relèvement. 
M, Gilles Normand s'est toujours rendu compte 
de la difficulté de la tâche qu'assument les élus ; 
ils subissent, en effet, plus que les autres 
citoyens, tous les contre-coups des événements et 
le malaise qui en peut résulter. Leur patriotisme 
en éveil leur fait redouter les mouvements désor- 
donnés qu'ils aperçoivent mieux que les autres et 
qui risquent, si l'on n'y prend garde, de déchirer 
la France, dont la reconstitution par le travail, 
dans la communauté des efforts^ même pénibles, 
même douloureux, est si nécessaire* C'est pour- 



e L 



XIV 



PRÉFACE 



PREFACE 



XV 



quoi nous sommes nombreux à le suivre dans son 
labeur d'écrivain dont l'utilité est désormais incon- 
testable. 

Gomme M. Gilles Normand le fait remarquer 
avec beaucoup d'à-propos, les méthodes nouvelles 
à employer dans le commerce ne consistent pas 
seulement dans l'amélioration du sort du consom- 
mateur, mais aussi dans l'amélioration de celui 
des employés. Cette amélioration ne peut se faire 
que par la participation aux bénéfices et par la 
prime au travail, que certaines Entreprises Mo- 
dernes ont mises en application. 

Eh bien ! le croirait-on, cette prime au travail, 
SI opportune au moment précis où il faut secouer 
avec la dernière énergie le manteau de paresse 
dont on a tant parlé, a trouvé d'acharnés ennemis 
dans les Syndicats de la C. G. T., qui la discutent, 
la considèrent comme mauvaise, comme abusive, 
comme attentatoire au droit qu'a le citoyen de 
produire le moins possible. Voilà, n'est-il pas 
vrai, qui dépasse l'imagination, au moment précis 
où la production, déjà si diminuée, menace de 
s éteindre? 

Peu importe ! L'action sociale du monde com- 
mercial ne doit pas moins être stimulée par des 
exemples tels que ceux qui figurent dans ce livre. 
Cette action deviendra réellement efficace lorsque 
tous les organismes économiques de quelque im- 
portance ne s'ignoreront plus les uns les autres, 



comme ils s'ignorent généralement encore. Un 
jour viendra, il faut bien le croire, où la paix 
régnera dans le monde commercial tout entier. La 
paix est la source de toutes les harmonies. Alors, 
la Confédération générale du Commerce et de 
l'Industrie ne sera plus un mythe, une hypothèse, 
mais une réalité, une réalité bienfaisante et tan- 
gible. Elle sera le contre-poids nécessaire, inéluc- 
table, à la force, — j'allais dire à la tyrannie des 
Syndicats de la Bourse du Travail, — et, s'il est 
vrai que cette Confédération ne puisse sortir que 
du germe puissant de toutes les entreprises grou- 
pées, réunies, soudées, par l'affinité que crée la 
communauté des intérêts et l'imminence d'un pé- 
ril commun, on pourra dire que M. Gilles Nor- 
mand a bien mérité du (^iOmmerce de France. 

J. NOULENS. 

Ambassadeur de France, 
Ancien ministre de V Agriculture 
et du Ravitaillement, 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LE GRAND 



COMMERCE DE DÉTAIL 



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Pour la mort de la routine 

et des billevesées sociales. 



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Lorsque la guerre éclata, la France avait, 
d'après les recensements, environ trente-neuf 
millions et demi d'habitants. Les champs de ba- 
taille, pour s'abreuver de leur sang, nous ont pris 
un million huit cent mille hommes ; la mort 
fauche depuis, quotidiennement, dans le million 
d'affaiblis, de malades divers, de tuberculeux en 
particulier, revenus des tranchées. Quelle dimi- 
nution de vitalité pour notre pays!.,. Cependant, 
ces trente-neuf millions, nous trouvions que c'était 
peu ; notre ambition de Français voulait la patrie 
plus forte; notre clairvoyance nous inspirait de 

i 



^ LES ÊfTTREPHISES MODERNES 

nobles sentiments que les actes, généralement. 
ne suivaient pas. ' 

Le fléau ne fut-il pas assez effroyable ? La 
catastrophe ne fut-elle pas assez complète? 
Toujours est-il que le vent de grippe duf sou flë 
encore emporta, lui aussi, quel'que''deuîmntn 
de victimes - peut-être davantage - si bien 
qu en depit du retour, à nos foyers? de nos frères 
d Al ace-Lorraine. la France n'a plus, vraisem- 
blablement, que trente-sept milliois d'habitanS. 

mZ'n'^T •^""^'^" ^' ^^""•^^ ««t exacte? 
Rien n est moins probable, car, en pareil sujet 

ITrl ''ZrT"^'' - P^"^ - P- dire tit 
S 7 n '"f"^*' '" '"'''''■ Chacun s'ingé- 
d'abord En"% r^P'" ^'' ^^«""""«« tout 

tion d« l'P^«. *' ^'''''"'^^ ^'^^«^'- i HUerven- 
tion de I Etat en matière financière, elles n'obte- 
naient cette intervention, ce concours qu'avec 

sTene?rr'"f 'i '^*^"^^- '' ^-^ ^^^^t'refré 
^ >. \ "^«niaient. A quelcrdes unités 

ce?'«nitX dV'' ''"^' ^--^ onllditH 
milliers de ^oT ^'""P'"'' ^'^ ^•^^'«''^ «* des 
donnant, n- : ^'"^' ^ ^'^ *«taux impres- 

différents e^ ni ' P'"' P""' ^^^ ''«^«^^^ ^'ordres 
ra IrPt ;. J . '?'''^"* ""* ^"^^tions électo- 
rales et représentatives, le Gouvernement n'é- 

i^eia pei mettait aux Allemands d'affirmer nua 

tTrntoi^'ra-^"? rT^'^' -Hion^r noYr 
Is oas? Nn "^' ^'"' ^' vérité? N'y étaient- 
Us pas? JNous nous garderons de discuter et 



POtJft LA MORT m LA ftOtJTlNE 



a 



d'approfondir. S'ils étaient dans la vérité, nous 
pouvons nous demander sij à Theure actuelle^ 
nous sommes plus de trente-trois millions d'âmes. 
Au reste, toutes nos communes dépérissent 
lamentablement. Il n'y a qu'à les parcourir pour 
s'en apercevoir; L'attirance des villes s'exerce 
davantage encore qu'elle ne s'exerçait autrefois. 
Quinze millions d'habitants, au moins, grouillent 
dans les cités -- soit trois millions de plus qu'il 
n'en Vivait aux premiers temps delà mobilisation; 
— Il en résulte que, sur cinquante millions d'hec- 
tares constituant notre sol, où tant de jachères 
dressent leurs herbes folles, dix-huit millions 
d'individus des deux sexes et de tout âge sont 
éparpillés. Autant reconnaître et proclamer que 
nos campagnes sont désertes, alors que Paris, 
Lyon, Marseille, Bordeaux, souffrent d'une 
pléthore qui déterminera, à un moment plus ou 
moins rapproché, la plus périlleuse des conges- 
tions. Tandis que les boulevards, avec les femmes 
qui les fréquentent, exercent une attirance de plus 
en plus invincible, la vie normale, celle que nous 
avons connue^ devient une pure impossibilité, 
une chimère, une utopie. Tout est déséquilibre! 
L'énergie s'annihile; la conscience de ce qui 
devrait être, la perception juste du raisonnable et 
du vrai, s'atrophient en nous ; la notion du devoir 
s'évanouit; l'action devient problématique; les 
visions de l'avenir ne sont ni claires, ni étendues; 
le manque d'ambition et le manque de conception 
les limitent. C'est la grande crise! La patrie, 
hélas! porte un masque qui se détrempe et tombe 



À 




4 



LES ENTREPRISES MODERNES 



peu à peu; la figure fanée, vieillie, apparaît, et 
son sourire n'est plus qu'une grimace. 

La patrie souffre. 

Voilà la réalité. 

La patrie souffre. Mieux, elle languit. Son 
anémie progresse. Si la situation s'aggrave de 
jour en jour, c'est parce que nous avons dormi 
sur les lauriers de la victoire. Que faut-il faire, 
là, tout de suite?... Chacun d'entre nous joue, 
peu ou prou, le rôle de muet dans le sérail. Et, 
si quelqu'un agit, c'est, la plupart du temps, à 
faux. On ne sait pas. Les meilleures intentions 
ne peuvent reposer sur l'ignorance, non plus que 
sur l'erreur, que sur le mensonge, ou Tintérêt 
particulier. 

La production est insuffisante pour ramener 
sur nos marchés les denrées nécessaires; les 
transports ne sont plus à même d'assurer l'arrivée 
des matières premières sur un point donné. Les 
fruits de la terre pourrissent sur place. Les charges 
de chacun muent en écrasement. Bien plus, la 
menace de l'impôt ne fait qu'obscurcir l'horizon; 
elle paralyse. Regardez autour de vous : quels 
sont ceux qui ont de l'initiative? Quels sont ceux 
qui travaillent, qui vont devant eux, malgré 
vents et marées, indéfectiblement?.,. Vous pouvez 
les compter. Ceux qui jouissent de la fortune 
mal acquise, et ceux qui l'attendent tranquille- 
ment dans leur lit, sont légion. 

Ce n'est pas faute, pourtant, d'avoir entendu de 
vibrants hymnes à la production; ils sont familiers 
à certains virtuoses ; les coryphées les ont enton- 



A 



iN 



POUR LA MOUT DK LA ROUTINE O 

nés, et les chœurs les ont redits. Mais, voilà qu'a- 
près le chant, c'est la danse ! L'histoire de la cigale 
se réédite. On se demande si, tout prochainement, 
ce ne sera pas, conformément à la tradition, la 
danse devant le buffet. Il vaudrait mieux travailler. 

Travailler?... C'est bien le moment de parler du 
travail. Les fonctionnaires somnolent sur les vieux 
ronds de cuir d'administrations vétustés, ou sur 
les ronds de cuir frappant neufs d'administrations 
récentes et provisoires qui, en s'éternisant pour 
leurs propres intérêts, éternisent le mal pour 
notre plus grand mal. 

La main-d'œuvre est extrêmement rare. Des 
millieis et des milliers d'officiers demeurent en 
fonctions dans des services périmés, dans des 
organismes surannés; ils sont attachés à la France 
exsangue et ruinée, comme les sangsues au vieux 
cheval qu'on leur a livré dans la mare, pour le 
faire mourir; quarante-cinq mille gabelous as- 
surent à grands frais la perception de l'impôt à 
rebours sur le revenu ; par dizaines et par dizaines 
de milliers, les jeunes gens sollicitent des emplois 
dans les chemins de fer et ailleurs, convaincus 
que, là, ils se reposeront et pourront continuer 
l'application de la devise militaire : Il ne faut pas 
s'en faire ! Des dizaines de milliers de paysans, 
devenus riches, loin de réprimer le manque 
d'ambition de leur progéniture, cultivent de 
moins en moins, de manière à n'assurer que 
leurs besoins, ou guère au delà. C'est la vie à 
peu près animale, sans hygiène, dans des maisons 
lézardées dont les murailles limitent les fumiers, 



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— 
M 



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J.PS PNTBEPaiSES MODERNES 



et dont les ruisseaux de purin bordent les cours, 
La rapacité se substitue à Fépargne; les vices, 
importés de la capitale ou des grands centres, 
par les soldats qui y séjournèrent, de tous le^ 
pœurs déracinent ridé^l, pauvre plante qui aurait 
besoin, pour grandir, d^s feui^ de Tenthopsiasme. 

Dans les pités?.., Des légions de travailleurs 
qui, après n'avoir eu d'autre aspiration que I4 
journée de huit heures, songent qne c^tte journée 
est encore trop longue et, par tous les moyens, 
s'ingénient à en diminuer le rendement. Sommes- 
nous dans l'impasse au bout de laquelle on trouve 
le néant?.- Les pisifs enpombrept les trottoirs et 
les établissements publics. Jamais tant de per- 
sonnes n'ont vécu de l'amour, du jeu, des hasards. 
Hasards heureux, hasards équivoques, raccrocs de 
toute espèce, pour beaucoup voilà le programme! 
La prostitution, fleur yénéneuse, s'épanouit 
monstrueusement. Le plan de vie qnp phaciin 
devrait s'être tracé, ne s'ébauche que pour une 
élite. Pour les autres, la volopté est émoussée ; il 
ne reste que la fascination des jouissances faciles 
et blâmables ; les scènes de théâtre apothéosent la 
dépravation 5 les scandales publics font chavirer 
la notion du bien, môme che^ quplques-uns d'entre 
les meilleurs. 

û b^lle France d'autrefois, te reverrons-nous 
jamais?,.. Y aura-t-U? dans l'avenir, une place 
pour chaque chose, et chaque chose, de nouvea^n, 
^erart-elle à sa place?... Quelle éducation ou 
quelig loi rendra le travail obligatoire? 

Trayc^il obligatoire! Mesure séyère. C'est vrai. 



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II 



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POUR lA MORT DP l\ ROUTINE I 

Mais ce sont les circonstances qui inspirent les 
mesures ; ce sont elles qui, nous voulons bien y 
croire, feront les hommes. Le programme de 
régénération est vaste. Bien des réformes s'im- 
posent. Les premières devraient être consécutives 
à l'impôt, car l'impôt est une chose qui tue ou 
qui vivifie. Chez nous, et depuis fort longtemps, il 
tue. Il opprime le citoyen, détruit sa personnalité, 
parce qu'il taxe l'effort, et que l'effort taxé em- 
pêche un autre effort de naître. C'est bien dange^ 
reux d'être puni par une augmentation de 
redevance, chaque fois qu'on fait preuve d'énergie, 
qu'on déploie une initiative. L'énergie et l'initia- 
tive, n'étant pas des crimes, ne devraient pas être 
punies; étant des vertus, elles devraient, au con- 
traire, être récompensées. 

Qu'y a-t-il d'étonuant, alors, que le citoyen 
devienne un dissimulateur? Qu'il s'ingénie à 
voler le lise? Ne l'y incite-t-on pas? La malhon- 
nêteté germe là où les griffes du système fiscal 
ont fait saigner le travail, en s'implanti^nt d^ns 
sa chair. Le contribuable à qui l'on demande la 
bourse et la vie, n'est plus qu'un esclave, et, 
comme l'esclave, il apprend à mentir pour être le 
moins souvent possible la dupe des autres. Il 
arrive même que, pour se débarrasser du fardeau, 
on agit en masse. C'est I0 comble de la mala- 
dresse : des catégories d'individus se concertent 
3ûur exciter les pouvoirs publics h handicaper 
:!eurs concurrents, en frappant la concurrence, 
comme si elle était un mal, elle aussi. Le Parle- 
ment s'oublie jusqu'à voter des lois d'exception. 



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8 



LES ENTREPRISES MODERNES 



La voie s'ouvre pour les conseils municipaux, 
qui s'y engagent allègrement; comme le dit 
Georges Darien, les coteries toutes-puissantes 
n'hésitent pas un instant à soustraire, quand elles 
le peuvent, leurs adhérents, aux charges fiscales. 
Les dégrevés de tout poil et de toute espèce 
fourmillent, et les répartiteurs d'impôts « agissent 
dans l'intérêt de groupements politiques, exo- 
nèrent scandaleusement leurs partisans, en 
surchargeant leurs adversaires. » 






Quelques-unes des teintes de ce tableau s'adou- 
ciront, si notre industrie de demain possède un 
outillage perfectionné, si notre agriculture applique 
des principes modernes et si, enfin, les méthodes 
de notre commerce sont des méthodes améliorées. 

En effet, l'outillage perfectionné, l'application 
des principes modernes, la mise en pratique des 
méthodes améliorées, sont seuls capables de nous 
insuffler à nouveau Famour du travail, l'espoir de 
la réussite, dans la constatation d'un bien-être plus 
facile, grâce à ces trois principes. Qui les 
appliquera, sinon nos entreprises modernes de 
toutes sortes?... 

Le triomphe dumachinisne s'impose. Elles seules 
le provoqueront. C'est lui qui, inaugurant la loi du 
sommeil pour tous, supprimera tout travail de nuit 
et les veilles épuisantes, parce qu'elles seront dé- 
sormais inutiles. L'homme-portefaix, l'homme- 
cheval qui traîne des voitures, deviendront des 



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POUR LA MORT DE LA ROUTINE 9 

anachronismes. On donnera au labeur toute sa 
dignité et les justes rétributions auxquelles il aura 
droit. Ce sera le triomphe de la journée de huit 
heures, inapplicable dans notre état social actuel; 
et ces huit heures de peine n'iront pas sans répit. 
L'outillage spécial de la cordonnerie, par exemple, 
exécute une paire de chaussures en trente-sept 
minutes; demain, étant plus perfectionné, il réduira 
encore le temps, cependant déjà très court. C'est à 
cette seule condition, généralisée pour tous les do- 
maines de la production, que nos producteurs va- 
lides, lesquels ne représentent guère que 6 p. 100 
de la population, suffiront, non seulement à tous 
nos besoins, mais aussi à ceux de l'exportation. 
Une usine de panification, avec quelques pétrins 
mécaniques et quelques hommes, de neuf heures 
du matin à quatre heures du soir, disposera du 
pain nécessaire à une ville comme Toulouse. Au 
moment où le relèvement des salaires devient le 
leitmotiv de toutes les conversations, on peut déjà 
constater que l'entreprise de concentration est 
susceptible d'augmenter singulièrement la valeur 
de l'heure-travaiL Si, en effet, on paie 
à l'ouvrier, présentement, pour huit heures, 
2 fr. 50 X 8 = 20 francs, lorsqu'il ne faudra plus 
qu'une heure pour effectuer la même besogne, cette 
heure pourra valoir 20 francs. Qui, alors, préfé- 
rera les hasards et les raccrocs comme moyens 
d'existence, au labeur raisonnable et bien rétribué, 
la seule chose peut-être qui moralisera de nouveau 
la nation, sans que des générations aient besoin 
dépasser? 





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10 



LPS ENTREPRISES MODERNES 



VQUh Ik lîORT DE LA ROUTINE 



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Beaucoup de ceux qui végètent derrière leur 
comptoir, peuvent s'apprêter à devenir, pour leur 
bonheur, les artisans de demain. Ce sont, n'en 
doutez pas, des forces perdues qui seront récupé- 
rées. Les forces économiques de la France ne 
peuvent plus être gaspillées comm^ elles le furent 
jusqu'à présent. Un individu, dans la société, ne 
peut et ne doit être qu'uD rouage utile d'une ma- 
chine bien réglée; la plus faible parcelle de son 
énergie ne doit pas être dilapidée, 

Or, je vous le demande, qu'est-ce que la n^ulti- 
plicité des petits établisserueuts, sinon la force 
annihilée par mille côtés à la fois? Ce sont des 
sortes de puits saqs fond QÙ se cousomme, oti s'é- 
gare la productivité humaine. Que de milliers, que 
de millions de gestes vains! Que de ruisseaux de 
sueurs coulant en pure perte, en raison de l'inor- 
ganisation dont chacun d'entre nous est la victime 
plus ou moins caractérisée?,,. Mille boulangers 
pétrissent la pâte nécessaire au pain quotidien et 
d'une cité ! Ils ahanent au fond du fournil sombre 
et poussiéreux; tous les pores de leur peau sont de 
minuscules fontaines qui se déversent dans le pé- 
trin; ils geignent, ils toussent, ils crachent!... Un 
seul boulanger peut surveiller les bras de fer mus 
électriquement, dans une entreprise de concentra- 
tion commerciale. Il ne sue pas. Il ne geint point. 
Il ne tousse ni ne crache, et c'est cela surtout qui 
est d'une innportance, on peut dire capitale! Que 
de paires de br^^ à récupérer pour d'autres travaux 
urgents! 

Cinq mille fruitiers, à Paris, de grand naatin 



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s'en vont aux Halles pour assurer l'approvision- 
nement d'un nombre égal de boutiques. Potin et 
Damoy n'ont que quelques acheteurs... Le travail 
des cinq mille fruitiers se compose d'une série de 
gestes et de marchandages qui se répètent inutile- 
ment. Si les cinq mille boutiques se réduisaient à 
une maison à succursales multiples, on éviterait 
plus de 4. 990 fois la répétition de ce geste et de 
ces vaines palabres. 

Centralisons les industries! Centralisons les bou- 
tiques! 

Les mille boulangeries et les cinq mille fruite- 
ries, en outre, coûtent davantage à entretenir qu'un 
seul établissement. C'est le consommateur qui 
paie, et les hommes qu'il nourrit ainsi ne lui rap- 
portent aucun bénéfice. L'émiettement de l'effort 
éloigne les résultats heureux. Las artisans des ate- 
liers familiaux d'autrefois, les petits industriels, les 
petits commerçants, représentent l'émiettement 
de notre effort national, le piétinement sur place, 
la rouille, la misère collective, que nous connais- 
sons surtout depuis la guerre. 

Les mutilations et la mort, au cours des années 
douloureuses qui viennent de s'écouler, ont érigé 
ces considérations en primordiale vérité, à tel 
point qu'il est presque enfantin de s'appesantir 
sur un tel sujet. Il n'existe pas encore, il est vrai, 
de statistiques officielles pour étayer ce raisonne^ 
ment. Existeraient-elles, — on sait ce qu'elles 
valent, — qu'on n'aboutirait pas à une autre dé- 
monstration. Il faudra nous décider à ouvrir les 
yeux. 




12 



LES ENTREPRISES MODERNES 



POUR LA MORT DE LA ROUTINE 



13 



C'est si nous ouvrons les yeux, que nous ne 
pratiquerons plus cette néfaste démagogie qui 
nous ruine peu à peu et prépare notre effacement 
de la carte économique du monde. 






Certains, un peu trop exclusivement, d'ailleurs, 
ont considéré les coopératives de consommation 
comme le remède souverain contre les souffrances 
des classes laborieuses. Les coopératives de con- 
sommation sont les sœurs cadettes des entre- 
prises modernes du grand commerce de détail 
qui, avant elles, s'adonna à la fabrication, donc à 
la production. En ce qui les concerne, je me per- 
mets de renvoyer le lecteur à mon livre : La 
Guerre, le Commerce français et les Consomma- 
teurs; au reste, j'aurais aujourd'hui fort peu de 
chose à ajouter à ce que j ai dit hier; elles obéis- 
sent autant, et plus que quiconque peut-être, à 
la loi universelle de la concentration qui, tout à 
Theure, fera graviter dans le même cercle, toute 
la production, toute la répartition de cette pro- 
duction, en même temps que toute la consomma- 
tion. Comme les organismes auxquels ce livre est 
consacré, elles ne sont déjà plus que des succur- 
sales d'entreprises; en cette qualité, elles réalisent 
des bénéfices tout comme leurs concurrentes; les 
entreprises modernes procèdent du même prin- 
cipe initial, car la coopération s'affirme de plus en 
plus comme la pierre angulaire de notre évolution 
économique. 



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Si quelque obstacle, un jour, était susceptible 
d'entraver cette marche, notre ruine commerciale, 
industrielle, agricole, en serait la déplorable con- 
séquence. Nous assisterions au phénomène re- 
grettable de Tégrènement persistant de l'activité 
nationale, à l'heure où, précisément, il faut récu- 
pérer des producteurs. Le Bulletin de Statistiques 
et de Législation comparée, du Ministère des 
Finances, nous apprenait naguère que le chiffre 
de nos patentes était de 1 pour 20 habitants envi- 
ron; c'est ainsi qu'en une seule année, Pau voyait 
s'élever de plus de 200 unités le chiffre de 
ses boutiquiers; Saint-Etienne, dans le même dé- 
lai, voyait s'élever le sien de 1. 588 unités; Chalon- 
sur-Saône, de 305; le Morbihan, de 1578. Ce sont 
là, il faut en convenir, des résultats plutôt attris- 
tants, car ils ne révèlent pas un surcroit d'activité 
économique, mais, au contraire, une véritable 
mort économique. 

Tout le monde, en effet, se rend bien compte 
qu'il ne s'agit pas seulement de répartir des den- 
rées. C'est là un acte secondaire. Ce qu'il faut, 
c'est produire, puisque produire, seul, peut nous 
permettre de consommer. La multipHcation in- 
vraisemblable du nombre des petits commerçants 
semble donc bien n'avoir d'autre résultat que 
d'arracher des bras à la terre et à l'usine, à un 
moment particulièrement critique. Si une maison 
qui réalise un million d'affaires, supprime cin- 
quante boutiquiers, y a-t-il lieu de s'en montrer 
marri?... Assurément non, si l'on considère que 
la France a besoin de tous ses enfants; si elle a 



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il n'en fanf nlV j f ', "^ ®^* principalement, 
in en taut pas douter, h coopération des crtnJ 
taux dans les entreprises modernes ««in ? -^ 
ce magnifique résaltat. ""'''"'''''' ^"' P''o^»'ra 

11 y a longtemps déjà qu'Henry George l'n dit • 
«Des méthodes améliorées et n^J.^\- 

Les coopéraiives de co.isommalion et les en 
i«te™éd,aires' en SaTr^ dr^Tp™? 

San". ?a"f„tt„* : dear^r,::;»^ r^"?"' 

«.njen. d£:.eirr:';^„f y-X"nnt 
parallèlement et dans la tr*^^^ ^«"ectionnés 

u<*ns ïa même mesure?... Cela 



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POUR LA MORT DE LA ROUTINE 



15 




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importe peu. Il y a, pour le consommateur, de 
longues années au cours desquelles il pourra bé- 
néficier des avantages qui lui sont offerts. En 
attendant, protégeons de toutes nos forces les 
éléments précieux qui concourent à notre progrès 
social, ils constitueront, pour les arriérés, un 
encouragement, et surtout un exemple; notre 
effort doit tendre à la transformation radicale de 
notre commerce, de notre industrie, de notre 
agriculture, par la coopération progressivement 
plus complète. Tout ce qui serait de nature à em- 
pêcher la libre collaboration des intelligences, des 
énergies et des capitaux, doit être soigneusement 
écarté des lois et règlements qui constituent notre 
charte sociale. Notre idéal doit être qu'en France, 
tous les éléments d'activité collaborent, coopèrent 
entre eux, comme le font les cinq doigts de la 
main, comme le font nos bras et nos jambes, 
comme le font nos yeux et aussi ^ les rangées de 
dents supérieures et inférieures». 

Il n'y à que les éléments parasitaires qui ne 
collaboreront point. Ils s'élimineront tout seuls. 
Nous ne les pleurerons pas, puisqu'ils retardent 
l'heure de l'harmonie économique, et qu'ils dé- 
tniiraient même cette harmonie, si là coopération, 
matée d'une façon quelconque, ne s'opposait à 
leur déplorable multiplication. 






II 



Les Grands Magasins. 



Ce sont les enfants de multimillionnaires par- 
tis de rien. Les Boucicaut, les Ghauchard, les Go- 
gnacq, les Bader, pierre à pierre, ont élevé des 
édifices grands comme tout un quartier, peuplés 
comme des villes de province, grouillants comme 
des fourmilières, rutilants et luxueux ainsi que 
des palais. Ils constituent la pléiade scintillante 
du firmament commercial ; chacune des étoiles 
grandit lustre par lustre, et même année par 
année. La plus récente est, sans conteste, « les 
Galeries Lafayette » ; elle ne tient point pour cela 
la dernière place. Gomme les autres, elle est le 
produit le plus jeune de l'évolution économique, 
engendrée par la concentration des capitaux, elle- 
même déterminée par Tiniiiative privée, la con- 
naissance des besoins modernes, Tattrait des 
affaires. 

Le grand magasin, dont on a dit tant de mal, 



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LKS GRANDS MAGASINS 



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n'a pas mérité tout le mal qu'on en a dit ; il a tout 
de même eu de la bienfaisance dans son action ; 
il a développé le goût du consommateur ; il a vul- 
garisé la mode française à l'étranger ; il en a 
imposé l'adoption ; il a accru le chiffre de notre 
production et, partant, celui de la fortune pu- 
blique. Exportations de plus en plus nombreuses, 
de plus en plus variées : c'est à lui que nous les 
devons. Pour qui contemple le grand magasin et 
formule, sans parti pris imbécile, son jugement, 
on conviendra que cette vaste ruche scintillante 
et bourdonnante incarne, pour tout boutiquier, 
l'idéal le plus complet, le but merveilleux à 
atteindre, la chimère qui devrait être d'autant 
plus caressée, qu'elle est plus inaccessible. 
Gela, c'est la théorie. La réalité, c'est autre 
chose. La haine existe; la jalousie, l'envie, avec 
tout ce qu'elle a de mesquin et d'idiot, ne fait 
point place à l'émulation louable au cœur de 
tous les hommes. Il n'en demeure pas moins avéré 
que, si l'ambition légitime de parvenir demeure 
en nous, se confondant avec la soif ardente de la 
réussite, l'exemple de ceux qui sont <( arrivés », 
nous restera comme la garantie du succès con- 
voité, la source d'énergie où plus d'un, le soir, 
sa journée terminée, viendra retremper sa force 
pour la lutte quotidienne qui ne cesse pas, qui 
ne peut pas cesser, même pour celui que la des- 
tinée a juché, comme sur un trône, sur le fauteuil 
directorial du grand magasin. Et c'est pourquoi un 
honnête commerçant, M. Magny, a pu dire, un 
jour, au Syndicat de l'Epicerie française : 

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18 



LES ËNTt\Et>RISËS MODERNES 



« Je n'ai jamais critiqué les graiides maisons... 
Je^ les ai toujours défendues... Je n'admets pas 
qu'on les attaque, sous quelque forme que ce soit. 
Je les considère sans jalousie et plein d'admira- 
tion, en raison de l'énergie et dé l'intelligence qui 
présidèrent à leur éditication. Moi aussi, je veux 
prospérer et grandir! %. 

^ Voilà, c'est net, c'est sincère ! Pourquoi chaque 
Français n'en dit-il pas autant? Nous nfe serions 
pas longs à devenir la première puissance com- 
merciale du mondé. Evidemment, nous n'auriohs 
pas autant de grands magasins que nous avons 
de contribuables; là ri'est ni le but, ni la possi- 
bilité; mais nous aurions un regain d'activité qui 
nous profiterait sériéUsenitent et duquel nous 
avons bougrement besoin à l'heure actuelle où la 
vague de paresse rious atteint, nous submerge, 
occasionnaht une mort rapide, si hous n'y pre- 
nons garde. 

Pour en revenir à l'èpiciér, il a raisOn. Gom- 
ment UU homme inlelligeuti eri effet, ne S'incli- 
nerait-il pas (levant rexeelléncé des méthodes qui 
ont modifié si rapidement uue organisation com- 
merciale et des pratiquer commerciales Séculaires? 
Passons au fcOhsommateUr, à feèlui qui n'a 
d'autrie ambition que dé trouver l'objet à sa con- 
venance : comment m pas fcOUipréridrè et légitimer 
l'attrâctioU que lé hall merveilleux, l'étincelle- 
merit des choses, lé chatoiement des couléUrâ, lés 
rutilauces du clinquant, exercent sur lui?... La 
mise en scèUe adéquate à la psychologie humaine, 
est un art véritable; c'est Uhé ilOuvellé brarlbhe 



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LES GRANDS MAGASINS 



19 



de l'art ; elle se rattaché à l'art décoratif par plus 
d'urt côté. Elle résulte du goût cultivé, allié à 
1 étude de la clientèle et de la marchandise. 

L'étude de la clientèle et de lia marchandise se 
pratiquait autrefois plus qu'On ne la pratique 
aujourd'hui. Cela fait que le boutiquier, notre 
contemporain, ne se place pas autant au point 
de vue du public que ne s'y plaçaient ses prédé- 
cesseurs. Et c'est cette qualiléj j'allais dire cette 
vertu, dé ses prédécesseurs, qui l permis à rios 
as du Commerce de grand détail d'aboutir, avec 
un très petit capital souvent; mais, à l'insuffisance 
des capitaux, suppléait quelque chose : d'abord, 
eii tout premier lieu quelquefois; des circonstances 
favorables; mais, en premier lieu toujours, la 
connaissance de la clientèle et de ses goûts; Et 
c'est pourquoi de très humbles boutiques sont 
devenues promptement des embryons de grands 
ihagasifas ou des grands magasins. 

Le commerçant d'aujourd'hui est en jiroie â la 
maladie courante; il voudrait Vivre et s'enrichir 
sans grand travail; il considère, bien à tort^ d'ail- 
leurs'j que la clientèle est faite pour lui et non 
point lui pour la clientèle. SOn erreur est là cause 
la plus ordinaire de son piétinement; à peine est- 
il aimable ! Dans ce cas, l'éch'ec le guette: Pré- 
tentieux, ne sachant pas vendre, il serait incom- 
préhensible qu'il sût acheter. Eh ouvrant sa 
Doutiqué, il l'a garnie de marchandises variées 
qui finissent par être avariées, qui ne s'écouleront 
jamais ; après avoir voulu « épater » lé public, il 
s'aperçoit que le souffle lui manque; sa comptabi- 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS 



21 



lilé mêrre est en défaut; il s'en prend à tout, sauf 
à lui; il exècre ses concurrents et, surtout, il 
maudit le grand magasin. 

Pauvre mentalité, qui donne de piètres résultats ! 
Il est bon peut-être de mettre sous les yeux de 
ceux qui luttent et qui espèrent, Thistoire succincte 
de ces grandes entreprises connues du monde 
entier, enviées ou honnies tour à tour, selon le 
tempérament de celui qui jette son regard vers 
elles. Et tout d'abord : les Galeries Lafayette, 
benjamin de cette pléiade de grosses affaires ayant 
acquis, dans le minimum de temps, le maximum 
de développement. 

Leur origine ne se perd pas dans la nuit des 
temps; elle remonte à vingt ans à peine. Elles 
naquirent au coin de la Chaussée-d'Antin et de 
la rue Lafayette. C'était alors une toute petite 
maison, une boutique miniature, qui vendait 
quelques articles de modes, de menus objets de 
toilette féminine, des rubans et des voilettes par- 
ticulièrement; elle n'ambitionnait même pas la 
clientèle des grandes dames du quartier; elle se 
contentait de celle des midinettes en quête du mor- 
ceau de chiffon dont elles se parent adroitement- 
de celle de la petite ouvrière qui ne paie pas cher 
la fleur, rose ou bleuet, ornant son chapeau. Le 
nombre des acheteurs grossissait peu à peu. La 
réussite se dessinait, grâce à la coquetterie de 
l'étalage, et aussi, il faut bien le dire, à la qualité 
des marchandises vendues. 

C'est alors que le petit commerçant du n^ 1 
sentit germer Tambition dans son cœur. 11 créa 






d'autres rayons, s'adjoignit chemisettes et pei- 
gnoirs. Oh! il était trop prudent pour envisager 
la grande confection!... Il y songea plus tard... 
quand il vit que la clientèle élégante franchissait 
volontiers, elle aussi, à l'occasion, le seuil de sa 
boutique. Nécessité fait loi. L'importance de la 
maison de commerce s'accentuait; celle des 
rayons devait croître parallèlement; c'est ainsi 
qu'un beau matin, on put voir, à la devanture, 
des articles touchant à la toilette des femmes. 
Surprise! On offrait des robes toutes faites!... 

La petite boutique, il est vrai, s'était amplifiée 
déjà; elle avait un instant compris tout le rez-de- 
chaussée de l'immeuble; elle s'étendait à présent, 
aux divers étages. Elle avait mué en magasin. 
C'est ainsi que fut acquise, par la force des choses, 
la maison voisine, len^ 3. Oh! il était impossible 
encore d'utiliser les locaux tous à la fois. Qui veut 
aller loin, ménage sa monture. La sagesse des 
nations est également celle des commerçants. Et 
puis, il fallait attendre que les baux des locaux 
prissent fin... Quand ce fut nécessaire, les départs 
s'activèrent à coup d'indemnités. 

C'est alors que se dessina une espèce d'hésita- 
tion. Pour grandir encore, il fallait s'étendre sur 
la Chaussée-d'Antin ! Bien sûr. Mais la concur- 
rence était là, qui veillait, apportant bientôt des 
entraves. Notre petit commerçant, qui était devenu 
moyen commerçant, n'hésita pas : il franchit la 
rue et eut boutique nouvelle de l'autre côté. 
Audaces fortuna j'uvat. Et il eut raison. C'était en 
1899, lors de la formation des Galeries Lafayette 



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22 



LES ENTREPRISES MODERNES 



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o.nKn ''' ^^'^'*' anonyme, au capital de 
f.mO actions de lûQ francs, ce qui faisait 
2.30Û.0ÛÛ francs. ' ^ 

Depuis, quel chemin parcouru!... La Société, 
aujourd hui, est au capital formidable de 40 mil- 

or'.n^ ^'^^^^' ^^^^^ en plus, une émission de 
^0 millions de francs d'obligations. Le chiffre d'af- 
taires, en quinze ans d'exjstence véritable etd'ef- 
iorts soutenus, est monté de un à cent cinquanH 
millions. L'entreprise s'est classée, d'un coup', 
au rang des grandes entreprises commerciales. 
Leschillres subjuguent; ils projettent une lumière 
éclatante sur les années d'espérance et de lutte 
au bout desquelles souriait l'attrayante chimère, 
la Victoire, pour parler juste! 

Il vous semble que, pour réunir un capital aussi 
formidable, il faille un nombre d'actionnaires si 
grand, qu'il était, ce nombre, impossible à trouver'? 
Hirreur. Mais la confiance était nécessaire. Elle 
régnait. C'est ainsi que la souscriptipn s'effectua 
sans qu il fût utile de sortir du milieu des action- 
naires primitifs. Et le magasin d'hier devint toute 
une ville. La maison se métamorphosa, pour 
ainsi dire, en l'important îlot immobilier qui 
s étend entre les mes de Mogador, de Provence, 
de la Chaussée-d'Antin et du boulevard liauss- 
mann. Les dixmètrps carrés de la boutique d'au- 
trefois s effacent très humblement dans les dix 
mille mètres carrés actuels, à peine suffisants à 
1 exploitation. Quel esprit, devant la grandeur de 
1 œuvre colossale, n'est pas enclin à l'admiration 
la plus sincère? 



\m GRANÇ^S MAGASINS 



23 



Désormais, le rôle d^^ Galeries Lafayette est 
définitif. Elles serviront au déyeloppem^nt d^ la 
n:^Qde; elles preqçJront une allure essentiellemeiit 
parisienne, (( un chic ^ i^discuts^ble qui rapppil^r-a 
la joliesse, la grâce, la beauté sous tou^ se^ 
aspects, soqs toutes s^s forpies et soqs toutes ses 
couleurs. P^vis règne ^ur le mQpde p£^r' ^es 
richesses et sou bon goût... L.a Nouvpç^uté connaît 
désormais un essor mondicil en qvioi réside incon- 
testablement les causes de %.m, ïnuUiples transfor- 
mations. C'est par le fait d'efforts s^mblc^hlcs que 
le chiffre de no^ ej^portations s'accroît dfe pins en 
plus. L'exeniple est ^nivi par les concurrent^, les 
initiatives se multiplient, leg objets ^ont dfi plw9 
en plus jolis, de pjlus en plus enviables, c|an3 Icnr 

ensenable ; ils suivant toujours davantage le goût 

dans ses évolutions. Le magasin qui vendait seu- 
lenaent du classique géyère, ton^be dan^ If^doiflaine 
des neiges d'antan et de l'histoire ancienne. Ce 
qu'il faut, ce sont les coupoles, élancées, las 
immenses baies lunaineusps, le^, enluminures de 
vitraux, les conlenr^ chantant pour les yeux lewF» 
réjouissantes harnioni^s... Ce qn'ii faut, c'est le 
confort moderne, ta inmière et l'espace ; des tapis 
pour les pieds, des ascenseurs pour les jambes 
paresseuses! Enfanter une oeuvre qui soit comme 
un impérissable monument ^. la gloire du com- 
merce intérieur et à celle de la renommée fran- 
çaise, qui s'accommode ^i bien de la ceinture dorée : 
voilà le but!... Cette o?wvre, colossale, existe; 
elle est due à un homme qui est devenu une des 
personnalités les plus en Yue du monde commer- 



> 



24 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS 



25 



cial, parce que la nature Fa doué d'une puissance 
de travail énorme, d'un esprit d'assimilation véri- 
tablement universel, grâce auquel il est la plus 
remarquable synthèse des hommes d'affaires de 
notre époque. 

Vous tous qui peinez et rêvez d'un avenir 
souriant, vous avez en cet homme un modèle que 
le succès n'a pas grisé et qui ne s'endormira 
jamais sur ses lauriers. Comme autrefois, vous 
le trouverez le premier à la besogne ; vous l'y 
trouverez aussi le dernier, ne prenant jamais 
de vacances, s'occupant de mille détails, qu'il 
s'agisse des catalogues et de leurs dessins, des 
modèles et de leur choix, ou des rouages variés 
que compose le personnel. 

Il serait injuste de dire que les 150 millions 
d'affaires d'avant-guerre ne sont pas aujourd'hui 
multipliés, en raison de l'augmentation du prix 
de tout, ou, pour parler plus exactement, en 
raison de la diminution de la valeur de l'argent. 
Et l'on doit dire aussi que les bénéfices n'ont pas 
forcément subi la même multiplication, à cause 
des charges dont le personnel grève, de plus en 
plus, les entreprises. Néanmoins,, le résultat est 
absolument typique; il a été favorisé, il faut bien 
l'avouer, par des liens étroits entre le Directeur, 
la Bourse et la Haute Banque; mais enfin, le 
résultat est là, et c'est bien l'essentiel. 

Le type des grands magasins était connu, puis- 
qu'ils datent de 1850. 11 n'y avait qu'à imiter; et 
les gérants, ayant, comme rémunération, un pour- 
centage des bénéfices, parleur dévouement, leurs 



^ 



11 



efforts, aidèrent à la prompte multiplication des 
rayons et à la progression, aussi constante que 
rapide, du chiffre d'affaires. On aperçoit, par là, 
que M. Bader n'est pas un patron dans toute l'ac- 
ception du terme. Le véritable patron, c'est le 
capital souscrit par des financiers et des rentiers, 
pour qui les bénéfices des entreprises similaires 
étaient les appâts les plus tentants. 

Faire des Galeries Lafayette le palais de la 
femme, dans notre époque de décomposition mo- 
rale et sociale, fut, commercialement, une idée 
heureuse. Une certaine clientèle avait des besoins, 
elle a trouvé à les satisfaire, rien de mieux; ce 
n'est pas nous qui ferons grief aux Galeries La- 
fayette d'aider au gaspillage familial, en répan- 
dant le goût insensé du faux luxe et l'excitation 
des désirs malsains. Cela a de lointains rapports 
avec la morale, peut-être, mais cela n'en a point 
du tout avec le point de vue commercial. 

Au reste, il faut bien convenir de ce que, si les 
vices sociaux servent au développement des grands 
magasins, ils n'y concourent point seuls. Les 
qualités commerciales ont une influence plus 
grande encore. Les expositions de blanc attirent 
aussi bien les coquettes que celles qui ne le sont 
pas; les occasions des soldes éblouissent la mère 
de famille la plus sérieuse, tout autant que la 
demi-mondaine dont le porte-monnaie s'efflan- 
que tout à coup; les étalages séduisent l'unani- 
mité du beau sexe, et la publicité, abondamment 
distribuée, sait capter jusqu'à la clientèle des plus 
obscures concierges, retirées au fond des loges. 



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LKS ENTRBI'RISES MODERfJKS 



LES OpANDS MAGASINS 



27 



le directeur d'un grand magasin, ^'i\ n'^ pas 
les brUlfintps qualités stratégiques qui pourraient 
1 ériger en générai sur ^^ phamp de balailie, est 
un chef tout de même. On pourrait dire un grand 
chef; il commande à des troupes dont l'elTeclif 
correspond h cplui d'wne division. L'objectif est 
déterminé; il s'agit de l'atteindre dans \e pUis bref 
délai, avec le minimum d^ risques — lisez de 
pertes, et le mot est exact. G'ost par 1^ que s'as- 
sure le mî^ximum de béqéfices. Le moindre des 
efforts ne peut pas plus être dans l'ombre, que le 
plu^ cousidérabje. îes. nouveaux services ne doi- 
vent pas plus cbômer que les anciens; les sous- 
ordres évoluent 1^ l'iustar du patron; le travail di- 
visé assure la rentrée des fonds, la manipulation 
de ceux nécessaires aux açj^ats; une innombrable 
correspondance se classe comme par enchan- 
tement; îa plus insigniftante des lettres reçoit 
satisfaction ; la clientèle va, vient, circule, inter- 
roge, suppute ; les spécialités p'ont rien de caché 
pour le personnel, qui en parle de façon aussi sa- 
vante que de l'article courant. Tout ce brouhaha, 
au fond, c'est de l'barmonie, et cette cacophonie, 
cette bigarrure de la foule qui s'empresse, c'est de 
la méthode et du ^ucpès. Biep mieux, on reprend, 
après une livraisou rapide eu vifle, dans la ban- 
lieue et jusqu'au fond des départements, les ar- 
ticles dont l'acheteur a pris po^ses^ion, mm qui 
ne lui plaisent plus! 

Quel casse-tête ! Combien d'entre non^ fieraient 
capables de le supporter?... Vraiment, pour 
exercer un tel métier, bieu que la machine semble 



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4 





rouler toute seule, il ne faut pa^ être le premier 
yenul « Un^ fois bien montée, dites-vous, on 
n'a presque pas besoin de ^'m occuper. » Qui, 
mais il fallait la paoïitev. 

M. Ernest Cogn^i^q, çivec les grands magasins 
de la Sam^ritaiqe, Çist le dojefl de c^u^ qw\ oflt 
travaillé, mais qui ont réussi d^ns le genr^. Si 
Ton considère sa naissance et son éducç^^tifto, pu 
conviendra que rien ne paraissait le destiner d'uue 
façon plus particulière h sa haut^ fortune coui- 
merciale, qui fut moins rapide qu^ celle de 
M. Bader, et qui, eu tout cas, est intinimeut plus 
sûre, puisque la légende s'est accréditée qu'il y a 
quelques années, le richissime propriétaire de la 
rue de la Monnaie avait tiré une épine sérieuse du 
pied de son çQucurrent. 11 s'agissait, tut-il tlit, de 
plus de 200 millions. Une paille \ 

Le petit-fils du bijoutier de la Rochelle, qù il 
naquit en 184Q, passe à juste titre, croyons-nous, 
pour la puissance d'argent la plus considérable, 
après M. Gaston Menier. Celui-ci, avant la guerre, 
avait large n^ent dépassé le milliard ; celui-là était 
tout près de l'atteindre. Si la prédiction en ayait 
été formulée, alors qu'il accomplissait ses études, 
grâce à une bourse, — il n'y a pas de hontes à 
l'avouer, — au petit Sémin^^irc de Pons, Qù il 
resta jus(ju'à quatorze^ ans, il n'eût pu, certaine- 
ment, en croire ses oreille^. 

Commerçant? Certes, il s^ doutait qu'il le serait 
un jour, car, très jeunçi, il se montrait disciple 
avisé de Mercure, et certains de ses conteuiporains 
qui Font connu» proçlannent que c'était du génie, 




28 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS 



29 



— peut-être parce qu'il a réussi. On a toujours du 
génie lorsque Fadversité, loin de frapper à votre 
3orte, la fuit, pour ne point troubler, à votre seuil, 
a fortune qui s'y est installée. Le jeune Cognacq 
transformait son pupitre et l'armoire du vestiaire, 
en magasin d'appareils photographiques qu'il 
achetait à leur prix, naturellement, mais qu'il ne 
revendait pas à perte, aux touristes qui, d'aven- 
ture, s'avançaient en ces parages. 

De longues années s'écoulèrent ainsi. M. Ernest 
Cognacq, un beau jour, comme ses camarades, 
atteignit la trentaine. Seulement, il avait pu réa- 
liser un rêve : amasser un petit capital. Il allait 
pouvoir en réaliser un autre : venir à Paris, que 
ne cesse de régénérer la province. 

Il loua, rue du Pont-Neuf, un magasin minus- 
cule dans lequel il vendit, non plus des appareils 
photographiques, mais des étoffes. La boutique 
était louée au mois. Les ressources ne permet- 
taient pas autre chose, et notre commerçant con- 
naissait le proverbe : On ne s'embarque pas sans 
biscuit. En outre, voulant aller loin, il ménageait 
sa monture, comme on dit. 

L'année suivante, 1870, fut une année de mal- 
heur pour nous, mais une année de bonheur pour 
lui. Sa bourse lui permettait de prendre la bou- 
tique à bail! Deux ans plus tard, il possédait 
10.000 francs. N'était-ce point la possibilité d'en- 
trer en ménage?... Mademoiselle Jay, « première 
au rayon de confection du Bon Marché, » devint 
madame Cognacq, en apportant une dot de vingt 
billets de mille, approximativement. 



Il 



1871. Année plus douloureuse encore que la 
précédente pour notre pays, mais année plus heu- 
reuse encore que la précédente pour M. Cognacq. 
La boutique de la rue du Pont-Neuf s'est méta- 
morphosée; ce n'est déjà plus une boutique; c'est 
un magasin; ce n'est même pas un petit ma- 
gasin, mais un moyen magasin, un magasin hono- 
rable, où une bonne dizaine d'employés gravitent 
autour du comptoir. Chaque mois, en passant, 
affirme un peu plus de vogue; les employés 
s'ajoutent aux employés ; les centaines de milliers 
de francs s'additionnent aux centaines de milliers 
de francs et constituent un chiffre d'affaires qui 
atteint près du million, trois ans plus tard, exac- 
tement. Les millions s'additionnèrent aux millions, 
comme les centaines de milliers de francs s'étaient 
additionnées aux centaines de milliers de francs. 
Peu à peu, la boutique primitive devient un pâté 
de maisons, si bien qu'en 1906, une annexe est 
nécessaire. On la construit. Le chiffre d'affaires 
dépassait alors 100 millions. Il ne cesse de s'ac- 
croître. Nul ne peut prévoir quelle en sera la limite. 
M. Cognacq en est revenu à ses premières amours 
commerciales; il vend de nouveau des appareils 
photographiques; il ne vend pas que cela ; il vend 
de tout; de tout. En 1914, il ouvre un comptoir 
d'alimentation. La première année, ce comptoir 
réalise 400.000 francs d'affaires; l'année suivante, 
il en réalise pour quelques millions ; dès la troi- 
sième année, plus de 14 millions y sont dépassés. 

M. Cognacq dort sur ses lauriers. Il se repose, 
croyez-vous. Quelle erreur ! Ni monsieur, ni ma- 



^1 



30 



LES ENTREt>HlSÈS MODEÏiNES 



LES GRANDS MAGASINS 



dame Cognacq n'ôtit cesSé de diriger en personne 
leur entreprise; à l'âge de quatre-vingts ans ils 
irlohtreht ehcOfe l'eiërWple du travail fet de là per- 
sevét-ahce. Ils n'oht troUVë dfe là joie quë dans le 
labeur qui leui- donna la fëUssîte. Ils rie iriUirbnt 
de la vie jamais; -jamais autrement qu'ils n'en 
ont JOUI. Les épicuriens èourieut et les paresâeux 
n eh reyienUfeni pas La vaillante cbmmei-ciale du 
hls du bijoutief de la Rdehellë fest intacte ; elle lui 
fait bi^Vfer les ertUniè inévitables, sUrtoUt pdf ces 
temps de lutte contre les nie^câhtis ; lés articles 
de J^Urri^u*; les rapports fcbt-së^ à îa Ghàtabre 
«tes députes, et qui vbulteht déhOhbei- d'èi âéan- 
dales, Ibs sais.èâ de comptabilité, n'ëtaëUvéht 
pomt le couple qui, après tout, y trOuve peut- 

?^ ""! fPf.J'^»'^«^^c'e. - la jouissante supé- 
rieure et definilive qui rie les éttipôbhe poirit de se 
faire appeler, de temps à auti-te, « Garnégies ffan- 
çâis. 5) M. COgnacq, qui n'hésité pas à inter\?ënit- 
en personne quand une athéteuse fait l'emplette 

hL'î'i?! ''"' t ^'"^ '^^^ d'aiguiiles, mérité 
Biéri; apt-ès tout, l'honnéur qu'on lui fait et l« 
confeidërdtion qu'on lui donne. 

Son histoire, au fohd, nous démontré tîuë l'ar 
^bnt dépensé pour attirer lé publib, ri'ësl pas de 
1 ai-gent pbfdu ; elle noué démOnti-ë aussi ddé si 
le public a l'habitude de franchir une BOfte il' ne 
perd pas aisément cette habitude. Dans Une grande 
cité corhme Paris, la foule prend les aspects dés 
vagues de 1 océan; il s'y détermine des cOuraUts. 
comme dans les mers ; le tout, c'est dé savoir 
attlfér ces courants vers la maison de commerce 




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que Vôh dîHgé, — Û, au bëâôiii, de les faire 
naître. Dans cet ordre d'idées, il serait irtjusle de 
passer sbUs silence TtieuVrë dies autres virtuoses 
dont l'odyssiéé t-eââerhblte & dei fcoht'es de fëës, où 
des héros firent la conquête de V<Sv avec une mise 
de fonds qui se IrésUUiait dans TâUdacé, daris Ves- 
prit d'initiative^ dans riutëlligence, dahs l'énergie, 
pour l'application d'iitie idée nôUvëllë. 

Tout lé rtidudé bohhaît le rtorh d'Alffted Chau- 
chard^ lé fohdâteùr dés tîiagasihâ dU LouVre. Il au- 
t-ait cent àU^ l'année prôthàine. — Les patriarches 
oUt vécU davantage ; ChëvréUl auàêi. — La carrière 
ëôintnércialé lé pHt à qliirlÉëanâ; sbh athbition, 
paraît-il, eût été dé cohtmuér âés étUdës, dé les 
terUiihél-d'tihè façon brillarile, c'èst-â-dirë, feothmè 
tout le monde, par l'obtentloil dé di^lôiiies parfois 
inutiles et s'ôliVfeUt Ubiâibleà. Ils éUâséiit pëUt-êtrfe 
été nùiâlbles Au jëuUë Chauchard ëU ce qu'ils 
eusseUl pu lUî doUher, de lUî-Uièhie, uhe bpirtlon 
que, certes, il U'iàVaitpas... Là |)rétention, le faux 
savoir, risquaient alors d'en faire, èoil UU âvô'càt-, 
sôil Uri officier, soit un hoUime de lettres, soit... 
liU t-ohd-dë-cuîf de pUisfeaHlé fet fainéante àdttti- 
riiêtraliDU. Ce qui fait le iliàlhëUt* de l'Un h'obca- 
Sîôhne |)àâ tÔUjôùi-^ lé iiiàlhëur de l'aUtre; lia 
prëUvë en est quë^ ce qUë beaUcOUp eussent cbti- 
sidérë pour eux-mêmeis comrtte Uue catastrbphé-, 
n'ëU était point Une poUr Chauchard. Il se ptè- 
paria au rude travail ël dêviUt employé aU mà^- 
siu du Pauvre diabi'éy — un nom symbbliqUe, 
pour l'époqUé et pour Chauchard, dU molttâ^ — 
auk appointements de 100 francs par mois. 



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32 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Les choses prennent de la relativité lorsque le 
temps et Fespace les séparent. Les 100 francs 
d'alors, — on était en 1836 — correspondaient 
allègrement à 1.000 francs d'aujourd'hui. Enfin, 
bref, dix-sept ans plus tard, Chauchard, qui dé- 
passait la trentaine, avait mis 40.000 francs de 
côté; l'amour de la brocante l'avait gagné et, 
lui, il avait gagné son argent — un autre amour! 
Cependant, pour se rendre indépendant, pour 
s'installer à son compte, et, dans ce cas, bien faire 
les choses, qu'était-ce que 40.000 francs? Bien 
peu, assurément. Tout au plus, 400.000 francs 
de notre époque. Mais Chauchard possédait en 
plus un don précieux : l'éloquence. Ce n'est point 
de la monnaie sonnante, mais, à l'occasion, elle 
est fort susceptible de s'y convertir. Elle aide 
à convaincre ceux que Ton rencontre ; elle force 
à nous écouter les gens les moins attentifs ; elle 
délie, finalement, les cordons des bourses les plus 
hermétiques, et provoque, quelquefois, des accès 
de- générosité. Chauchard en connut les bienfaits. 
Il s'associa avec M. Hériot, chef de rayon aux 
magasins de la Ville de Paris, avec lequel il avait 
noué quelques relations sous Tinfluence du rasoir, 
de la tondeuse el du schampoing; ce qui démontre 
Futilité du coiffeur pour ceux qui sont les assidus 
de son salon, ouvert à tout venant. Mais, si leur 
capital espoir, savoir-faire et volonté, était consi- 
dérable, leur capital réel l'était moins; pour le 
grossir, ils s'adjoignirent un M. Faret qui, avec 
confiance, leur apporta 100.000 francs. 
Débuts pénibles ! Les difficultés de toutes sorte» 




LES GRANDS MAGASINS 



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surgirent; les bénéfices étaient inappréciables, au- 
tant dire nuls. M. Faret s'effara, et, en 18S4, se 
retira de l'aventure. C'était le coup dur; mais un 
coup dur se supporte comme un autre, quand il 
le faut. Chauchard prépara son boniment, prit son 
courage à deux mains, — peut-être celui que 
donne le désespoir — et s'en alla trouver le plus 
riche banquier de l'époque, M. Péreire. 

— Je vous demande, lui dit-il, de me louer une 
partie des vastes immeubles que vous venez d'édi- 
fier en face du palais du Louvre! 

C'était « du culot. » Péreire, ne jugeant point 
mauvaise l'opération, écouta Chauchard, qui le 
persuada; il lui céda à bail vingt mètres de façade 
sur la rue de Rivoli, vingt mètres sur la rue de 
Marengo, dix mètres sur la rue Saint-Honoré. Ce 
furent les magasins du Louvre ! 

La fortune, qui sourit habituellement aux auda- 
cieux, sourit une fois de plus à nos compagnons 
de déboires et de veine. Elle leur sourit tellement 
que M. Hériot, en mourant, dès 1879, laissa 
70 millions. Il y a dix ans, les actions du Louvre, 
émises à S. 000 francs, rapportaient, chacune, 
annuellement, 20.000 francs I M. Chauchard, 
qui vécut jusqu'en 1909, laissa à des héritiers 
fameux, non par leur parenté avec Tillustre com- 
merçant, mais par leurs qualités et leurs noms po- 
litiques, une somme de 250 millions, qu'ils se 
partagèrent, — naturellement. A l'Etat, M. Chau- 
chard légua sa collection de tableaux, estimée à 
plus de 30 millions! 

Pour gagner de l'argent quand on en dépense 



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34 LES ENTREPOSES MODERNES 

beaucoup ou quand les affaires ne vont pas très 

hLnTl faut savoir relever discrètement les pnx 

n^^santlrS^e au public que la -f - ^ est 

avantageuse et écoulée au. ^^^^^7;/^ ^^^j ^'f^ 
C'est là le grand rôle qu'ont à jouer les . occasions _> 
Elles masquent la réaUté ma., pas a te po nt 
cependant; puisque les cUents. f J^;-^' f J^ ^^ 
rendent un compte cKact de la valeur des choses 

envahissent les magasins de ^P^«*^^^f, 'J^^J^^^^ 
diaires entre le grand magasm de «o'^veautés et 
le petit détaillant-, là, la plupart du temps, ils 
trouvent plus de choix, à des prix égaux ou 
très peu supérieurs. C'est ce qm explique la pros- 
pecté des éUissements installés dans l'ambiance 
de ces grandes maisons qui ont les moyens d ap- 
peler à elles la foule, par l'attrait de leur clinquan 
Sa sonorité des échos qu'éveille une savante et 
large publicité, laquelle paie, en outre, les bien- 
veillances de la presse. R^.,^ip«„f 
Le doyen de ces grands hommes. Boucicaut. 
connut la même vie agitée dans ses origmes mo- 
destes. Il était né à Ballème, dans le département 
de l'Orne, en 1810. A dix-huit ans, il était torain. 
Il déballait sous la tente, sur les marches du chet- 
lieu de canton de la région, des marchandises de 
toutes sortes : des occasions ! Après sept ans de 
ce métier plus ou moins nomade, Aristide Bou- 
cicaut sentit les aspirations naître en ui ; Pans qui 
le fascinait le prit, le conquit. Une place, dans un 
magasin de nouveautés, lui assura son assiette, 
au propre et au figuré; comme il avait des apti- 
tudes, il devint rapidement chef de rayon. 



LES GRANDS MAGASINS 



35 




— Chef de rayon ? dit-il. Peuh ! qu'est-ce que 
cela? Rien, puisque je n'ai ni l'indépendance, ni 
tous les fruits que mon travail est susceptible de 
me donner. 

Il résolut de s'établir à son compte, et, comme 
l'association, quand elle est sérieuse et bien étu- 
diée, double les ressources de l'individu, si elle 
ne les multiplie, Boucicaut s'associa à un ami et 
fonda, en 1852, à l'angle de la rue du Bac et de la 
rue de Sèvres, le Bon Marché, alors tout petit 
magasin; magasin moins que boutique. Une 
veilleuse qui baigne dans l'huile et qui fume 
attire moins de papillons qu'une lampe électrique. 
Clientèle clairsemée. Affaires médiocres. Les tem- 
Dêtes quotidiennes; les caps jamais doublés ; le 
abeur, l'incertitude, la ruine au bout. Quelles 
perspectives! Comment surmonter toutes ces dif- 
ficultés? Comment les vaincre? On sait le trait de 
génie d'Emile Menier, le père de Gaston Menier : 
il consista à dire, en souriant, devant des stocks 
de chocolat qui moisissaient : 

« Le chocolat Menier, le nneilleur, puisque, le 
seul qui blanchisse en vieillissant! » 

La fortune, c'est souvent un mot, une phrase, 
une formule, à condition que le mot, la phrase 
ou la formule, expriment, sinon une idée, dans le 
sens absolu, mais, du moins, quelque chose de 
neuf. Boucicaut, lui, proclama, en face du néant 
de sa caisse : 

« La marchandise, ayant cessé de plaire, est 
remboursée! » 

Voilà bien le trait de hardiesse et de génie I La 




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36 



LES ENTREPRISES MODERNES 



réputation du vendeur se répandit de rue en rue, 
de quartier en quartier; cette innovation jeta des 
quantités de femmes dans la boutique; elles s'y 
pressaient comme sardines en boîte, et, plus elles 
s'y pressaient, plus il en venait; du matin au soir, 
c'était la même cohue; la boutique eût été ouverte 
la nuit, qu'on y fût venu des quatre points de 
Paris. Il fallut f agrandir. 

L'associé de Boucicaut frémit jusque dans les 

moelles. 

— Agrandir!... Penses-tu, Aristide?... 

Et ses nuits se peuplaient de cauchemars. Son 
rêve, c'était la petite boutique pleine, toujours 
pleine. L'architecte, l'entrepreneur, ne lui disaient 
rien qui vaille ; ils symbolisaient le spectre de la 
misère, de la ruine, dans la satisfaction d'une am- 
bition démesurée. Le pauvre homme était né pour 
être petit commerçant et pas autre chose : effrayé, 
apeuré, il se retira en 1863. 

— Puisque je suis seul, se dit Aristide, c'est 
bien le moment de mettre les bouchées doubles 1 

En avant! 

De 1869 à 1872, l'immense bâtisse du Bon 
Marché moderne fut édifiée. Elle occupa plus de 
6.000 employés, brassa des millions. En 1877, 
Boucicaut, en mourant, laissa une fortune de plus 
de 100 millions; sa veuve divisa le capital repré- 
senté parle Bon Marché, en 400 actions de 50.000 
francs chacune, et en donna « gratuitement » 
150 à son personnel, en lui laissant les plus grandes 
facilités pour acquérir le reste. Elles furent divisées 
en huitièmes, et les huitièmes rapportaient plus 




LES GRANDS MAGASINS 



37 



> 



de 3.000 francs par an avant la guerre. Le Bon 
Marché est devenu une espèce de coopérative ; la 
machine était bien montée ; elle marche en raison 
de la vitesse acquise; mais un peu de poussière 
tombe déjà sur les rouages ; on verra si le mé- 
canisme doit garder toute son exactitude. 

La réputation de chacune de ces grandes 
maisons a franchi les mers. La clientèle s'étend 
jusqu'en Amérique. Et pourtant, que sont nos 
grands magasins, en regard des grands magasins 
des importantes cités des Etats-Unis! Le nombre 
des employés du Louvre, du Printemps, du Bon 
Marché ou des Galeries Lafayette, est, là-bas, 
largement dépassé, et même de quelques milliers. 
Quant aux innovations de M. Gognacq, et rela- 
tives à l'adjonction de ralimentalion à la nou- 
veauté, elles semblent pales à côté de celles de 
ses confrères américains. Ceux-ci, en effet, 
vendent tout ce que vendent M. Gognacq et 
consorts, mais ils vendent, en plus des cigarettes, 
des côtelettes, des singes ou d'autres pension- 
naires de ménagerie. 

On entrevoit d'ici le succès d'un rayon des 
tabacs à la « Samar », par ces temps de crise! 
L'embargo de l'Etat nous a empêchés de voir ça. 
Et, si nous avions pu le voir, nous n'aurions pas 
eu la crise. On n'a bien pas connu celle des petits 
pois ! Gela prouve la supériorité des hommes 
comme Gognacq sur tous les ministres, même 
ceux de nos malheureuses Finances publiques. 

Nous nous américaniserons. Mais lentement. 
Ainsi, en dépit de la mauvaise réputation des 



il 




38 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS 



39 



bouchers, parmi les consommateurs, on serait 
volontiers tenté de trouver des rayons de bouche- 
rie dans nos grands magasins, comme les Yankees 
en trouvent dans ceux de New- York. Ces rayons 
ne seraient, certes, pas les moins fréquentés, par 
les temps qui courent. Oui, mais il ne faut point 
faire les choses à demi : comme à la Siegel Coo- 
per Company, les rayons d'alimentation, s'ils 
étaient complets, ou si, dans nos grands magasins, 
ils méritaient réellement cette dénomination, les 
rayons d'alimentation, dis-je, devraient s'étendre 
comme ils s'étendent là-bas, sur une grande 
longueur : plusieurs centaines de mètres. Voi- 
sinant avec l'épicerie, il faudrait des frigorifiques 
où s'étaleraient, sous vitrines, les denrées les 
plus diverses : fruits, poissons, viandes, salai- 
sons, etc. La laiterie elle-même, installée de la 
façon la plus moderne, ne pourrait faire défaut; 
on y fabriquerait, par les procédés les plus per- 
fectionnés, le fromage et le beurre ; on vendrait 
aux cuisines des plats tout préparés, et des 
maîtres-queux, cuisiniers habiles ou simples 
bonisseurs, donneraient des recettes aux clientes 
désireuses d'en connaître. 

Ceux qui liront ceci ne manqueront pas d'ob- 
server : 

« Mais, avec tout cela, nos Grands Magasins, 
qui sont déjà des capharnaûms, deviendront bien 
plus encore! Le diable lui-même n'y reconnaîtrait 
plus ses enfants 1 > 

Evidemment, si l'on tient compte de l'agence- 
ment de nos Grands Magasins. Mais, s'ils étaient 



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installés à l'américaine, il n'en serait point ainsi. 
Chaque section, là-bas, occupe un étage, parce 
que les magasins sont en hauteur, alors que, 
chez nous, ils sont en longueur et en largeur. 
La disposition des sections par étage est, évidem- 
ment, la plus pratique : on superpose la nou- 
veauté, l'habillement, l'ameublement, les anti- 
quités, les curiosités artistiques, la bijouterie, 
l'horlogerie, l'alimentation solide, l'alimentation 
liquide, laquelle a sa place tout indiquée dans les 
sous-sols. Cela indique plus d'ordre, plus de 
méthode. Mais, ce qui est possible là-bas ne l'est 
pas ici. Il nous faudrait des gratte-ciels qui 
détruiraient les harmonieuses perspectives de 
Paris, qui nous sont si familières, et que les 
étrangers ne dédaignent pas. Cette impossibilité 
sera peut-être à jamais la cause d'une espèce de 
stagnation économique. 

A cause de l'étendue que nécessiteraient de tels 
services ; à cause du prix exorbitant qu'atteint le 
sol parisien, mille services utiles ne peuvent être 
agencés chez nous comme ils le sont à la Siegel 
Cooper Company, où les salons d'essayage 
figurent tout aussi bien à l'ameublement qu'à la 
nouveauté. En effet, on essaye une chambre à 
coucher, un cabinet de toilette, une salle à 
manger, un bureau de travail, comme on essaye 
un pantalon, un pardessus, un chapeau ; il faut, 
en effet, des pièces ad hoc aux meubles ; les 
murs, leurs tapisseries, sont comme des cadres 
dans lesquels on met des natures mortes. Cela 
exige de l'harmonie. Chez nous, on achète à vue 



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40 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS 



41 



I 



de nez, on se représente tant bien que mal ce que 
cela donnera. Nous avons cependant la réputation 
d'être le pays du meilleur goût. Il faut croire 
qu'elle n'a pas été difficile à acquérir. Pour s'en 
convaincre, il n'y a, d'ailleurs, qu'à comparer 
l'installation d'un intérieur bourgeois dans notre 
pays, et l'installation d'un intérieur bourgeois 
dans la plupart des grandes villes étrangères. On 
'conviendra rapidement que le confort n'est pas 
chez nous, ni le luxe non plus. Et c'est regret- 
table. Les Grands Magasins, qui ont eu sur les 
tendances du public une action heureuse à plus 
d'un point de vue, pourraient en avoir une bien 
plus heureuse encore en développant le goût de la 
foule qui les fréquente. 

Ils y tendent, d'ailleurs; pour s'en convaincre, 
il n'y a qu'à considérer leurs étalages, où les 
couleurs ne crient pas, où tout s'harmonise de 
façon heureuse, en général. Mais, montrer aux 
clients un salon dans un cadre composé tout 
exprès, n'équivaut point à le montrer dans le 
cadre que Ton devra composer, et que l'on 
tapisse, et que l'on décore, sur-le-champ, au 
gré de l'acheteur, qui juge de l'effet des choses 
sur lesquelles il fixe son attention. 

On reproche aux classes laborieuses françaises 
d'avoir pris goût au poulet, au gigot, aux pâtisse- 
ries diverses ; on leur fait un cinglant grief de s'être 
embourgeoisées ; voit-on, en effet, une femme du 
peuple se vêtir, non pas à l'instar des marquises, 
mais décemment, mais proprement, ayant l'amour 
du linge propre et des toilettes convenables? 



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— Quel scandale, ma chère! Ces gens, ça ne 
doute de rien !... Ça prend des bains trois fois par 
semaine! Comment ça pourrait-il avoir quatre 
sous devant les mains? Ça mange tout! 

Qu'ajouterait la commère, si les gens du 
peuple se mettaient à essayer des salles à manger, 
des chambres à coucher?... Quel supplément de 
« raffut » dans Landernau ! 

— Ça vit comme des millionnaires ! Et ça 
devient fainéant! 

Nous avons beaucoup à faire, ne nous le dissi- 
mulons pas, pour nous mettre au niveau des 
étrangers. Ailleurs, on mesure moins parcimo- 
nieusement la quantité de bien-être à donner aux 
travailleurs, et, quand ils arrivent à se procurer 
ce bien-être, on ne le leur reproche pas! 

Quand on compare l'armée du travail, aux 
Etats-Unis, à l'armée du travail en France, on 
constate des différences énormes. Là-bas, paie- 
ment considérable, sobriété, laconisme, attention, 
nerfs calmes et pondérés. L'Américain mange 
plus de viande, il absorbe plus d'œufs, plus de 
sucre et de café que le Français ; il a des besoins 
intellectuels et professionnels que nos compa- 
triotes ignorent; il lit, il assure sa vie plus con- 
fortablement; il s'amuse mieux, il trouve le moyen 
de consacrer un franc pour cent de son salaire, à 
la charité; trois pour cent aux livres et journaux; 
davantage au chômage, à l'amusement, au 
tabac, etc. Et l'on dit de lui qu'il est le premier 
ouvrier du monde, — avec raison, d'ailleurs. 

Il y a là une différence d'éducation, tout sim- 



il 



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42 



LES ENÏP.EPRISES MODKRNES 



LES GRANDS MAGASINS 



43 



plement. Eh bien ! cette éducation, les Grands 
Magasins peuvent contribuer à la donner, en 
propageant le goût du luxe, car nous devon» 
partir de ce principe : plus les ressources de Fin- 
dividu seront tournées vers le confort, qui est 
toujours le luxe, moins ces ressources s'évanoui- 
ront en alcool, devant les comptoirs de zinc; on 
ne peut servir, avec des moyens médiocres, après 
tout, tant de maîtres à la fois. 

Cette simple parenthèse montre bien le rôle 
social que pourraient jouer les Grands Magasins; 
ils le jouent déjà, c'est vrai, mais embryonnaire- 
ment. Ils pourraient l'amplifier. Que sont, auprès 
de leurs mérites réels, les petits reproches qu'on 
leur adresse?... Assurément, pour des gens 
impartiaux, bien peu de chose ! 

Les Grands Magasins bien organisés augmentent 
Texigence des individus, au point de vue des 
commodités qu'ils doivent trouver sous leurs 
mains, pour les mille usages de la vie : si, 
comme en Amérique, le public y trouvait le 
moyen de ne point faire la queue à la caisse, et 
qu'un système de tubes pneumatiques, semblable 
à celui qu'emploie la Banque de France au visa 
des chèques, fonctionnât, du vendeur à la caisse 
centrale où la facture serait envoyée avec la 
monnaie, le public apprendrait que le temps est 
précieux, qu'il n'appartient à personne de gâcher 
celui d'autrui; dans ce cas, il aurait du mal à se 
soumettre à toutes les formalités des guichets de 
nos administrations; ses protestations s'élève- 
raient si fort, que la simplification des rouages 



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bureaucratiques serait bien obligée de s'effectuer. 
Si Ion ajoute à cela qu'en Amérique, tous les 
Grands Magasins donnent asile à des bureaux de 
poste, de télégraphe, de téléphone, en même 
temps qu'à un cabinet médical, à une pharmacie, 
à un grill-room, à un restaurant, on conviendra 
que celui qui y pénètre n'a guère de raison d'en 
sortir... à moins que ce ne soit pour retourner à 
son labeur. 

L'évolution économique s'accomplit de telle 
façon, que nous verrons un jour, dans la capitale, 
il n'en faut pas douter, certaines de ces innova- 
tions. 

Nous disons dans la capitale, car, à l'inverse 
de ce qui se passe aux Etats-Unis, nos grandes 
villes de province ignorent le Grand Magasin. En 
dehors de ceux de Paris, il n'en existe qu'un 
nombre excessivement restreint; il n'y en a pas 
une dizaine et leur grandeur est elle-même fort 
limitée. Il ne faut pas confondre, en outre, ces 
maisons avec les succursales de certaines 
sociétés : le Louvre possède une épicerie : les 
Comestibles Terminus; deux hôtels : l'Hôtel du 
Louvre et celui du Palais d'Orsay; comme le 
Bon Marché possède Lutetia, à Paris. Les suc- 
cursales que des firmes importantes ont dans les 
départements, n'ont rien d'étranger avec le genre 
de commerce de la maison principale. On trouve 
partout, dans nos centres principaux, des succur- 
sales de : Paris-France, des Nouvelles Galeries, 
des Magasins Modernes, des Magasins Réunis. Nous 
aurons l'occasion d'y revenir au chapitre suivant. 



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44 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS 



45 



I 



I 



En résumé, et sans qu'il soit besoin de s'étendre 
davantage sur le sujet, les Grands Magasins sont 
nés de l'application d'une idée : la vente à prix 
fixe et connu, ainsi que les ventes-réclames. Ces 
deux procédés révolutionnèrent le commerce de 
détail. La vogue en naquit, déterminant une 
véritable émulation entre les initiateurs qui 
surgirent à quelques années d'intervalle. Des 
maisons de quartier, elles-mêmes, ont suivi le 
mouvement, telles la Place Clichy et quelques 

autres. 

Le chiffre d'affaires des dix firmes principales 
atteignait un milliard de francs, lorsque la guerre 
éclata. Etant donné que le prix des choses s'est 
multiplié et que leur consommation s'est à peine 
réduite, on pense bien que le chiffre d'affaires 
s'est considérablement enflé. Il s'enflera encore. 

Le comptant, qui était de règle dans toutes les 
opérations avec les Grands Magasins, ne sera plus 
demain une règle absolue; il ne sera plus une 
règle absolue, parce que ' certaines sociétés, et 
non des moindres, ont pris pour base de leur 
système commercial, le crédit. Dufayel, qui inci- 
tait l'acheteur à se faire livrer des marchandises 
payables plus tard, a connu un véritable succès ; 
ne faut-il pas l'empêcher d'empiéter davantage?... 
Telle est la raison qui motive la nouvelle façon 
d'être des Grands Magasins avec la clientèle de 
choix. Ils consentent à ce que le paiement ne soit 
pas immédiat. C'est une autre évolution; elle 
produira des résultats, tandis que les principales 
maisons spécialisées généraliseront leur négoce. 



V 



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C'est ainsi que le Bazar, qui ne fut jamais, à 
proprement parler, un Grand Magasin, tend 
chaque jour davantage à ne point rester un bazar. 
Celui de l'Hôtel-de-Ville, par exemple, se met 
peu à peu au niveau de ses devanciers. 

D'un autre côté, les Grands Magasins d'alimen- 
tation : Potin, Damoy, Coûté, qui ont commencé 
par ne vendre que de l'épicerie, livrée aux quatre 
coins de Paris, se sont adjoint : la charcuterie, 
la boucherie, la pâtisserie, en même temps qu'ils 
installaient des dépositaires de leurs marques dans 
la capitale, dans sa banlieue, puis en province. 
Demain, cédant au mouvement de généralisation, 
ils vendront peut-être des chapeaux, des vête- 
ments, de la bijouterie et de l'ameublement. Les 
autres n'ont-ils pas fait l'inverse?... Par la suite, 
il n'y aura plus qu'une forme commerciale : le 
Grand Magasin, dont les formes sont multiples, 
ainsi qu'on s'en rendra compte à la lecture des 
chapitres suivants de cet ouvrage. 




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LES GRANDS MAGASINS DE PHOVINCE 



47 



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III 



Les Grands Magasins de Province. 



Les Grands Magasins de province sont des or- 
ganismes formant, en quelque sorte, un faisceau 
commun; respectivement, et dans Tensemble, 
comme les Grands Magasins de Paris, ils n'ont 
conquis leur importance que par un travail opi- 
niâtre de leurs propriétaires, sortis de Tornière 
commerciale par la pratique de la coopération 
dans les achats et leur collaboration mutuelle et 
réciproque dans les questions susceptibles de les 
intéresser. Ils ont été aidés dans cette tâche par 
les goûts du public qui fut, par sa constance et 
sa fidélité, l'ouvrier de la première heure, à Toeu- 
vre entreprise. 

Les Sociétés des Bazars, en des villes diver- 
ses, ne sont que la continuation de la théorie de 
Grands Magasins de Paris, florissant sur la pro- 
vince; c'est la continuation obligatoire du progrès, 



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qui exige la marche en avant pour assurer plus de 
bien-être. 

En résumé, un rien qui croît, qui se développe, 
prend une importance qui finit par devenir consi- 
dérable, sous l'impulsion d'un homme, le fonda- 
teur, et sous celles résultant des circonstances du 
moment; si bien qu'en somme, les Grands Maga- 
sins et les Sociétés de grands Bazars sont la ré- 
sultante de la situation commerciale de la France, 
dont ils finissent par composer la plus grande 
partie de puissance commerciale, en ce qui con- 
cerne le pouvoir d'achat et les facultés de la répar- 
tition. 

Le vrai type de sociétés, dans cet ordre d'idées, 
c'est, assurément, la Société des Nouvelles Ga^ 
leries Réunies, au capital de 40.000.000 de francs. 
Si l'on considère ses origines, on constate qu'elles 
sont des plus modestes; elles apportent une preuve 
frappante de ce que peuvent le travail et l'intelli- 
gence, dans la pratique, à jet continu, delà soli* 
darité la plus réelle. 

En 1861, un groupe de marchands forains 
voyageant en France, rencontrant des difficultés 
nombreuses pour l'acquisition de leurs marchan- 
dises, désignèrent l'un deux pour s'installer h 
Paris et les alimenter des marchandises dont ils 
avaient besoin, moyennant une commission en 
espèces, à prélever sur le montant de ces achats : 
c'était la naissance de l'idée du groupement d'achats 
en commun. 

Autour du groupe naissant, se réunirent les pa- 
rents et les amis des fondateurs, ainsi que tous 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



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iTemS'^'' T7"",' '"P"^'^^' '' ^"^q"el« une 
première mise de fonds était consentie, en vue de 

1 ouverture de Maisons en des cent;es cho.'is 
G est ainsi qu'en 1884. se créèrent et se dévelopl 
pèrent en province les premiers bazars 

La communauté d'aspiration et d'efforts devait 
donner des résultats satisfaisants. Elle n'y man- 
qua pomt. L appétit vient en mangeant, diion et 
1 ambition naît des satisfactions. L'ensemble du 
groupement nouveau résolut de lui donner une 
P us grande extension, par une coalition d'intérêts 
plus considérable; ces intérêts fusionnèrent pa 
la fondation de la Société des Grands Bazars Re'u 
ms. au capital de 1.500.000 francs, souscrits unl 
quement par les membres du groupement m î 
devinrent ainsi, désormais, direfteurs Tn'ressé 
a sa prospérité. "iieresses 

Ces premiers essais de Société ayant parfaite- 
ment réussi, les actionnaires de la Société des 
Grands Bazars Réunis fondèrent entre eux di 

TJZT'm^""''''''^'''' P°"^ ^"t l'exploitation 
de Grands Magasins, en élargissant le cercle de 

leurs actionnaires, de façon à y faire rentre' 
ceux de leurs collaborateurs employés dont [es 

avances ' ^^^ '''^^'' ^'' P^-^^^^^res 

zar^Rinnil' ^A ^l'v^'^- """"y""' ^«« G'-ands Ba- 
zars Réunis, dont l'unique objet, jusque là était 

de faire la commission, ne suffisait plus pour rem 

phr le but que ses fondateurs s'étaientTopost 

c est alors qu'elle fut transformée en' SoS 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



49 



des Grands Bazars et Nouvelles Galeries Réunis, 
au capital de 7.500.000 francs, dont les sous- 
cripteurs furent les actionnaires de la Société ano- 
nyme des Grands Bazars Réunis, à l'exclusion de 
tous les étrangers. 

Les sociétés créées pour l'exploitation de maga- 
sins en diverses villes, désireuses de s'unir davan- 
tage entre elles et avec la Société des Grands 
Bazars, s'annexèrent, par voie de fusion, à cette 
dernière, qui devint alors la Société française des 
Nouvelles Galeries Réunies, telle qu'elle existe 
actuellement, c'est-à-dire un groupement de petits 
commerçants ayant su, par leur intelligence et 
leur travail, s'approprier aux nécessités de la vie 
moderne, et démontrer ainsi, une fois de plus, les 
résultats que l'on peut attendre de la coopération 
intelligente des intérêts. C'est là une évidente dé- 
monstration de l'efficacité des alliances pratiquées 
entre les commerçants, et qu'avant la guerre 
préconisait le Parlement, pour remédier à la crise, 
si tant est que cette crise existe, et dite du petit 
commerce. Il y a lieu de remarquer que la Société 
des Nouvelles Galeries Réunies, simple groupe- 
ment, n'a pour ainsi dire rien créé par elle-même. 

Elle se rattache, actuellement, à la Société fran- 
çaise des Magasins Modernes, fondée en octo- 
bre 1896; à la Société Paris-France, fondée le 
20 mai 1898, pour reprendre la suite de la Société 
en nom collectif Gompel et C'% elle-même exis- 
tant depuis 1872; elle se rattache, en dernier lieu 
aux Magasins Réunis. A côté d'elle, poursuivant 
des buts analogues plus ou moins lointains, on 






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LKS ENTREPRISES MODERNES 



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LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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trouve Dufayel qui, dans les départements voisins 
delà Seine, a plus d'une vingtaine de succursales; 
Thiéry et Sigrand ne s'occupent que de confection; 
Esders aussi; Raoul, V Incroyable, a, comme 
champ de travail, la chaussure. 

Tels sont, à des degrés d'importance diverse, 
les Grands Magasins de province, dont certains 
ont fait du crédit la principale corde de leur arc, 
alors que d'autres ne s'étaient développés que par 
le comptant. C'est qu'une vérité domine toutes les 
autres: il n'y a rien de fixe ici-bas; les formes 
commerciales évoluent continuellement, sous la 
poussée du progrès. Celles de l'achat et de la 
vente n'ont jamais été immuables. Le troc, qui 
fut le début des échanges, redeviendra peut-être 
leur principe essentiel. Ce procédé reconnu, dé- 
claré précaire, aléatoire, onéreux pour l'acheteur, 
de toute façon, insuffisant, n'est-il pas envisagé do 
nouveau comme le remède à tous leurs maux, par 
les nations que ruina la guerre, et dont la matière 
d'échange, l'argent, perd peu à peu sa valeur?... 

L'exemple des puissances commerciales, basé 
sur la force des capitaux assemblés, montre cepen- 
dant que la seule façon de bien assurer les 
échanges, c'était de faire intervenir la monnaie. 

La puissance de l'argent a contribué à créer la 
puissance des débouchés, et c'est la puissance 
des débouchés qui empêcha la limitation et la 
circonscription des échanges. C'est pourquoi 
les Grands Magasins veulent attirer la foule, 
toute la foule, dans leur sein; c'est pourquoi de 
Grands Magasins vont la prendre, cette foule, 



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jusqu'au fond de nos départements, où ils 
apportent comme un reflet de Paris. L'ampleur 
des affaires assure la liberté et dissipe Tesclavage 
commercial, qui pèse aussi bien dans les rapports 
avec la clientèle que dans les rapports avec les 
pouvoirs publics, quand on est enserré par de 
multiples lisières. 

Nous ne sommes pas au bout de cette évolution 
engendrée par celle des formes de Tachât, car, si 
des forains sont les pères des Nouvelles Galeries 
Réunies, il existe, à côté d'elles, désireuse de se 
fortifier et de grandir, une Union nationale des 
Sociétés d'achat en commun, dont le but princi- 
pal est la suppression des intermédiaires qui sont 
une des causes importantes de l'élévation du prix 
pour le consommateur. Nous reviendrons sur ce 
sujet, dans les chapitres suivants, lorsque nous en 
serons plus particulièrement à l'Alimentation; 
nous y reviendrons d'autant plus volontiers, que 
nous considérons comme Entreprises Modernes, 
non seulement les entreprises qui ont une façade 
étendue et des capitaux importants, mais aussi 
celles oxx l'on professe des idées modernes que 
Ton applique, en tirant tout le parti possible de 
l'association, de la coopération. 

La coopération, l'association, sont nées dans les 
Grands Magasins, qui en firent leur pierre angu- 
laire, sous l'empire des nécessités de la vie. 

C'est par elles que les conflits économiques 
entre commerçants d'un même pays, tendent à 
s'apaiser, et les intérêts, à s'harmoniser. L'en- 
semble du commerce, ramené, par les redoutables 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



53 



problèmes de Taprès-guerre, à une conscience 
plus juste des réalités, comprend de plus en 
plus la nécessité de s'adapter à des formes nou- 
velles, de se moderniser; il comprend de plus 
en plus que, pour lutter contre les outillages 
perfectionnés de l'étranger, il n'est qu'une mé- 
thode, pour le commerce comme pour l'industrie : 
mieux s'outiller, mieux s'organiser soi-même. 

L'Etat ne peut que favoriser cette évolution 
vers le nouvel ordre de choses, en stimulant les 
grandes initiatives, les énergies, les intelligences, 
les bonnes volontés, capables de coopérer, dans 
un immense effort, au relèvement national. 

11 faut le reconnaître, les nécessités sont le fac- 
teur le plus essentiel du progrès; elles ont une in- 
fluence décisive sur la marche de l'évolution- 
elles la ralentissent ou l'accélèrent, selon les cir- 
constances; elles font que notre société tend à 
devenir industrielle dans tous les genres de pro- 
duction, même agricole. Une société industrielle 
ne peut se dispenser d'être parallèlement com- 
merciale. Les grandes entreprises sont l'aboutisse- 
ment normal de tous les efforts; elles multiplient 
les moyens de servir utilement la masse des con- 
sommateurs, et même celle de leur main-d'œuvre. 
Les petits commerçants, par l'association, fon- 
deront eux-mêmes de grandes entreprises; du 
moins, ils se mettront au niveau de celles-ci', par 
la discipline et par l'achat en commun. 

Attendons-nous donc à toute une floraison de 
grandes entreprises. 

Les grandes entreprises actuelles, qui sont déjà, 



à des degrés divers, le fruit de l'association et de 
la coopération, ont de l'avance à l'allumage, 
comme on dit, parce que leurs membres sont 
d'une mentalité en progrès depuis longtemps. Et, 
comme on a vu l'association entre les individua- 
lités pour constituer la grande entreprise, on verra 
la coopération des sociétés pour constituer une 
entreprise plus grande encore. Les cartels ne sont 
pas chose nouvelle; les trusts n'en sont pas une 
davantage; on les a pratiqués en Allemagne et en 
Amérique; on les pratiquera chez nous, inévita- 
blement. Pour ne pas être réduit à néant, il im- 
porte de ne point être néophyte d'occasion, aux 
efforts le plus souvent incohérents. 

Tous les grands groupements, tour à tour, de- 
viendront internationaux, au fur et à mesure que 
se régularisera la situation et que l'équilibre se 
rétablira ; peu importe leur point de départ, sou- 
vent obscur. 

Une concentration d'efforts, quelle qu'elle soit, 
commence par être régionale; c'est le stade qui 
marque le degré inférieur de sa puissance; puis 
elle devient nationale ; c'est le second degré ; quand 
elle atteint au troisième degré, elle tend la 
main, par delà même les frontières, aux organisa- 
tions analogues. 11 y a partout, à ce point de vue, 
dans le monde économique, des embryons qui 
deviendront des êtres complets. Leur évolution 
sera plus rapide que ne le fut celle des Confédéra- 
tions ouvrières, parce que le bénéfice de la longue 
expérience acquise par les secondes, leur est 
assuré. Jusqu'à présent, on n'avait vu que des 



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54 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



55 



syndicats de résistance contre les entreprises de 
moindre importance, mais dont l'exclusivisme 
était dangereux et les prétentions, exorbitantes. 
Ces coalitions prendront un caractère plus géné- 
ral; elles n'avaient qu'un caractère économique; 
elles se doubleront d'un caractère social. 

Le 25 février 1903, s'était formé, en Allemagne, 
le Syndicat des Directeurs de Grands Bazars. Il 
comprenait naturellement, et en tout premier lieu, 
tous les directeurs ^allemands des grands magasins, 
lesquels ne sont guère plus d'un demi-millier. 
Mais il groupait plus de quatre fois ce chiffre de 
directeurs- de grands magasins étrangers. C'était 
le Verband Waren und Kaufhaûser. Voyons ce 
qu'était cette puissante organisation, àlaquellela 
guerre n'aura pas porté le coup de grâce, étant 
données les exigences de demain : 

D'après le programme avoué, selon M. Lam- 
brechts, il fallait présumer que les fonds étaient 
employés en sommes inégales : 1° à lutter contre 
la politique des classes moyennes, notamment 
là où elle tendait à restreindre la liberté du 
commerce; 2° à maintenir un contact permanent 
avec les fonctionnaires compétents en matière 
industrielle, et avec les parlementaires; 3° à dé- 
fendre les intérêts des bazars dans la presse; 
4** à soutenir des procès importants; 5° à assurer 
le service du Bureau central. 

Un Comité de seize membres, présidé par 
M. Oscar Tietz, dirigeait le syndicat. 

C'étaient par dizaines de milliers que les lettres 
arrivaient au svndicat et en sortaient annuelle- 






ment; c'est par centaines que se donnaient les 

cartels . 

L'organisation des achats, toujours selon 
M. Lambrechts, était le point sur lequel s'était 
3orté l'effort le plus marquant des fondateurs des 
oazars. Malgré la puissance d'achat considérable 
de chacun d'eux, les grands bazardiers n'en 
avaient pas moins cru devoir recourir à la for- 
mule du syndicat, que les artisans allemands 
avaient pratiquée avant eux, mais avec moins 
d'énergie. Le Syndicat continental comprenait 
264 associés, chefs de 402 bazars. 11 avait conclu 
avec les grands bazardiers américains une « com- 
munauté d'intérêts », copiée sur la clause de la 
nation la plus favorisée, inscrite dans les traités 
de commerce. Les noms et les tarifs de tous les 
fabricants étaient échangés, et, sitôt un rabais 
consenti à un endroit, tout le groupe en était 

avisé. 

Cette forme, plutôt primitive, du groupement 
des achats, ne pouvait convenir longtemps à des 
acheteurs comme les grands magasins. On lui 
substitua de plus en plus la politique des conven- 
tions, dont tirent mention si fréquemment les 
publications du syndicat. C'était une forme 
supérieure de l'achat en commun. Lorsque le 
syndicat se trouvait en présence des cartels des 
producteurs, il négociait de puissance à puissance. 
Ces négociations n'étaient pas toujours heureuses, 
ni paisibles. On assistait parfois à des hostilités 
suivies, refus de fournir aux bazars et boycot- 
tage réciproque de certains fabricants. 



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LKS Ex\TREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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La communauté d'intérêts qui englobait à la 
fois les bazars allemands, anglais et américains, 
consistait dans la communication réciproque des 
prix et des négociations en cours; elle se faisait 
par les secrétariats centraux. Il en résultait que les 
bazars étaient particulièrement armés pour pe- 
ser sur le prix des articles dont ils étaient ache- 
teurs, et pour paralyser les tendances des cartels. 
Ils pouvaient, le cas échéant, commanditer des 
firmes qui restaient en dehors des cartels, ou en 
provoquaient, grâce au groupement de la clientèle. 

On ne conçoit pas que des gens capables de 
créer de telles organisations commerciales, ne 
soient pas capables d'en créer de plus parfaites de- 
main. Si elles n'existent pas encore, c'est parce 
que les nécessités n'étaient pas impérieuses, et 
que la liberté, depuis des années, n'existe plus. 
Traiter de puissance à puissance, tout le problème 
est là. Contre une fédération si considérable, que 
peuvent les résistances de pauvres adversaires, 
d'où qu'ils surgissent? 

« Mais, me dira-t-on, le siège de ce syndicat 
était en Allemagne, avec, comme principaux adhé- 
rents, des Américains et des Anglais. Il n'y a 
point là œuvre qui vive désormais : l'Allemagne, 
en effet, est vaincue; sa défaite est une défaite 
économique; les Anglo-Saxons et les Yankees, 
comme nous-mêmes, sont leurs ennemis. "» 

Il ne nous appartient pas de démontrer ce 
qu'un tel raisonnement comporterait d'absence 
d'observation psychologique. Il reposerait sur la 
négation du sens commercial universel, ce qui 



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serait la pire des absurdités — et surtout des im- 
prévoyances . 

Que le syndicat change de domicile, passe 
encore. Qu'il s'éteigne, non pas! Nous le trouve- 
rons à New-York ou bien à Londres. On peut en 
être sûr. Pourquoi pas à Paris?... Et les adhérents 
de demain ne tarderont pas à être les adhérents 
d'hier. La paix n'est que le renouveau de la soli- 
darité commerciale. 

Pour notre propre compte, nous voyons très 
bien les sociétés viables d'achats en commun, 
s'affilier à de semblables organisations, qui exis- 
teront, non seulement pour les bazars, mais 
aussi, prochainement, pour toute l'alimentation. 
Déjà les marchands de gros se sont émus à la 
perspective de cette éventualité. N'ont-ils pas 
appris la constitution d'une société d'achats en 
commun créée au sein du Syndicat de l'Epicerie 
française?... N'ont-ils pas appris, au surplus, la 
création d'une Fédération des Sociétés d'achats en 
commun, sous les mêmes auspices, avec un siège 
à Paris, et qui serait, pour les sociétés d'achats en 
commun, ce qu'est le Magasin de gros pour les 
coopératives, ou la Maison-mère pour les suceur 
sales?... Un autre fait, encore, les a frappés : 
c'est que le Syndicat de l'Epicerie française, qui a 
tant lutté contre les Maisons à succursales, à pré- 
sent, leur ouvre ses portes. Encore une manifes- 
tation de la solidarité commerciale! 

Les résistances ne changeront point les issues 
certaines de la lutte. Des marchands de gros et 
des fabricants mal outillés, incapables de concé- 






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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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der les avantages commerciaux qu'on leur de- 
mande, se sont émus. Certains en sont arrivés à 
refuser la livraison de commandes auxquelles, 
jusqu'à ce jour, ils avaient été habitués. Une Mai- 
son à succursales qui fait la mercerie, comme 
toutes les maisons similaires, achetait directement 
ses bretelles chez le fabricant. Les marchands de 
gros, qui s'approvisionnent chez le même fabricant, 
se sont ligués et ont exigé que toutes les com 
mandes de bretelles passassent, dorénavant, par 
leur intermédiaire. Pareille prétention ne pouvait 
prévaloir. Le marchand de gros doit, fatalement, 
être l'organisme sacrifié. La Maison à succursales 
en question, pour soutenir sa cause, trouvait aus- 
sitôt, cela va de soi, l'appui de toutes les autres 
Maisons à succursales, lesquelles représentent 
environ vingt mille boutiques. A ces vingt mille 
boutiques, se seraient joints tous les bazars de 
France. Les fabricants devaient s'incliner, car, 
s'ils ne l'eussent pas fait, les intéressés, s'estimant 
lésés, eussent pu commanditer eux-mêmes un 
autre fabricant ou, au besoin, selon les circons- 
tances, monter leur usine commune de fabrication. 
Les préoccupations commerciales existant les 
premières, et presque uniquement pour l'instant, 
ont incité certaines firmes à s'unir, tant pour 
l'achat que pour la fabrication. C'est ainsi qu'à 
Nantes, vont voir le jour les Manufactures de 
l'Alimentation, rattachées directement aux Docks 
de rOuest, à l'Aquitaine, de Bordeaux ; aux Éta- 
blissements Brisset, d'Angers; aux Grands Éco- 
nomats Parisiens, etc. ; c'est ainsi qu'à Paris, 



s'est constituée une Société d'achats en com- 
mun pour l'Union -Approvisionnement, de Cler- 
mont-Ferrand ; les Docks de l'Union fran- 
çaise, de Troyes; les Maisons Bleues, les Docks 
du Centre, de Tours; l'Épargne de l'Ouest, les 
Comptoirs de Bourgogne, de Dijon; c'est ainsi 
qu'à Paris est en voie de formation, une autre 
société visant au même but pour approvisionner 
ces autres firmes : la Société Nancéienne d'Ali- 
mentation, les Docks Lyonnais, l'Alimentation 
Moderne du Midi, etc. Un jour viendra, qui n'est 
pas loin, où toutes ces sociétés n'en constitue- 
ront plus qu'une seule. Le mouvement commence 
dans des groupes plus ou moins étendus, ou 
plutôt, plus ou moins restreints ; l'action régionale 
devient une action nationale, en attendant qu'elle 
devienne une action internationale, comme celle 
de laquelle nous avons parlé plus haut . 

Ce sont les groupements de cette nature qui 
sont la base même de cette évolution économique. 
C'est en étudiant ce qui se passe sur un point, 
que nous pouvons arriver à déduire ce qui se pas- 
sera, demain, logiquement, sur tous les points. 
Voyons donc la région du Havre : 

Il y a trente ans, une importante firme de détail 
existait sur la place : c'était le Grand Bazar, ma- 
gasin populaire, comme son nom 1 indique — et 
comme tous les bazars, d'ailleurs. En 1911, s'édi- 
fièrent les Galeries du Havre, à l'usage de la 
chentèle bourgeoise et mondaine; elles réa- 
fisèrent le maximum de confort et de luxe, et, 
dans ce coin de la France, elles furent une vé- 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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ritable révolution. Les deux magasins auraient 
pu parfaitement n'en constituer qu'un seul; 
n'étant guère éloignés l'un de l'autre, ils eussent 
pu être fondus, mais les promoteurs se rendirent 
compte qu'il valait mieux doubler les frais, que 
mélanger la clientèle. Les connaissances psycho- 
logiques sont nécessaires à ceux qui conduisent 
de grandes affaires. 

La paix étant signée, des modifications s'an- 
noncent; et, à mon sens, elles auront une in- 
fluence qui court le risque d'être décisive; elle 
imprimera en d'autres régions une impulsion ana- 
logue, sous la poussée de la concurrence. Ce sont 
les autres entreprises qui s'implantent dans le 
pays, ainsi que la force croissante des coopéra- 
tives, qui nécessitent des innovations, voire, les 
rendent impérieuses. Toutefois, elles apparaissent 
moins redoutables, que les entreprises plus ou 
moins similaires. Il fut question, un moment, de 
conclure avec elles une sorte de pacte, une 
alliance commerciale, en les métamorphosant en 
clientes, sur des modes à envisager, à découvrir; 
et qu'on aurait pu découvrir aisément avec un 
peu de persévérance dans la recherche. Mais était- 
ce bien là lutter efficacement?... 

Le système qui consisterait à vendre les articles 
d'alimentation des coopératives, au strict prix de 
revient, emballages, transports, commissions, 
frais généraux compris, en partant du principe 
que la chose est possible pour des établissements 
auxquels Talimentation n'apparaît pas comme une 
nécessité de l'existence, mais un complément, 






une adjonction, est susceptible de présenter, à 
un point de vue principal, une évidente utilité. 

Cette manière de faire, qui semble onéreuse, et 
qui l'est dans une certaine mesure, n'est pas sans 
comporter quelques avantages matériels. Si, par 
exemple, on vend du café au prix de revient, il 
sera moins cher que dans les maisons qui le 
vendent avec primes. L'acheteur, attiré par la 
différence, sera privé de sa prime, mais il achètera 
peut-être, dans le Grand Magasin, les marchandises 
quela prime lui aurait values, au bout d'un temps 
indéterminé, et dont il a peut-être un besoin immé- 
diat. Il résultera donc, d'une opération sans profit, 
une autre opération, mais avec profit, celle-ci. 

De plus, un surcroît de vente possible dimi- 
nuera les frais généraux de l'entreprise : si ces 
frais généraux sont évalués, au début, à 10 p. 100, 
et si le chiffre d'affaires, du fait de l'innovation, 
se multiplie par deux, ils ne seront pas diminués 
de moitié, certes, mais ils subiront quand même 
une réduction, — une réduction d'au moins du 
cinquième. Répercussion favorable sur l'amoin- 
drissement des frais généraux, d'une part; d'autre 
part, bénéfice à peu près certain sur un autre 
article, procureront, sans qu'on l'ait véritablement 
cherché, un gain qui, bien que modeste, n'en sera 
pas moins appréciable. 

De plus, vendant au prix de revient toutes les 
marchandises des coopératives, il est certain que 
les acheteurs nouveaux, alléchés par l'avantage 
réel qui leur sera offert, accourront et effectueront 
l'emplette de nombreux autres articles, sur les- 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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quels le bénéfice sera normal. La clientèle prendra 
l'habitude de visiter les nriêmes* rayons; loin de 
décroître, donc, elle s'étendra. 

On peut remplacer le mot coopératives pour 
mettre celui d'épiceries. On arrivera à la même 
démonstration. Telle est, au fond, la pensée qui a 
guidé tous les Grands Magasins dans l'établisse- 
ment d'un rayon d'alimentation. Telle sera la 
pensée des Grands Magasins d'Alimentation qui, 
pour lutter, devront s'ingénier à offrir sans cesse 
de nouveaux produits qu'on ne rencontre pas chez 
leurs concurrents, ou à établir des rayons nou- 
veaux qui visent l'article de bazar, la nouveauté 
ou diverses spécialités. 

Ceci ne justifîe-t-il pas que, dans l'avenir, il n'y 
aura plus qu'une forme de commerce : celle du 
Grand Magasin, du Bazar, pour parler plus exac- 
tement, le rêve de toutes les formes nées ou à 
naître, paraissant invariable : augmenter leur 
chiffre d'affaires. Au reste, cette préoccupation, 
SI elle est nouvelle chez nous, ne l'est pas chez 
nos alliés. M. E. Servan, dans son livre, 
« l'Exemple américain >, nous conte un fait bien 
analogue, en matière de concurrence : 

« Il existe à New- York une pharmacie du nom 
de Ricker et Hageman. Cette pharmacie a des 
succursales dans toutes les villes. Elle ne vend 
pas seulement des médicaments, car, en Amérique, 
les pharmacies vendent un peu de tout : de la 
teinture d'iode et des glaces à la vanille, des 
flacons de parfumerie et des tablettes de chocolat, 
du bismuth et des paquets de cigarettes. 



c Ce sont même ces paquets de cigarettes qui 
sont la cause de la lutte fratricide qui a éclaté 
entre les pharmacies Ricker et Hageman et les 
bureaux de tabac des United Cigar Stores. 

« Voici comment Ricker et Hageman, les phar- 
macies aux multiples succursales, se sont fait une 
petite fortune (d'aucuns disent une grande), en 
vendant des bonbons et du chocolat. 

« Un jour, ils eurent l'idée, pour attirer la clien- 
tèle masculine, d'adjoindre à leurs succursales 
un rayon d'articles de fumeurs. 

« Un paquet de cigarettes de bonnes marques 
se vend, à New-York, 16 centimes au détail et 
14 centimes en gros. Nous, nous les vendrons 
12 centimes au détail, se dirent Ricker et Hageman, 
Nous perdrons 2 centimes par paquet, mais tous 
les fumeurs de New-York seront obligés de visiter 
nos magasins et nous pourrons nous rattraper 
sur la vente des bonbons et des chocolats. 

« Dès le lendemain, tous les journaux annon- 
çaient que Ricker et Hageman vendaient les ciga- 
rettes à des prix extraordinaires de bon marché. 
Le résultat ne se lit pas attendre. Les pharmaciens 
vendirent tant de cigarettes, qu'ils perdirent 
2.500 dollars par jour sur le rayon « fumeur», 
mais, par contre, ils réalisèrent, dit-on, 3,000 dol- 
lars de bénéfice en plus sur le rayon « confiserie j>. 

« Pendant ce temps, les <( United Cigar Stores )> 
voyaient diminuer d'autant la vente de leurs 
cigarettes et... leurs bénéfices. Ils commencèrent 
par faire des remontrances amicales aux pharma- 
ciens trop entreprenants, en les priant de vendre 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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leurs cigarettes à des prix plus raisonnables. 
« Le commerce est libre, répondirent les phar- 
maciens pleins d'intransigeance. Nous avons le 
droit de perdre sur la vente des cigarettes et 
nous continuerons. » 

€ Là-dessus, les United Gigar Stores se fâchent 
et déclarent aux pharmaciens que, s'ils ne cessent 
pas immédiatement de vendre des cigarettes, ils 
se mettront, eux, bureaux de tabac, à vendre à 
perte des bonbons et des chocolats. Et les phar- 
maciens de sourire. 

« Aujourd'hui, ils ne sourient plus. A côté de 
chacun de leurs bureaux de tabac, les United 
Gigar Stores ont ouvert une boutique de confi- 
serie. Le public de New- York, spectateur amusé 
de cette guerre commerciale, dont les combattants 
paient tous les frais, s'accommode pour le mieux 
de la situation anormale qui consiste à acheter des 
bonbons dans les bureaux de tabac, et des ciga- 
rettes dans les confiseries. » 

Si les rayons d'alimentation de la Samaritaine 
et du Printemps sont nés sur l'application de 
principes analogues, c'est aussi sur des principes 
analogues qu'est né le Grand Bazar d'alimentation 
du Havre. 

Est-ce que nous nous américanisons? On en 
jugera : 

Il est ouvert rue Emile Zola. 11 est vaste, bien 
pourvu de toutes les denrées possibles. Tout au 
fond, s'élève un grand escalier. C'est celui qui va 
au premier étage, car, du bazar d'alimentation, 
on passe dans le bazar proprement dit. Après les 



victuailles, voici les ustensiles de ménage, tous 
les ustensiles de ménage. N'est-ce pas bien com- 
pris?... Ges ustensiles, c'est tout le magasin pri- 
mitif, la cellule, l'embryon. Gomme on en est 
loin! Après les ustensiles de ménage, c'est Tameu- 
blement, le vêtement, les accessoires, tout ce que 
l'on rencontre dans les Grands Magasins. 

Si une ménagère entre par la rue de Paris et 
si elle achète une casserole, elle sort par la rue 
Emile Zola, pour se rendre acquéreur du cassoulet 
et du htre de vin. L'inverse est aussi vrai. Quand 
elle a le cassoulet, il lui faut la casserole pour le 
faire chauffer. 

Bientôt, les Galeries du Havre seront pourvues 
du même agencement. Les maisons similaires 
de Honfleur, de Trouville, de Fécamp, de Pont- 
Audemer, de Bolbec, connaîtront la même trans- 
formation à leur tour. Les petits dépôts qui appar- 
tiennent à la même firme, à Montivilliers, Yvetot, 
Gany Saint- Valéry, Etretat, Dives-sur-Mer, la 
connaîtront aussi. Le Grand Magasin de la ville! 
Le Grand Magasin du chef-lieu de canton ! 

Ges petits dépôts ne sont pas vraiment des 
succursales ; ils ne sont pas autre chose que ce 
que leur nom indique, ils sont autonomes. Leur 
but est d'approvisionner totalement des loca- 
lités de moindre importance. Ils prennent leurs 
marchandises au siège social, qui leur fait une 
remise sur le prix. Gette remise constitue le 
bénéfice du tenancier, qu'on débite par voie de 
crédit au comptant ; le règlement a lieu en fin de 
mois. La clientèle éloignée d'un centre important, 

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LES ENTOEPRISES MODERNES 



trouve, dans sa boiirgade, les avantages qu'elle 
aurait dans la maison principale. Gela lui évite des 
dérangements. 

Les comptes des dépôts, des stiôcursales, de la 
clientèle, sont réglés par l'intermédiaire du Pro- 
grès commercial, qui fait partie du Grand Bazar et 
des Galeries, comme le Bazar d'alimentation luî- 
méme. Cela dispense la Société de tous les bons 
services que ne manqueraient pas de lui offrir 
les établissements financiers, dont la spécialité, 
ironiquement annoncée, on le sait, est le dévelop- 
pement du Commerce et de Tlndustrie. 

Les services en ont été créés le !•' décem- 
bre 1909, pour faciliter les achats par abonne- 
ments, au même prix que ceux effectués au comp- 
tant. Sa création repose sur les principes les plus 
absolus de loyauté et de moralité. lia conquis la 
faveur an public. La clientèle liai a valu un succès 
sans précédent. Aucune administration similaire 
ne peut lui être comparable; la caisse commer- 
ciale existe en dehors de toute spéculation finan- 
cière. 

Le Progrès commercial n'est pas une maison 
de vente à crédit, puisqu'il ne livre pas, par ses 
propres moyens, les marchandises pour lesquelles 
il ouvre des comptes. Il n'est pas assimilable aux 
maisons créées jusqu'à ce jour, qui sont elles- 
mêmes fournisseurs des marchandises dont les 
3nx se trouvent forcément majorés, d'autant que 
e délai de paiement accordé est plus long. Son 
principe essentiel, c'est la certitude donnée à l'ache- 
teur de bénéficier, quel q-u'il soit et quelle que 



LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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soit l'occasion : prix de réclame, soldes ou prîmes, 
de bénéficier des véritables prix du comptant. 

Un client se présente-t-il pour se faire ouvrir 
un compte? Il lui est remis un carnet de chèques 
à servir dans les Grands Magasins; ces chèques 
sont délivrés au gré des clients, soit à leur domi- 
cile, s'ils en formulent la demande, soit aux 
bureaux de la banque. Muni de ces chèques, 
l'acheteur se rend chez les fournisseurs ne vendant 
qu'au comptant; c'est la banque qui les accrédite; 
au moment du paiement, les espèces sonnantes 
sont remplacées par un chèque, et c'est tout. 

Les conditions de délivrance des chèques sont 
les suivantes : 

Il faut que le client présente des garanties de 
solvabilité, ou plutôt qu'il ait une réputation 
d'honnêteté. Dans ce cas, il consent un premier 
versement à valoir sur le règlement ultérieur; les 
autres versements sont effectués au gré de l'ache- 
teur, jusqu'au solde définitif, soit à la caisse, soit 
par mandat-poste, soit à domicile, par traite men- 
suelle, ou par perception de receveur. 

Nous savons bien que le crédit, quelle que soit 
sa forme, a ses détracteurs, s'il possède des 
défenseurs. Les détracteurs du crédit ont contre 
lui deux arguments principaux, si ce n'est trois • 
il désavantage l'acheteur, en lui faisant payer plus 
cher l'objet qu'il pouvait avoir, au comptant, à 
meilleur prix. Nous avons vu qu'ici, ce n'est point 
le cas. Passons. Le crédit incite à des dépenses 
inutiles, pour satifaire un caprice plutôt qu'une 
nécessité. Notez que la nécessité règne autant que 









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LES GRANDS MAGASINS DE PROVINCE 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



le caprice. Enfin, le crédit cause souvent d'im- 
portants préjudices aux commerçants qui le con- 
sentent; il existe des gens malhonnêtes qui dupent 
les marchands et se conduisent envers eux un peu 
à rinstar des « escholiers » du temps jadis, à 
l'égard du chevalier du guet. 

Le crédit se défend parfaitement, quand il est 
organisé, comme chez Dufayel, et mieux encore 
qu'il est plus parfaitement organisé, comme au 
Progrès commercial. Dès lors que, dans une 
société puissante, il cesse d'être une autre cause 
d'insuccès, et surtout d'être la rançon des prix 
majorés, il est licite, il est normal, et c'est à tel 
point, que ceux qui pourraient payer comptant, 
sont ceux qui en usent le plus. Le crédit consenti 
peut donc ne pas être la vente à crédit. Les deux 
sont distincts; il importe de ne point les con- 
fondre. Serait-il déshonorant d'être, à l'occasion, 
* le banquier du pauvre? Serait-ce accomplir un 
acte répréhensible que de consentir une avance 
à ceux en qui l'on a confiance et pour qui l'on 
éprouve un brin de compassion? 

S'il est reconnu que le petit commerce a trouvé 
dans cette thèse les meilleurs de ses défenseurs, 
pourquoi les trouverait-il seul? Pourquoi oserait- 
on blâmer le crédit consenti, de même, après tout, 
que la vente à crédit, — puisqu'il ne concourt 
au suicide de personne, qu'il permet à certains de 
réaliser leurs rêves, — rêve d'acheteur satisfait, 
— rêve de commerçant qui travaille à l'épanouis- 
sement de ses affaires? 

Laissons donc s'accomplir, sereinement, l'évo- 



lution des méthodes d'achat et de vente. Laissons 
les Grands Magasins de Paris et de la province 
parachever leurs métamorphoses. C'est pour le 
jien-être de chacun. Que des installations comme 
le Grand Bazar d'alimentation du Havre poussent 
leur agencement au perfectionnement suprême, 
qui pourrait s'en plaindre?... Mais les Grands 
Magasins, ouverts dans une même région, pour 
3eu qu'ils soient nombreux, auront besoin, pour 
eur approvisionnement régulier, d'un organisme 
central qui, au point de vue des denrées alimen- 
taires, jouera le rôle du Magasin de gros des 
Coopératives et de la Maison-Mère des Maisons à 
succursales. Cet organisme, — l'entrepôt, — 
devra forcément être créé. Il est créé au Havre, 
sous la dénomination : Alimentation générale Noga. 
Une évolution comme celle du Grand Bazar du 
Havre, on le conçoit aisément, va entraîner celle 
d'autres firmes importantes, comme les Comptoirs 
Normands, dont le siège est à Graville-Sainte- 
Honorine. Au reste, cette évolution, si elle n'était 
pas déterminée par cela, le serait forcément par 
une floraison de succursales Potin, dans la même 
région. Présentement, c'est à qui louera de grands 
immeubles; les plus grands, les plus beaux, les 
mieux situés. Concurrence locative ! Elle est 
l'annonciatrice de l'autre, et le consommateur ne 
s'en plaindra pas. Attendons-nous à des répercus- 
sions dans la France entière. Quand les as du 
commerce s'en mêlent, ceux qui ne sont pas des 
as sont obligés de suivre s'ils veulent en être à 
leur tour ! 






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LES MAISONS A SUCCURSALES d'ALIMENTATION 7*. 



IV 



Les Maisons à succursales d'alimentation. 



L'extraordinaire développement des Grands 
Magasins de Paris et de la province est consé- 
cutif à celui des grandes Banques qui, depuis 
trente ans, se sont répandues, par leurs succur- 
sales, dans tout le pays. Le grand commerce de 
détail a bénéficié d'une affluence de capitaux con- 
sidérable, provoquée par la baisse des valeurs 
d'Etat ou leur faible rapport, ainsi que par la 
faiblesse d'intérêts des prêts hypothécaires ou 
autres. Joignez à cela l'affluence des populations 
dans les grandes villes, dans la capitale notam- 
ment, et jusque dans les moindres bourgades 
industrielles, et vous aurez une idée à peu près 
complète des causes qui déterminent le succès du 
pavillon de Mercure dans la France entière. 

Le succès ne pouvait s'arrêter au Bon Marché, 
au Louvre, h Paris-France et à vingt autres. S'il 
existait à Lyon quatre grands magasins, par 



exemple : les Deux-Passages, le Grand Bazar, le 
Magasin des Corcleliers, le Bazar des Terreaux, on 
ne pouvait manquer de voir surgir, dans un autre 
domaine, la Société économique d'alimentation et 
les Docks Lyonnais. Si les Galeries lilloises, 
fondées par un ancien employé de commerce, 
d'abord apprenti dans une quincaillerie des 
Vosges, prospéraient, il n'y avait pas de raison 
pour qu'à côté, les Nouvelles Epiceries du Nord et 
les Docks du Nord ne prospérassent pas. 

Saint-Etienne réclame la paternité des Maisons 
à succursales d'alimentation ; elles y ont pris 
naissance, dit-on, après 1870. A Torigine, elles 
n'étaient que de petits groupements pour l'achat 
en commun, puis les marchandises furent dépo- 
sées chez l'un des négociants; la Société, une 
fois fondée, s'étendit à toutes les branches du 
commerce. 

Toutefois, il ne semble pas que le succur- 
salisme eut son berceau dans la cité forézienne. 
Le berceau fut à Reims. La première maison y fit 
son apparition en 1866. C'étaient les Etablisse- 
ments économiques des Sociétés de secours 
mutuels de Reims. L'entreprise et son but appa- 
raissent clairement dans le titre. C'était l'applica- 
tion des principes de mutualité à leur aurore. Je 
n'insisterai point sur ce sujet, longuement traité 
dans mon livre : La Guerre, le Commerce 
français et les Consommateurs ; on ne trouvera 
ici que des détails inédits et complémentaires. 

Vingt ans plus tard, surgirent les Docks Rémois, 
appelés encore le Familistère ; ils firent pour 






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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES MAISONS A SUCCURSALES D ALIMENTATION 



73 



Reims ce qu'avaient fait les Nouvelles Galeries à 
Paris ; ils franchirent le cercle de la ville ; seule- 
ment, au lieu de se répandre dans les cités, ils 
gagnèrent les campagnes, cherchant la clientèle 
jusque dans les moindres coins. 

L'extension gagna tout le département de la 
Marne, puis les régions de l'Est et du Nord, et 
enfin, bientôt, la banlieue de Paris. 

Les Docks Rémois, qui ont leur origine dans 
les anciennes maisons d'épicerie : Delabarre, 
Griffon, Quentin, Georget, sont une Société 
anonyme par actions ; ils avaient, avant la guerre, 
800 succursales, dont le rayonnement s'étendait 
jusque dans le centre de la France. Leurs entre- 
pôts immenses, reliés à la ligne de Châlons, 
occupaient une superficie de 100.000 mètres 
carrés. Agencements modernes de construction, 
de roulage, de manutention, de fabrication, y 
étaient installés, et les bâtiments spécialisés 
étaient séparés par des quais au long desquels 
abordaient les wagons. 

Nous parlons au passé, car le présent, hélas! ne 
lui ressemble pas. La guerre est venue, et la dévas- 
tation!... Les ruines ne sont pas relevées encore. 

D'autres maisons eurent le même sort, — ou 
du moins un sort approximativement le même, — 
après avoir eu de la similitude dans l'origine et 
dans la prospérité : les Comptoirs français, dont 
la Maison-Mère est rue Vernouillet, et qui a sa 
souche dans la maison Bonant etMignot, laquelle 
s'occupait des vins et spiritueux, et qui se trans- 
forma en épicerie de gros. M. Mignot, resté seul 



propriétaire, sut assurer à son œuvre une rapide 
prépondérance dans le monde de l'alimentation, 
tant par son savoir-faire que par l'importance : 
à lui seul, en effet, il assume la direction de 
l'Administration de ses 600 succursales. 

Durant la guerre, le Familistère et les Comp- 
toirs français s'installèrent dans la région pari- 
sienne, à Pantin, où se conservera, à coup sûr, le 
centre d'action établi. 

^ Goulet-Turpin, épicier en gros, fonda les Eta- 
blissements qui portent son nom, avec 400 suc- 
cursales environ; la maison Ch. Mauroy, épicerie 
et vins en gros, devint les Etablissements Ch. Mau- 
roy, avec environ 200 succursales. Le phénomène 
inévitable se produisit : à côté de ces Maisons à 
'succursales puissantes, s'établit la Société rémoise 
de l'Epicerie. Nous avons vu le même cas à 
Saint-Etienne, centre aussi important de succur- 
salisme, et où l'Alimentation du Forez est en pleine 
prospérité. Dans les deux cas, les actionnaires 
sont de petits épiciers et fruitiers, qui s'approvi- 
sionnent à des prix plus avantageux à la Maison- 
Mère qu'ils ont fondée, et qui agit à l'instar de la 
Maison-Mère des succursales. 

Les actions de ce genre d'affaires se plaçant 
facilement dans la région, d'autres Sociétés ap- 
parurent : la Société anonyme des Etablissements 
fi. Miellé et C'% à Châlons-sur-Marne, qui ont 
environ 400 succursales ; la Ménagère française, 
qui en a 250; les Etablissements Lucien Lépine 
et G'% à Suippes; les Docks de l'Aube, à 
Troyes, etc., etc. 









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74 



5.ES ENTREPRISES MODERNES 



Reims étant un centra, un second centre ne 
tarda pas à se créer, dans le Nord, avec les Eta- 
blissements Wibault, à Sin-le-Noble, en 189^0. 
Puis sont venus les Nouvelles Epiceries du Nord, 
les Docks du Nord et les Etablissements Dreux, 
d'Arras. 

En 1897, la Loire suit le mouvement qui, dès 
lors, se généralise et s'étend au Midi, à TOuest, 
au Centre. Le principe est le même : attirer le client 
par le bas prix des articles, et surtout dans les 
quartiers populeux. Rennes voit éclore 6 Etablis- 
sements ; les fondateurs des Etablissements éco- 
nomiques de Rennes sont : un mercier, un épicier, 
un marchand de vins, un directeur de boucherie. 
Les administrateurs ont les coudées franches, ce 
qui permet à leurs initiatives de se manifester. 
LeDoubs voit éclore les Etablissements Bisontins, 
les Docks Francs-Comtois; la région dauphinoise, 
dans tous ses centres industriels, accueille favo- 
rablement les succursales qui s'ouvrent une à 
une; en Bretagne, c'est également une véritable 
floraison. 

Les petits commerçants ne tardent pas à s'in- 
quiéter. Berry, député de Paris, surgit à l'insti- 
gation du Syndicat de l'Epicerie française, où la 
Maison Potin mène le combat contre des concur- 
rents qui la gênent; on vote des lois d'exception, 
et Jaurès lui-même pousse le cri d'alarme, dans 
un esprit de justice qu'on ne saurait assez recon- 
naître ni louer, il s'agit, à cette époque, tout 
simplement d'enrayer Tessor des Maisons à Suc- 
cursales, et certains, même, parlent de les sup- 



^ 



•LES MAISONS A SUCCURSALES d'ALIMENTATION 75 

primer. Rien que cela ! Le Français est sur la 
pente des pires abus pour entraver le travail de 
ses propres capitaux, sur son sol; ce qui facilitera, 
sans aucun doute, l'émigration d'une partie de 
ses capitaux à l'étranger, pour notre plus grand 
dam, on le sait. 11 est donc parfaitement inutile 
d'insister sur ce point. 

Il faut malheureusement reconnaître qu'il est 
beaucoup plus aisé, pour les petits commerçants, 
de réclamer à cor et à cri la protection de l'Etat, 
que de s'organiser comme l'ont fait ceux qu'ils 
considèrent comme leurs ennemis, ou comme les 
épiciers de Reims et ceux du Forez. 

Ainsi que l'a remarqué l'Association des Com- 
merçants de Toulouse : « Certains points de vue 
çiesquins empêchent cette réahsation que serait 
l'achat en commun. 

« Et puis, bien fort serait celui qui pourrait 
rallier tous les suffrages de ses collègues, pour 
acheter au nom de tous : chacun voudrait être 
celui-là. 

« Enfin, il faut reconnaître que ce qui est 
possible pour une Maison à Succursales, cesse de 
lètre pour une réunion de Maisons indépendantes 
les unes des autres. La Maison à Succursales 
peut passer des marchés' importants, parce qu'elle 
peut imposer à ses succursalistes la marchandise 
qu'elle aura achetée. Et notons, en passant, que, 
pour certaines grandes maisons de province, 
succursales de Paris, c'est là souvent une cause 
d'infériorité quand la marchandise n'est pas 
appropriée au goût de la clientèle; les commer- 



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\ ♦ 



76 



LES ENTREPRISES MODERNES 



i i 



çants pris séparément ont, au contraire, chacun 
leur genre de vente, et, de leur réunion, ne pourra 
pas sortir forcément Tunité d'achat, parce que, 
même dans la même ville, selon les quartiers ; 
même dans le même quartier, se.lon la clientèle, 
les besoins seront différents. Et puis, il faut 
compter sur la défiance que, malgré tout, le petit 
commerçant éprouve toujours pour son con- 
current. Combien se refuseront à acheter la même 
marchandise que leur voisin! Ne s'imaginent-ils 
pas toujours être plus forts que lui? 

« Il y a cependant une branche de commerce 
où les achats pourraient et devraient être faits 
depuis longtemps en commun. C'est l'alimenta- 
tion. L'alimentation est, de tous les petits com- 
merces, celui qui a le plus à souffrir actuellement 
de la concurrence des grandes Sociétés, parce 
que la variété des marchandises y est de beau- 
coup plus réduite, par exemple, que dans le 
commerce d'habillement; il y a d'abord les ali- 
ments de première nécessité qui sont, forcément, 
les mêmes chez tous, à qualité égale bien entendu ; 
il y a ensuite les marques; tout cela pourrait être 
acheté en commun. 11 est incontestable que le 
petit épicier de province végète ; il végétait même 
avant l'apparition des Sociétés à Succursales 
multiples, parce qu'il dépendait, à ce moment 
déjà, de la maison de gros, et c'est ce qui a fait 
dire à plusieurs grosses Sociétés d'alimentation, 
qu'elles n'ont fait, en supprimant les petits mar- 
chands, que leur rendre service. Sans aller aussi 
loin dans ce plaidoyer pro domo des grandes 



LES MAISONS A SUCCURSALES D ALIMENTATION 



77 



> 



\ i I 



Sociétés, il faut reconnaître que, depuis long- 
temps, les petits marchands d'alimentation au- 
raient pu secouer le joug de leurs gros concur- 
rents et de leurs fournisseurs, marchands en 
gros, en se syndiquant pour les achats, car ils ont 
un des rares métiers où cela est possible. C'est là 
une éducation qui est entièrement à faire. » 

La guerre survient ; les petits commerçants 
oublient leurs misères, pour ne plus songer qu'à 
l'œuvre commune : vaincre, chasser l'ennemi!... 
Puis surgissent, pour le pays, les difficultés de 
ravitaillement; difficultés nées des réglementa- 
tions, et, en tout premier lieu, des transports. 
L'extension de certaines firmes a lieu à la faveur 
>de ces difficultés ; les maires des localités les 
plus diverses leur télégraphient assidûment pour 
signaler, comme celui de Chambon-Feugerolles, 
dans la Loire, que « quatre boulangers sur 
huit passent le conseil de révision et qu'ils ne 
pourront plus faire le pain; qu'il importe d'aug- 
menter les envois de pain dans les succursales. > 
D'autres, comme le maire de Solzet-le-Froid, dans 
le Puy-de-Dôme, demandent l'ouverture d'une 
Succursale, en raison de l'insuffisance de l'appro- 
visionnement et des boutiquiers existants ; les 
habitants d'Arcet et de Lamotte, dans le même 
département, adressent la même supplique ; ceux 
de Coublanc, en Saône-et-Loire, en font autant, 
parce que le peu qu'on trouve, on le paie au 
« prix de l'or » : le Secrétaire de mairie de la 
Chapelle-Laurent, dans le Cantal, devient un in- 
terprète animé de sentiments analogues ; dans 



78 



LES ENTREPRISES MODERNES 



les grandes villes, à Lyon, même, des groupes 
d^habilants sollicitent la même installation pour 
leur quartier ; enfin, un peu partout, des récrimi- 
nations d'un autre genre se font jour : des épiciers 
déclarent que si les Maisons à Succursales vendent 
davantage certains produits, c'est parce que ces 
produits sont écoulés, chez eux, à meilleur compte 
qu'ils ne le sont ailleurs, ce qui n'empêche pas 
les municipalités, les comités départementaux, 
de sacrifier les intérêts des consommateurs à 
ceux de quelques patentés dénués de scrupules, 
de mercantis, serait mieux le mot. 

Présentement, les Maisons à Succursales d'Ali- 
mentation vendent de tout et sont devenues de 
véritables bazars ; les consommateurs, qui y 
trouvent des avantages sérieux d'économie, s'af- 
firment satisfaits. Certaines entrent dans la voie 
tracée par Potin et Damoy ; elles ont créé des 
dépôts pour la vente de leurs produits ; elles 
passent des contrats avec des commerçants, 
s'engageant à réaliser un certain chiffre d'affaires, 
et leur laissant le monopole de leurs produits 
dans la localité. D'autres confient à un commer- 
çant déjà établi les marchandises et les produits 
de leur marque, que ce dernier s'engage à vendre 
au prix convenu. Aucun chiffre d'affaires mini- 
mum n'est exigé, mais ces dépositaires doivent 
s'approvisionner exclusivement des marchandises 
désignées, dans la maison d'alimentation qui leur 
a confié le dépôt. Pour les autres, dont le mono- 
pole ne leur a pas été concédé, ils gardent leur 
entière liberté. 



i fe^ 



LES MAISONS A StJCC0RSAlES D^ALmENTATION "79 

Ces dépositaires sont de véritables petits com- 
merçants qui opèrent uniquement pour leur 

^ compte, paient leur patente, leur loyer, leurs frais 
d'installation. La maison qui les fournit remplit, 
vis à-vis d'eux, le rôle d'épiciers de gros, sans 
qu'ils aient à courir aucun risque, chacune des 
deux parties étant libre de rompre son engage- 
ment quand il lui plaît. 

Les Magasins du Casino, de Saint-Etienne, et 
les Etablissements Lépine, de Suippes, semblent 
plus particulièrement disposés à adopter ce mode 
commercial, qui est le point de départ d'une nou- 
velle évolution dans les Maisons à Succursales, 
d'autant plus qu'elles s'acheminent vers la fabri- 

, cation. 

Quoi qu'il en soit, les Maisons à Succursales, 
qui réalisent, à l'heure actuelle, un chiffre d'affaires 
d'environ cinq miUiards, se répartissent ainsi, 
avec leurs 14.000 succursales : 

Ardennes : 

Docks Ardennais, Charleville-Mézières. 

Aube : 

Etablissements économiques Troyens, à 

Troyes ; 
Docks de l'Union française, à Troyes- 
Ruche Moderne, à Troyes. 

Aud(3 ; 

Etoile du Midi, à Carcassonne. 

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Basses-Pyrénées : 

Société Guyenne et Gascogne, à Bayonne. 



If 



80 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Bas-Rhin : 

Société d'Alimentation d'Alsace et de Lor- 
raine, à Strasbourg. 

Bouches-du-Rhône : 

Alimentation Moderne du Midi et Docks 
Phocéens réunis, à Marseille. 

Calvados : 

Société Normande d'alimentation, à Gaen. 



Côte-D'Or : 

Comptoirs de la Bourgogne, à Dijon ; 
Société Bourguignonne d'Alimentation, 
Dijon. 



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Doubs : 

Docks Francs-Comtois, à Besançon; 
Etablissements Economiques Bisontins, à 
Besançon. 

Drame : 

Etablissements Guérin, Père et Fils, à Va- 
lence-sur-Rhône. 

Finistère : 

Economie Bretonne, à Brest. 

Gironde : 

L'Aquitaine, àBègles-Bordeaux; 
Docks du Sud-Ouest, Impasse Saint-Projet, 
Bordeaux. 



Haute- Garonne : 

L'Epargne, à Toulouse. 



/ 



/ 



LES MAISONS A SUCCURSALES d'aLIMENTATION 81 

Haute-Vienne : 

Alimentation du Centre, à Limoges. 

Hérault : 

Ruche du Midi, à Béziers; 
Docks Méridionaux, à Béziers ; 
Semeuse du Sud, à Montpellier. 

Indre-et-Loire : 

Docks du Centre, à Tours; 
Etablissements de Touraine, à Joué-les- 
Tours. 

Loire : 

Magasins du Casino, à Saint-Etienne ; 

Docks Foréziens de l'Alimentation, à Saint- 
Etienne; 

Etablissements Zanzibar, à Saint-Etienne ; 

Alimentation Stéphanoise, à Saint-Etienne ; 

Etoile Blanche, à Saint-Etienne; 

Etabhssements Economiques du Printemps, 
à Saint-Etienne ; 

Etablissements E. Géry, à Saint-Etienne ; 

Etablissements Faure et Bonjour, à Saint- 
Etienne. 

Loir-et-Cher : 

Etabhssements Fournier, à Blois. 

Loire-Inférieure : 

Docks de l'Ouest, à Nantes ; 
Epargne de l'Ouest, à Nantes. 

Lot-et-Garonne : 

Ruche Méridionale, à Agen. 

6 



/ 



82 



LES ENTREPRISES MODERNES 



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Maine-et-Loire : 

Etablissements Brisset, à Angers. 

Marne : 

Comptoirs Français, à Reims; 
Docks Rémois, à Reims; 
Etablissements Ch. Maiiroy, à Reims ; 
Etablissements B. Miellé et C'% à Ghâlons- 

sur-Marne ; 
Etablissements L. Lépine et C'% à Suippes 
Ménagère française, àChâlons-snr-Marne ; 
Etablissements Economiques de Reims, à 

Reims ; 
Etablissements Goulet-Turpin, à Reims. 

Meurthe-et-AIoselle : 

Docks de TAlimentation, à Nancy; ' ^ 

Docks Saint-Georges, à Nancy. 

Moselle : 

Etablissements G. Miellé, Cailloux et C'% à 

Metz ; 
Ruche Lorraine, à Metz, 

Nièvre : 

Docks de Nevers, à Nevers. 

Nord : 

Docks du Nord, à Marquette-lez-Lille; 

Nouvelles Epiceries du Nord, à la Madeleine- 
lez-Lille ; 
Etablissements Wibault, à Sin-le-Noble. 

Pas-de-Calais : 

Etablissements Dreux, à Arras. 



LES MAISONS A SUCCURSALES d'aLIMENTATION 83 

Puy-de-Dôme : 

Union-Approvisionnement, à Clermont-Fer- 
rand; 

Economats du Centre, à Clermont-Ferrand. 

Rhône : 

Société économique d'alimentation, à Lyon ; 
Docks Lyonnais, à Lyon-Vaise; 
Société Moderne d'alimentation, à Lyon; 
Etablissements Modèles d'alimentation, à 
Lyon. 

Sarthe : 

Grands Docks de la Sarthe, au Mans. 

Seine : 

Grands Economats Parisiens, à la Plaine- 
Saint-Denis; 

Docks Rémois, à Pantin; 

Comptoirs Français, à Pantin; 

Etablissements Economiques de Reims, au 
Pré-Saint-Gervais ; 

Société Parisienne et Séquanaise d'alimenta- 
tion, 132, Faubourg Saint-Denis, à Paris; 

Entrepôt de Grenelle, 51, quai de Grenelle, 
à Paris ; 

Nouvelle Coopérative, 36-38, rue de Watti- 
gnies, à Paris. 

Seine-et-Marne : 

Union Commerciale, à Villenoy-Meaux. 

Seine-et-Oise : 

La Gauloise, à Versailles, 105, rue des 
Chantiers. 



84 



LES ENTREPRISES MODERNES 



I 



Seine-Inférieure : 

Comptoirs Normands, à Graville-Sainte- 

Honorine; • 
Etablissements Rouennais et de Normandie, 

à Rouen; 
Société d'Alimentation <( L'Aiglon )>, au 

Havre. 

Somme : 

Ruche Picarde, à Amiens. 

Vaucluse : 

Docks de Provence, à Avignon. 



Les Maisons à Succursales de Spécialités. 



Si les Maisons à Succursales ont eu une flo- 
raison si brillante en si peu de temps, c'est parce 
que le Grand Magasin proprement dit ne repré- 
sentait pas le dernier cri de l'évolution commer- 
ciale. Si les Maisons à Succursales-Bazars repré- 
sentaient ce dernier cri, elles n'auraient point vu, 
à leurs côtés, la création des Maisons à Succur- 
sales de spécialités ; celles-ci opèrent avec les vins, 
le lait, la chaussure, la chemiserie, l'hôtellerie, le 
restaurant, la bijouterie, la droguerie, la papeterie, 
la librairie et la banque. Le principe qui con- 
siste à cueillir le client là où il se trouve, demeure 
partout le même. La clientèle des Maisons à Suc- 
cursales est, de toutes les clientèles, la plus fidèle." 
Les négociants en vins s'en sont aperçus, et ils 
ont édifié des affaires commerciales de tout premier 
ordre, en appliquant les données connues quej'ai 



!/■ 



86 



LES ENTREPRISES MODERNES 



mises en relief dans mon livre : La Guerre, le 
Commerce français et les Consommateurs . 

La maison type est « La Vigneronne », créée 
en 1894, et qui s'appelait tout d'abord : « Société 
des Vins naturels, » puis <( Compagnie des Eta- 
blissements économiques. » C'est à la suite de 
l'achat de quelques dépôts qui venaient de s'ouvrir 
dans Paris, que le titre a La Vigneronne » fut 
employé; 1% p. 100 des boutiques le portent 
actuellement; les autres portent le second; le 
premier n'existe plus. 

Lors de la création de leur affaire, MM. Loévi 
et Jauriat étaient négociants en vins; ils pra- 
tiquaient ce commerce avec les négociants des 
Entrepôts de Paris et de province. Ils achetaient 
leurs marchandises directement à la propriété, 
méridionale ou algérienne. 

A cette époque, l'octroi sévissait; la consom- 
mation de vin, dans la capitale, était moins im- 
portante qu'elle ne l'est aujourd'hui; le débit d'un 
magasin de détail n'était guère que de cinq à six 
pièces de vin par mois, en moyenne. De plus, les 
tenanciers avaient des frais généraux très élevés ; 
ils payaient leurs fonds des prix exorbitants et 
d'un rapport généralement éloigné de leur chiffre 
d'affaires. La conséquence toute naturelle était ce 
qu'on a appelé la mévente des vins à la propriété, 
par conséquent Favilissement des cours. 

Les fondateurs de la Société des Vins naturels 
comprirent qu'il fallait vendre, non pas cinq ou 
six pièces de vin par mois, mais cette quantité 
journellement. Persuadés de l'inutilité du luxe 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPECIALITES 



87 



dans les installations nécessaires, ils ouvrirent 
leurs premières maisons dans le X* arrondissement, 
et, en dépit des critiques qui prenaient racine dans 
la jalousie des négociants en vins, leurs concur- 
rents, et dans le mécontentement des débitants, 
leurs clients primitifs, la nouvelle firme n'en par- 
courut pas moins son orbe pour occuper, dans le 
commerce parisien, la place prépondérante qui est 
la sienne actuellement. 

En 1908, la Vigneronne s'adjoignit la vente 
du pain et de certaines denrées alimentaires. En 
matière d'alimentation, soit solide, soit liquide, 
on ne peut guère s'en tenir sur une spécialité. 
Au début de la guerre, 134 dépôts existaient dans 

Paris. 

' Aujourd'hui, l'ensemble des Maisons à Succur- 
sales de vins représente une trentaine de firmes 
disposant d'environ 1.800 succursales. Parmi les 
plus importantes, citons les Etablissements Ni- 
colas, les Entrepôts de Grenelle, la Société pari- 
sienne des Vins : Paris-Médoc ; la Société Bour- 
guignonne et Bordelaise ; Biard et C'% etc., etc. 

Ces maisons, au cours des six dernières années, 
ont contribué à empêcher la hausse exagérée des 
vins ; elles ont été une entrave continuelle à la 
hausse qui menaçait sans cesse de se produire 
dans le détail; leur influence a été moindre sur 
les prix pratiqués pour les autres denrées alimen- 
taires; toutefois, cependant, on peut signaler que 
la Vigneronne a toujours vendu son pain fr. 65 
de moins, au kilogramme, que ne le vendaient les 
boulangers parisiens, et cela, jusqu'au mois de 



1/ 



88 



LES ENTREPRISES MODERNES 



juin 1918, époque à laquelle FUsine de Panifica- 
tion a été réquisitionnée par l'Administration; et 
ceci prouve, une fois de plus, que les Sociétés à 
Succursales peuvent faire mieux et à meilleur 
compte que le Commerce individuel, si perfec- 
tionné soit-il. 

Le tableau ci-dessous montrera les prix pra- 
tiqués pour les vins rouges ordinaires, de 10 de- 
grés, pendant toute la période de guerre : 

Juillet 1914 40 

De > à mars 1915 40 

y> mars 1915 à juin 1915 .35 

Juillet 1915 50 

Septembre 1915 55 

Octobre 1915 60 

Novembre 1915 65 

Décembre 1915 70 

Janvier et février 1916 75 

De mars à mai 1916 80 

)) juin à décembre 1916 85 

Janvier 1917 90 

Février y> 95 

De mars à juillet 1917 1 15 

Août 1917 1 ^20 

Septembre-octobre 1917 1 30 

Novembre 1917 à janvier 1918 1 40 

Mars à juin 1918 1 50 

Juillet 1918 1 60 

Août 1918 1 75 

Septembre 1918 à mars 1919 1 90 

Avril 1919 1 70 

Mai 1919 1 50 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 89 

Etant donné que le prix de l'hectolitre nu, à 
la propriété, a subi une progression aussi énorme 
que constante, il faut reconnaître que Feffort des 
Maisons à Succursales de vins a été considérable 
et bienfaisant. On en jugera mieux en comparant 
les prix ci-dessous, de Thectolitre de vin, pris à 
la propriété, et grevé, en supplément, de tous les 
frais afférents aux transports, au camionnage, 
aux prix de la verrerie, des bouchons, des éti- 
quettes et de toute la main-d'œuvre, en général: 

Juillet 1914 23 frs. 

1915 90 16 

1916 64 85 

1917 . 71 90 

, 1918 94 45 

1919 99 12 

Janvier 1920 110 à 130 frs. 

Il faut considérer qu'une foule de facteurs en- 
traient en ligne de compte; les dépôts ne furent 
régulièrement et normalement approvisionnés que 
jusqu'en 1916. Mais, à partir de 1917, par suite 
de manque de moyens de transports, par suite 
surtout d'une inconsidérée réquisition des wagons- 
réservoirs, les marchandises nécessaires à la vente, 
donc à la consommation, faisaient défaut plusieurs 
jours par semaine. Le chiffre d'affaires de chaque 
maison s'en est ressenti; pour certaines, il est 
tombé de plus de 45 p. 100 en 1918. Pour d'autres, 
il est tombé davantage. 

Les sollicitudes de l'Administration et des Pou- 
voirs publics, à aucun moment, ne se sont mani- 



/fil 






90 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Ml 



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|!| 



festées. On n'aidait à Tapprovisionnement qu'en 
édifiant des baraques Vilgrain — on sait ce qu'en 
vaut Faune de planches — et en ouvrant des bou- 
tiques municipales, trompe-l'œil qui creusait le 
déficit formidable de la Ville, sans apporter à la 
population, non pas le bien-être qu'elle était en 
droit d'espérer, mais le soulagement qu'elle aurait 
trouvé en présence des efforts du commerce orga- 
nisé, si ces efforts avaient pu se donner libre cours. 
Le public, hélas ! accueille favorablement les me- 
sures qui lui nuisent, quand ceux qui les prennent 
savent les entourer d'une adroite et abondante 
pubHcité, laquelle constitue un bourrage de crânes 
en règle, mais qui se traduira en réussite élec- 
torale. 

Les Maisons à Succursales, systématiquement, 
ont donc été bannies de toutes les répartitions. 
En ce qui concerne les transports, l'aide de l'Ad- 
ministration ne fut guère efficace, parce qu'elle se 
bornait — et qu'elle se borne encore — au néant. 
Bien au contraire, on a fait tout ce que l'on a pu 
30ur étrangler les bonnes volontés et empêcher 
a manifestation des initiatives. L'inconséquence 
des bureaux faisait violer leurs promesses par les 
ministres eux-mêmes; on écrirait des milliers de 
pages pour montrer le mauvais vouloir, l'esprit 
tatillon, chicanier, de la bureaucratie en redingote 
et en bleu horizon!... A quoi bon? Pourtant, il 
faut bien signaler quelques déclarations ou quel- 
ques encouragements dans lesquels on eut foi : 

M. Raynaud, ministre du Commerce, dit un 
jour, du haut de la tribune : 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 91 

« Nous favoriserons les achats che2 nos amis et 

alliés, les Italiens et les Portugais; je donnerai 

^ toutes les facilités possibles pour l'expédition des 

vins, de façon à empêcher la hausse de ce produit 

de première nécessité ! y> 

Mettez-vous à la place des puissantes Sociétés 
qui ne s'occupent que du commerce vinicole. 
Qu'eussiez-vous fait?... Ce qu'elles ont fait, par- 
bleu ! Fortes de cette déclaration, elles achetèrent 
en Italie d'énormes quantités. On leur accorda 
tous les permis d'importation qu'elles désirèrent* 
Mais, dès qu'il s'agit d'envoyer des futailles vides 
ou des réservoirs pour retirer les vins achetés, le 
Ministère des Transports intervint. On interdit 
l'expédition des récipients. 

Un ministre dit blanc. Un autre ministre dit 
noir. Et, comme leurs services se chevauchent, 
tous les fils s'en entremêlent d'une façon qui serait 
burlesque, si elle n'était douloureuse, parce 
qu'extrêmement préjudiciable à l'intérêt général. 
Oh! l'exemple fourni par le Ministre duGom- 
merce, en cette circonstance, n'est point un 
ex mple isolé. M. Loucheur, un jour, fit parvenir 
à chacun, au cours de l'armistice, une circulaire 
incitant à l'achat de wagons-réservoirs en Alle- 
magne, en raison des bénéfices que nous procurait 
le change. On obéit; on expédia des centaines de 
miniers de francs pour obtenir le matériel indis- 
pensable et convoité. Enfin, la crise du vin allait 
être vaincue ! 

Erreur; lorsque les wagons arrivèrent à la fron- 
lière, on en refusa l'immatriculation, sous des 



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94 



LES ENTREPRISES MODERNES 



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prétextes, d'ailleurs, aussi bureaucratique que 
futiles et divers. Il n'y eut guère que quelques 
privilégiés, des commerçants improvisés, des mer- 
cantis, pour mieux dire, qui en profitèrent! Pour 
arriver à l'ombre d'un résultat, que de tracas, que 
de démarches, que d'ordres, que de contre-ordres, 

que de désordre I 

Pendant ce temps, on jetait la poudre aux yeux 
du public, du bon public qui attendait son pinard : 
— Prenez patience! lui disait-on. Les Coopé- 
ratives vont être approvisionnées. Allez dans les 
Coopératives; elles seules sont honnêtes, les com- 
merçants sont des voleurs. 

Il fallait bien trouver un bouc émissaire pour 
que la masse sût, le cas échéant, à qui s'en prendre. 
Toutes les formules qui tendaient à représenterai 
une catégorie de citoyens comme des exploiteurs I 
d'une situation malheureuse engendrant la misère 
publique, n'avaient pas d'autre but que celui 
d'abuser les naïfs et de voiler les véritables res- 
ponsables. Les maîtres de l'heure ne se rendaient 
nullement compte du danger sérieux que com- 
portait l'excitation de citoyens éprouvés, contre 
une autre catégorie de citoyens qui, éprouves 
aussi, n'en pouvaient mais. 

Oui, les Coopératives ont été plus favorisées 
que le commerce ordinaire ; on leur cédait des 
vins au prix de réquisition, ce qui leur permettait 
de vendre à meilleur compte que les commer- 
çants, qui n'acquéraient pas leurs vins à un prix 
de réquisition, mais bien à un prix commercial. 
Cependant, nous croyons sincèrement, et des 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 93 

commerçants autorisés le croient aussi, qu'on a 
beaucoup plus écrit à ce sujet qu'on a fait de 
besogne; là comme ailleurs, on a promis plus de 
beurre que de pain. La réalité, c'est que les Coo- 
pératives ont été aussi mal desservies que les né- 
gociants professionnels. 

La signature de l'armistice permit de penser à 
de prochaines améliorations. L'Etat dit aux com- 
merçants : 

(( Achetez ! Et nous vous donnerons des plates- 
formes, car 80.000 wagons allemands nous re- 
viennent! » 

On acheta. De nouveau, il se produisit ce qui 
s'était produit avec les promesses de M. Raynaud. 
Quand il s'agit d'enlever les vins acquis, les vul- 
gaires plates-formes furent refusées. Les demandes 
d'autorisation d'importation cheminaient lentement 
de bureau en bureau ; quelquefois, elles s'égaraient 
avant de parvenir au bureau compétent; d'autres 
fois, c'était le bureau compétent qui s'était égaré : 
il avait changé de domicile, sans prévenir qui que 
ce soit. Et, le plus souvent, ce laps de temps 
écoulé, les demandes étaient retournées à leurs 
expéditeurs, parce que la couleur du papier em- 
ployé devait être rose, au lieu d'être jaune. Ces 
messieurs, vexés, se prenaient sans doute pour 
des chefs de gare ! 

Ah! les tracasseries, les sottises de TAdminis- 
tration, qui les dénombrera jamais?... Ce ne sont 
pas des économistes qu'il faudrait pour les narrer, 
mais une armée de Courtelinesl... J'ai raconté 
jadis l'histoire d'un sac d'escargots parti d'Auteuil, 



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94 



Les entreprises modernes 



pour n'arriver à Paris qu'au bout de 48 heures; 
c'était avant la guerre!... J'ai relaté aussi l'aven- 
ture de ces cochons — de vrais cochons, biep 
entendu, — des cochons pour la Villette — ex- 
pédiés du Mans un beau matin, et mettant neuf 
jours pour parcourir, — en chemin de fer, — les 
120 kilomètres qui les séparaient des abattoirs; 
ils y seraient venus à piedl... Mais que dire des 
transports actuels, sinon qu'ils en occasion- 
neraient, au cerveau des gens les plus placides, 
les moins impressionnables ! Au lieu de mettre 
quinze jours, au maximum, pour faire le voyage 
du Midi à Paris, un wagon emploie six semaines, 
puis deux mois, puis trois, puis quatre, puis 
cinq, puis six. On ne sait où cela doit s'arrêter. 
C'est ainsi qu'une expédition partie de Rouen le 
6 février 1919, parvint seulement à Paris le 27 mai. 
Le wagon avait mis 110 jours pour effectuer un 
trajet de 136 kilomètres. 11 contenait du vin. Et, à 
cette époque-là, c'était encore le bon temps! 

Ah! qu'il eût fallu en réquisitionner, des 
wagons, pour assurer, dans de telles conditions, 
l'approvisionnement normal du pays!... Rien 
d'étonnant, alors, à ce que les réquisitions préle- 
vées aient été aussi préjudiciables au commerce 
des vins qu'à la consommation elle-même! On 
prenait les réservoirs en cours de remplissage, 
pendant que le parc de Montpellier était plein dé 
wagons-réservoirs inutilisés. Le travail de Péné- 
lope est une des spécialités de l'Administration ; 
elle l'impose même aux autres, dès qu'il lui est 
possible de le faire. 



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LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 95 

Quant aux réquisitions militaires de marchan- 
dises, la déloyauté y accompagna souventesfois la 
malhonnêteté. En voulez-vous deux exemples, 
pris entre cent mille ? 

Le 1^' octohre 1915, une Maison à Succursales 
de vins achetait une cave composée de 1.145 hec- 
tolitres de vin blanc, à 37 francs Thecto, plus 
fr. 50 de commission ; ce qui faisait 37 fr. 50. 
Cette cave était la cave Malleval, à Mahelma, 
Alger. Au moment de l'expédition des vins achetés, 
l'administration militaire fit savoir qu'elle les 
réquisitionnait. L'Algérie, à ce moment-là, pos- 
sédait beaucoup de vins blancs non vendus. La 
réquisition n'était donc point motivée par la pé- 
nurie de marchandises; dans ce cas, elle l'était 
par une hausse de 8 francs par heclo. Elle venait 
de se produire. Et c'était pour payer le vin 
au prix qu'une Société commerciale l'avait payé, 
que l'Iutendance le lui prenait, sans se préoc- 
cuper si la Société devait se couvrir à nouveau, 
pour ses besoins et ceux de sa clientèle, à des 
conditions plus onéreuses que celles dont elle 
avait joui. 

L'Administration condescendit jusqu'à s'in- 
former du prix que demandait la Société à Succur- 
sales pour les vins Malleval. La Société répondit: 
le prix coûtant, soit 37 frs 50. Ce qui prouve que 
tout le monde n'apportait pas le même engoue- 
ment à réaliser des bénéfices sur le dos de l'Etat. 
Mais, quand vint le règlement, l'Intendance ré- 
duisit 5 fr. 50 par hectolitre. Elle n'en payait plus 
que 32. Et le règlement est toujours en instance. 






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96 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Cela peut durer jusqu'à la consommation des 
siècles.' Ainsi ne soit pas! 

Consommateur, si tu lis ceci, réfléchis : la 
Société commerciale à Succursales chez laquelle, 
peut-être, tu t'approvisionnes pour que tu aies, 
toi aussi, ton verre de pinard, a dû effectuer en 
Algérie d'autres achats, au prix de 45 francs, 
d'où perte de 7 fr. 50 sur le prix antérieur, et à 
laquelle, forcément, il convient d'ajouter les 
5 fr. 50 réduits par l'Administration ; ce qui porte 
la différence totale à 13 francs, — soit près de 
trois sous par litre — et que, bien entendu, tu as 
payée. Comprends-tu, maintenant, une des raisons 
de la hausse dont tu souffres encore? 

Cette hausse a eu ses racines les plus profondes 
dans les entraves délibérément apportées au com- 
merce, et dans les injustices commises à son 
égard, mais grâce auxquelles fleurirent les com- 
binaisons des mercantis qui ont réalisé de grosses 
fortunes, avec le concours des employés de l'Etat. 

Trêve de récriminations. Nous n'avons pas la 
3rétention de réunir ici des documents pour les 
humoristes de l'avenir. Ceux qui analysent, dédui- 
sent, savent comprendre, par un simple fait précis, 
ont des horizons largement ouverts sur des 
milliers d'autres et leurs conséquences. 

Ah! si l'Etat, qui causait tant de préjudices aux 
vrais commerçants, aux commerçants profession- 
nels, avait écouté leurs sages avis, nous n'en se- 
rions pas, sans doute, où nous en sommes. Les 
intermédiaires marrons, les trafiquants de tout 
poil et de tout acabit n'eussent pas tiré, de la 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 97 

situation, les scandaleux avantages qui les firent 
se multipier plus rapidement que des lapins. Car 
les vrais commerçants ont su voir et prévoir! Seu- 
lement, voilà, quand ils ont voulu parler, on s'est 
bouché les oreilles pour ne point les entendre. 
Les intérêts cachés n'en existaient pas moins. Ils 
agissaient. 

Convoqué aux réunions constitutives de la sec- 
tion des vins, à l'Office technique du Ravitaille- 
ment, le vice-président du Syndicat des Négociants 
en vins, à succursales, M. Loévi, s'y rendit, et, 
dans une lettre du 8 août 1917, il crut bon de 
préciser sa pensée, à différents points de vue : 

« Le principe qui doit nous guider tous, dit-il, 
syndicats et négociants, est de subordonner, à 
l'heure présente, l'intérêt corporatif à l'intérêt du 
consommateur, à celui du plus grand nombre, à 
celui du pays, par conséquent. Avec vous, je crois, 
et avec vous, j'ai dit, au cours de nos deux Assem- 
blées, qu'en présence des malheurs qui frappent 
notre Patrie, soit dans la vie des meilleurs de ses 
enfants, soit dans la fortune de tant de familles 
françaises, le droit d'enrichissement n'est pas ou- 
vert sans limites à une catégorie de citoyens. 
Quand le sang des poilus coule à flots sur les 
champs de bataille et que les bas de laine se 
vident chez les vieux de l'arrière, certains coffres- 
forts ne sauraient se remplir, même sous le couvert 
de la loi des bénéfices de guerre. Ce sentiment,, j'en 
suis d'ailleurs convaincu, est communément par- 
tagé; il n'est pas de bons citoyens qui voudraient 
mériter le stigmate de c profiteurs de guerre >. 

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98 



LES ENTREPRISES MODERNE>S 



« Mais» si nous sommes tous animés de Tesprit 
patriotique, de solidarité sociale; si, au point de 
vue particulier qui nous occupe,, nous voulons 
concourir utilement, avec les Pouvoirs publics, à 
Tœuvre à laquelle vous nous aviez conviés, je 
pense et j affirme nettement que nos désirs se- 
raient platoniques et nos efforts stériles, si nous 
nous laissions entraîner à d'incessantes palabres 
entrecoupées par de longues intersessions. Le 
moment de délibérer à perte d'haleine n'est pas 
celui que nous vivons. Il faut parler peu et agir 
beaucoup; j'ajoute qu'il faut agir vite, en face 
dune spéculation énorme^ aussi démunie de frein 
que dénuée de vergogne. Le péril est à nos portes; 
il sollicite des décisions promptes et des mesures 
radicales. 

« Quelle est donc la nature de celte spéculation 
éhontée que nous nous proposons de mettre en 
échec? Vous n'ignorez pas que le nombre de gens, 
qui, depuis trois ans, se sont sentis pris de la vo- 
cation du négoce des vins, défie toute statistique 
vraisembable. On s'est beaucoup moqué autrefois 
de la passion qu'apportèrent les Français à. deve- 
nir fonctionnaires; exercer une part d'autorité 
constituait, pour une foule de nos compatriotes, 
un idéal transcendant. Aujourd'hui, le rêve 
semble d'être « marchands de pinard >. De ce 
changement dans les aspirations des masses, il 
n'y aurait sans doute qu'à se féliciter, ne fût-ce 
que dans l'intérêt de notre grande production 
nationale, et, d'autre part, notre corporation en 
tirerait trop d'orgueil pour ne pas l'inscrire à 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 99 

l'actif de son prestige, si ces légions de néo-com- 
merçants ou d'œqo-commerçants, n'étaient pas 
destinées à disparaître avec les causes qui les ont 
fait éclore. 

« J'ai employé le mot de commerçants bien à 
tort, en vérité; tous ces individus, en effet, n'ont 
rien ^Ic commun avec les choses du commerce; ce 
sont de purs spéculateurs, des joueurs, des « gam- 
blers », diraient nos alliés d'outre-mer, qui cher- 
chent à rafler, à n'importe quel prix, la plus 
grande quantité de marchandise possible ; et ils 
réussissent d^ns leur entreprise. Les marchés^ 
une fois conclus, ne tardent pas à refiler, avec un 
gros profit, aux 7nains d'un deuxième acheteur, 
lequel les cède dans les mêmes conditions fruc- 
tueuses à un troisième, qui trouve un quatrième 
acquéreur, et ainsi de suite; de sorte quon a vu 
des contrats passés, comme des seaux d'incendie, 
le long d'une chaîne d intermédiaires, laissant à 
chaque tenant temporaire des bénéfices considé- 
rables. * 

« Effrayés des conséquences de ce jeu de furet, 
les véritables commerçants, ceux qui sont établis 
depuis de longues années et qui réalisent leurs 
achats en fûts et non en bordereaux, se sont de- 
mandé, en ce cas, si la marchandise n'allait pas 
leur manquer. Comment, dans l'affirmative, ali- 
menterait-on la clientèle? La crainte de n'être pas 
à même d'y pourvoir finit par amener les maisons 
sérieuses à exagérer, elles aussi, leurs achats. 
Sans souci du maintien des cours légitimes, basés 
sur l'importance de la récolte et sur les facilités 



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IV' 



100 



LKS ENTREPRISES MODERNES 



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de son écoulement, elles ont acheté à tour de bras 
et imprimé ainsi, à des prix déjà élevés, un nou- 
veau mouvement ascensionnel. 

« Mais ce spectacle ne se déroula point sous les 
yeux indifférents de la propriété. A force de voir 
les demandes se multiplier; à force de constater 
Tenrichissement progressif et ininterrompu des 
acquéreurs, la propriété se résolut à « fermer le 
robinet », Les offres devinrent plus rares, d'où 
un nouveau facteur de hausse. De quoi il est ré- 
sulté que, malgré Tabondance des récoltes et les 
facilités relatives de transport, les prix de vente 
ont subi une majoration qui s'est accentuée 
d'année en année. Actuellement, des contrats 
sur la récolte prochaine (récolte 1917) se sont 
établis à 80 francs l'hectolitre ; on raconte même 
que, la semaine dernière, une cave importante, à 
Lézignan, a été achetée sur le pied de 83 francs. 
Or, je vous prie d'observer que cette cave est 
encore vide, que le vin destiné à la meubler mûrit 
dans les grappes,* que nul ne sait s'il sera bon ou 
mauvais, s'il pèsera 6 ou 12% s'il sera mildiousé 
ou marchand, et même s'il pourra être récolté. 
Et alors y on songe, quand même, quil y a quelque 
part, dans le Code civil, une disposition relative 
à la responsabilité pécuniaire de celui qui vend 
une chose inexistante. 

« Tout le monde s'accorde à penser que ces pra- 
tiques doivent prendre fin; et, où l'unanimité 
cesse de se manifester, c'est lorsqu'on envisage 
les moyens propres à les enrayer. Et j'en arrive 
ici à l'un des objets de nos réunions. 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 101 

« Partisan très averti de la liberté des conven- 
tions, je m'étais mis la cervelle à l'envers pour 
trouver une solution capable d'abattre la spécula- 
tion, sans porter atteinte au libre jeu de l'offre et 
de la demande. Aucun moyen ne m'apparut 
comme satisfaisant; les uns me semblèrent abso- 
lument inopérants, les autres faciles à éluder, et, 
en fin de compte, je n'arrive à annihiler le gâchis 
que par une double mesure qui heurte, je le sais, 
l'esprit de la grande majorité d'entre nous; de 
plus, son application en d'autres matières a fourni, 
mais pour des raisons indépendantes de sa vertu 
propre, des résultats contraires au but recherché; 
malgré tout, ces mesures sont inéluctables. Je 
veux parler de la taxation et de la réquisition. 

« La réquisition devra s étendre à la production 
totale des vins, dans sept départements du Midi, à 
savoir : l'Aude, les Bouches-du-Rhône, le Gard, 
r Hérault, les Pyrénées-Orientales, le Var et la 
Vaucluse; exception faite pour les vins de crus 
classés ou provenant de régions délimitées, s'il en 
existe, ou à délimiter, s'il v a lieu. 

« Par taxation, je n'entends ni spoliation du 
producteur, ni ruine du commerçant; loin de moi 
la pensée imbécile établissant une taxe qui per- 
mette de prendre au cultivateur son vin à prix 
coûtant, ou de rendre impossibles les affaires à 
toute une classe de professionnels dignes d'intérêt, 
qui se verraient privés d'émoluments inhérents à 
rexercice de tout métier honorable. Pour les uns 
et pour les autres, la marge doit être telle que le 
récoltant obtienne une juste et équitable rémuné- 



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102 



LES ENTREPRISES MODERNES 



ration de son travail et de ses risques, et que : 
courtiers, commissionnaires, marchands en gros 
et détaillants, puissent y trouver une source de 
bénéfices leur permettant de vivre et de pros- 
pérer, et, en même temps, d'acquitter les charges 
que leur imposent les besoins du Trésor. 

« Oui, « iaxation et réquisition y> entravent la 
liberté des transactions commerciales; c'est un 
fait; mais, en voici un autre : la taxe empêchera 
qu'un litre de vin, acheté au producteur fr. 35, 
revienne au consommateur au prix de 1 fr. 20, 
bien que les frais généraux et de transport ne dé- 
passent pas 0,2S à 0,30 le litre. Il y a tout de 
même, par ces temps de vie chère, des raisons 
d' ordre public pour qu entre le prix initial d achat 
et le dernier prix de vente, il n existe pas une dif- 
férence de cent pour cent. Qu'en pensez-vous? 1> 

Ce que Ton a pensé? Oh! parbleu, c'est bien 
simple de le savoir : on a pensé que les néo-com- 
merçants devaient continuer leurs pratiques 
éhontées; on a pensé que l'enrichissement sans 
limite de certains, ne devait point être entravé; on 
a pensé qu'il ne fallait jamais contrarier le pro- 
ducteur, parce qu'il devait s'enrichir sans mesure, 
lui aussi, au nom de l'égahté. Et l'on n'a pas ré- 
quisitionné, et l'on n'a pas empêché la réalisation 
des différences de 100 p. 100 qui faisaient le bon- 
heur d'aucuns. 

Et, pour que la paix règne parmi les hommes 
de proie, l'Office technique du Ravitaillement 
s'est privé du concours des Négociants en vins à 
Succursales, qui, non contents de lui souhgner 



LES MAISONS A SUCCURSALES DE SPÉCIALITÉS 103 

plus d'un danger, avaient, au mal naissant, préco- 
nisé les remèdes. 

Ceux qui disent que tous les commerçants sont 
des mercantis, sauront désormais à qui jeter la 
pierre. 



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LES ROULOTTIERS 



105 



VI 



Les Roulottiers. 



Les Maisons à Succursales de spécialités s'ins- 
tallent et se développent volontiers à Paris; on en 
trouve de toutes sortes dans la capitale et dans sa 
banlieue. Le terrain semble-t-il moins favorable 
aux Sociétés d'alimentation à Succursales mul- 
tiples? Toujours est-il que les firmes n'y sont pas 
nombreuses; nous n'y voyons que les Grands 
Economats parisiens, dont la Maison-Mère est à la 
Plaine-Saint-Denis. Une petite société, toutefois, 
s'y est établie pendant la guerre : la Société pari- 
sienne et séquanaise, avec une dizaine de bou- 
tiques. Elle est une filiale des Docks ardennais, et 
son but était de s'adresser plus particulièrement 
aux réfugiés des Ardennes; elle n'a pas failli à sa 
tâche, et elle leur a rendu des services. 

Les Maisons à Succursales de Paris ont eu une 
grande influence sur la propreté des boutiques de 
petits commerçants; dans les villes de province et 



jusque dans les chefs-lieux de canton, cette même 
influence s'est répandue. Le petit commerçant ne 
tenait pas beaucoup mieux le carreau de son ma- 
gasin et le plateau de son comptoir, qu'il ne tenait 
sa comptabilité. Chez les crémiers, on vit voi- 
siner, le matin, avant le départ pour l'école, à 
côté de la motte de beurre, le peigne dont la mère 
s'était servi pour la toilette de ses enfants; Maggi 
vint, avec ses boutiques toutes bleues au dehors, 
immaculées à l'intérieur; avec la gérante accorte, 
dont le tablier blanc n'avait pas une tache. Et cela 
correspondit à une révolution dans la crémerie, 
mais pour le plus grand bien du consommateur. 
Que les succursales d'une firme alimentaire 
s'installent, et, bientôt, l'on ne verra plus, chez 
maints épiciers, les denrées mélangées sans ordre 
sur les rayons : le pétrole à côté du café, par 
exemple. Si ce n'est le pétrole, ce peut être le 
fromage, et cela ne vaut guère mieux. Le petit 
commerçant, pour secouer ses négligences, a 
besoin du coup de fouet de la concurrence; comme, 
souvent, il n'a point été préparé à l'exercice de la 
carrière qu'il a embrassée, s'il se perfectionne, 
c'est davantage par imitation, quand sa prospé- 
rité est menacée, que par intuition. Elle est 
menacée, la prospérité des boutiquiers routiniers, 
jusqu'au fond des plus lointains hameaux. Si le 
Grand Magasin lui a ravi de sa clientèle en livrant 
à domicile; si la Maison à Succursales lui en a ravi 
également en s'établissant, en tout lieu, à la portée 
des consommateurs des cités ou des bourgs, le 
roulottier a visité ce qu'il en restait, faisant ses 






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106 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES ROCLOTTIERS 



107 



II» 

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offres de service et prenant les commandes jus- 
qu'au sein des chaumières les plus isolées. Ainsi 
s'étend partout la main du grand commerce de 
détail. 

Le roulottier livrant à domicile fît ce que ne pou- 
vait, ni ne voulait faire, la Maison à Succursales; 
il y avait donc une place pour lui, et c'est fort 
justement qu'il Pa prise. Mais laconservera-t-il?... 

La plus ancienne Maison à Succursales avec 
roulottiers, c'est le Planteur de Gaïffa. Les Eta- 
blissements Debray ne lui cèdent guère en impor- 
tance ; ils ont des usines modèles, pour la torré- 
faction des cafés, à Glichy, à Lille, au Mans, à 
Anvers, à Gènes et à Barcelone, alin d'alimenter 
les 450 succursales de France, les 50 succursales 
de Belgique, les oO succursales d'Espagne, les 
20 succursales dltalie. 

Nous trouvons, dans l'exemple des Etablisse- 
ments Debray, la preuve que les Maisons à Succur- 
sales, régionales à leur naissance, sont capables 
de devenir, non seulement des entreprises natio- 
nales, mais des entreprises nationales rayonnant 
sur l'étranger. Au moment diffîcile que nous tra- 
versons, alors que nos rêves d'expansion sont 
entravés si sérieusement par cette grave question 
des changes, nous regrettons que nos grandes 
affaires n'aient pas davantage, en général, de rami- 
fications à l'étranger. 

Il n'y a pas d'entreprises, en France, qui soient 
mieux à même que les Maisons à Succursales, de 
retenir notre argent chez nous, en empêchant son 
exportation, dont nous avons toujours eu si peu 



à nous louer. Elles présentent, en effet, au point 
de vue du capitalisme, d'indéniables avantages. 

Quand elles sont régionales, les bénéfices réa- 
lisés vont au siège et se répartissent sur les vil- 
lages de tout un département et de toute une pro- 
vince; quand elles sont interrégionales, elles 
peuvent attirer des capitaux sur une région qui 
en est démunie; quand elles sont nationales, les 
capitaux sont centralisés à Paris, et, Paris, c'est 
le cœur et le cerveau de la Franco, le centre d'irra- 
diement, de distribution, pour employer un mot 
plus précis. 

Les Maisons à Succursales sont nées parce 
qu'elles répondaient à des besoins nouveaux ; 
elles se développeront parce que, à la faveur du 
cataclysme mondial, les besoins se sont accentués. 
La hausse des salaires accroissait le pouvoir de 
consommation ; le désir de bien-être et de faux 
luxe a envahi les couches profondes de la société. 
De plus en plus, les rouages sociaux inutiles 
tendent à disparaître, à s'éliminer, et c'est pour 
cela que les grandes firmes commerciales, qui 
remplacent tant de petits commerces à l'heure où 
la France a besoin de bras pour produire, rendent 
service au pays et sont loin d'avoir accompli leur 
destinée. 

Cela est si vrai, que la plupart des Maisons à 
Succursales, depuis Tépoque de la mobilisation, 
ont augmenté considérablement le nombre de 
leurs dépôts ou succursales, ainsi que leur capi- 
tal social. G'est ainsi que, dans le laps de temps 
que nous avons indiqué, les Magasins du Gasino, 



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108 



LES ENTREPRISES MODERNES 



II 



à Saint-Etienne, sont pourvus de près de 500 ins- 
tallations supplémentaires qui rayonnent sur dix 
départements. D'autres Maisons, comme les Docks 
Rémois, les Comptoirs Français, atteints en pleine 
vitalité par la guerre, frappés en quelque sorte 
en plein cœur, réédifient fébrilement leurs 150 suc- 
cursales respectives qui ont été dévastées. 

Pour réaliser le développement qu'elles sont en 
droit d'atteindre, les Maisons à Succursales ont 
augmenté ou augmentent toutes, sans exception^ 
leur capital social. Le Familistère qui, en 1914* 
était au capital de 2.500.000 fr., si l'on tient compte 
de son fonds de réserve, est, à l'heure actuelle, 
au capital de 10.000.000; la Société Bourgui- 
gnonne d'approvisionnement est passée de 
700.000 francs à 1.200.000 francs de capital; la 
Ruche d'Agen est passée de 1.750.000 à 2.000.000 
de capital ; les Etablissements économiques 
troyens, de 800.000 à 2.400.000; les Docks de 
rOuest, de i. 500.000 à 3.000.000; les Docks du 
Centre, de 1.000.000 à 2.000.000; les Etablisse- 
ments Brisset, de 900.000 à 2.000.000, etc., etc. 

Cette liste pourrait être indéfiniment allongée. 
Elle est toutefois suffisante pour montrer que 
l'intérêt que présentent les Maison à Succursales 
pour leurs actionnaires, est indéniable; nous 
redisons que cet intérêt repose exclusivement sur 
la possibilité que possèdent ces entreprises de 
vendre, à des prix plus modiques que ceux de 
quiconque, des denrées de premier choix, fré- 
quemment renouvelées. 
Les Etablissements à Succursales avec roulot- 



LES ROULOTTIERS 



109 



tiers n'échappent pas aux règles communes. Ces 
Etablissements ont expédié d'abord, de leur Maison- 
mère, à leurs succursales de Paris et de province, 
un seul article : le café. Des agents spéciaux, dit 
Roulottiers, nom tiré de leurs petites roulottes à 
bras, — ou à chiens — chargeaient leurs voitu- 
rettes de paquets de café, qu'ils allaient vendre 
de porte en porte dans tous les environs, aussi 
bien que dans la localité où était installé le dépôt. 
C'est ainsi que les trois succursales de Digne ont 
à leur service 60 vendeurs. Ils ont peu à peu, eux 
aussi, évolué pour adjoindre d'autres spécialités à 
la spécialité primitive : thés, chocolats, pâtes ali- 
mentaires. Le grand art commercial consiste, en 
effet, à attirer une clientèle toujours de plus en 
'plus nombreuse, pour augmenter sans cesse le 
chiffre d'affaires, — pour l'augmenter d'autant 
qu'on opère à plus petits bénéfices, —afin de faire 
rendre à l'argent, en dépit d'un pourcentage de 
gain minime, tout ce qu'il peut donner. 

Le café était généralement vendu en offrant des 
timbres-primes. Ce genre d'aff'aires a pu prendre, 
à un certain moment, une extension considérable, 
grâce aux bas prix des cafés, il y a une douzaine 
d'années. Un coup sensible à leur prospérité leur 
a été porté, quinze mois environ avant la guerre. 
C'est la diminution dans la vente des cafés, qui a 
nécessité l'adjonction d'autres spécialités dans les 
roulottes. 

Les Etabhssements à Succursales avec roulot- 
tiers, de par la structure même de leur genre 
d affaires, forcés de ne consentir aucun crédit, afin 



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LES ENTREPRISES MODERNES 




d'inciter la clientèle à s'adresser à eux, on^ ins- 
tauré le cadeau en nature, pour le remercier 
d'avoir acheté et d'avoir payé comptant. -^ 

Ce cadeau, c'est la primequel'on obtient à l'aide 
des timbres qui représentent un escompte et que, 
sur un petit carnet, la ménagère aligne côte à 
côte, jusqu'à ce que le total lui permette d'obtenir 
l'objet convoité, lequel n'a aucun rapport avec 
l'objet acheté. La prime, c'était — et c'est — un 
objet de ménage, des tasses à café, des serviettes, 
des assiettes, des casseroles, etc., etc. 

Ce système a obtenu dans le public une vogue 
énorme. Les petits commerçants, partout, crurent 
devoir s'y associer. Les uns le firent chez eux, 
avec leurs propres moyens d'action et leurs 
propres marchandises. Les autres s'unirent pour ' 
augmenter ces moyens d'action et créer des dé- 
pôts de primes. Ils s'installa aussi des Sociétés 
dites de « timbres >, qui se rendirent intermé- 
diaires entre les commerçants à qui étaient vendus 
les timbres constatant le paiement comptant, et le 
public à qui les timbres étaient repris, contre re- 
mise d'un objet plus ou moins pratique ou plus 
ou moins luxueux, et équivalant au nombre de 
timbres fixé pour l'acquérir. 

Le timbre-prime, pratiqué par les rouloltiers 
pour représenter un escompte payé en marchan- 
dise, était parfaitement légitime, et logique même. 
Tout procédé strictement d'allure commerciale, 
ne peut être blâmé, surtout s'il favorise l'habitude 
du paiement comptant, en déracinant l'habitude 
fâcheuse du crédit, Comme l'a dit la Fédération 



LES roulottiç:rs 



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commerciale et industrielle du Nord : « Dans tout 
homme et toute femme sommeille encore un peu 
de l'enfant qu'il ou qu'elle a été. L'inventeur de 
"^ ce moyen d'action commerciale s'en est souvenu 
fort à propos. Il s'est dit que beaucoup aimeraient à 
posséder, de cette manière, des fantaisies qu'ils ne 
sauraient raisonnablement s'acheter eux-mêmes. > 
Mais, ce qui était logique pour des commer- 
çants, cessait de l'être pour les Sociétés de timbres- 
primes éminemment parasitaires. Leur suppression 
fut demandée au Parlement, parce que Ton a dit 
qu'elles bénéficiaient, sans aucun mal, du travail 
du commerçant, dont elles touchaient, par la vente 
de timbres qu'elles lui faisaient, l'escompte réel 
de valeur d'argent, tandis qu'elles ne donnaient 
.au public que des objets nominativement portés 
pour cette valeur, alors qu'elles avaient pu se les 
procurer pour un prix moindre. 

Quoi qu'il en soit, la prime est restée en faveur 
auprès du public et son établissement n'a peut- 
être pas peu concouru au développement de l'esprit 
d'association, chez les petits commerçants à qui il 
est si nécessaire. C'est ainsi qu'à Lorient, il y a 
dix ans, s'était fondée, sous le patronage de 
Talliance du commerce et de l'industrie de cette 
ville, une mutuelle de timbres, placée sous le ré- 
gime de la loi de 1867, 

Dans cette mutuelle, tous les commerçants 
pouvaient entrer. Elle comptait 405 membres re- 
cevant une ristourne, en fin d'année, proportion- 
nelle au chiffre d'affaires effectué avec l'association. 
Chose curieuse, cette association mutuelle a tué 



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112 



LES ENTREPRISES MODERNES 



les sociétés financières puissantes qui visaient le 

même objet. 

Si Tusage de la prime utile, d'allure ménagère, 
a été inauguré par les roulottiers, ils n'ont cepen- 
dant pas à leur actif l'invention de la prime pro- 
prement dite. Elle demeure à l'actif des Grands 
Magasins. En janvier 1840, le Petit-Saint-Thomas, 
rue du Bac, avait eu l'idée de donner aux enfants de 
sa clientèle de petites médailles-réclame en cuivre, 
de forme hexagonale, portant, d'un côté : Toiles, 
soieries et nouveautés ; de l'autre : Rue du Bac, 23, 
Maison « Au Petit-Saint-Thomas y>, Paris. Pré- 
sent modeste et naïf et dont le principal mérite 
était d'être ultra-moderne pour l'époque;' une 
belle médaille, brillante comme l'or, chacun vou- 
lait l'obtenir. 

Puis, ce furent des ballons en baudruche que le 
Louvre, le Bon-Marché et le Printemps donnèrent 
aux bébés, qui les laissaient voleter sur les trot- 
toirs, au-dessus de la tête des passants, qui rom- 
pirent plus d'un fil, transformant ainsi le minus- 
cule ballon captif en ballon vagabond qui, parfois, 
allait s'échouer jusque dans les villages de la 
Beauce; l'ère des chromolithographies vint en- 
suite, constituant à leur tour une dépense dont 
l'utilité était savamment calculée. 

Ce sont là les documents d'une histoire com- 
merciale rétrospective, laquelle n'est pas dépour- 
vue d'intérêt. 

L'effort des Entreprises de concentration est plein 
d'enseignements sous tous rapports, et c'est en 
méditant sur lui que le petit commerce dégagera 



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LES ROULOTTIERS 



113 



les moyens qu'il doit employer, non seulement 
pour vivre, mais pour prospérer. Certains remar- 
quent qu'elles n'ont pas la même origine et en 
concluent qu'elles ne peuvent avoir la même 
unité de vues et de méthodes. En effet, il importe 
d'observer que les firmes sont de deux espèces : 
celles qui se sont engendrées par un commerce 
existant, et celles qui ont une origine entièrement 
capitaliste. On peut constater que les plus pros- 
pères sont les premières, du fait de l'expérience 
que possédaient, sans aucun doute, leurs fonda- 
teurs. Si elles sont rivales, elles ne sont pas enne- 
mies ; elles savent que la cohésion fait la force, 
elles considèrent qu'elles sont susceptibles, en 
raison de leur puissance d'achats, d'obtenir auprès 
dès fabricants en concurrence, des prix avantageux, 
et suffisamment avantageux pour les dispenser de 
fabriquer. La puissance d'achats individuelle, à 
l'heure actuelle, doit se doubler d'une puissance 
d'achats collective, puisque, à l'intérieur des orga- 
nisations syndicales, sont en train de se former des 
syndicats d'achats, qui permettront d'obtenir les 
denrées à des prix toujours plus avantageux, ce 
dont le public bénéficiera ; et c'est précisément de ce 
bénéfice que retirera le public, qu'il faut attendre 
l'essor considérable que nous verrons demain aux 
entreprises commerciales à succursales. 



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VII 

Les Sociétés d'acliats en commun 
Maisons contrôlées. 



Ce qui fait la force des Grands Magasins et des 
Maisons à Succursales de tout genre, c'est qu'ils 
achètent directement au producteur, et qu'àTocca- 
sion, ils fabriquent eux-mêmes. Ce qui fait la 
faiblesse du petit commerçant, c'est qu'il est tou- 
jours forcé de passer par Fintermédiaire d'un 
grossiste, qui doit prélever, sur le prix de revente 
de ses marchandises, un pourcentage pour les 
frais généraux et un autre pour le bénéfice net. 
Dès que les petits commerçants sont capables de 
se passer du grossiste, ils s'acheminent vers une 
forme commerciale modernisée qui leur permet, 
peu à peu, de mieux soutenir la concurrence et 
d'acquérir plus de bien-être. 

On est moderne en commerce, non pas quand 
on a une grande façade et beaucoup de capitaux 
à utiliser, on est moderne quand on n'est pas 



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LES SOCIÉTÉS d'achats EN COMMUN 



115 



routinier et qu'on applique, en affaires, des prin- 
cipes que ne connaissaient pas nos arrière-grands- 
pères. La base de tout, c'est la coopération. 
Quiconque coopère, est moderne. On coopère 
quand on met son argent en commun; on coopère 
aussi quand on met ses idées en commun et qu'on 
les applique solidairement. Les marchands de 
nouveautés, réunis en groupements qui fonction- 
nent avec un délégué-commissionnaire pour les 
achats, à frais communs, sous forme de coopé- 
ration, en payant une commission Hxée d'avance, 
en répartissant les frais au prorata des achats, ont 
des maisons de commerce qui, même si elles sont 
d'importance secondaire, n'en sont pas moires 
^ entreprises commerciales modernes; chaque fois 
que des individus qui organisent, sont aptes à 
s'entendre, ils peuvent créer de la viLahté dans le 
moderne. C'est dans l'alimentation que l'effort en 
commun est le plus facile à réaliser dans la pra- 
tique de la solidarité, à la condition, toutefois, que 
toute rivalité imbécile reposant sur des mesqui- 
neries, soit éteinte. C'est ainsi que la Rémoise, si 
connue, a pu se développer; que les épiciers 
réunis de INancy s'assurent la prospérité; que les 
épiciers du Forez sont groupés sous la bannière 
de l'Ahmentation du Forez, qui représente un 
perfectionnement technique, un progrès réel, une 
organisation économique presque parfaite, pour 
une meilleure répartition des richesses, et prenant 
en cela, tous les caractères des Maisons à {Succur- 
sales. 

j'ai parlé longuement de i'Alimentationdu Forez 



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116 



LES ENTREPRISES MODERNES 



dans la Guerre, le Commerce français et les Con- 
sommateurs; c est une union commerciale dont il 
importe de redire quelques mots, parce qu'à mon 
point de vue, elle est un exemple-type du petit 
commerçant qui devient entreprise moderne. 

Elle a été fondée par M. Devun Théophile, 
épicier, demeurant à Saint-Etienne, rue de la 
Répubhque, n^ 27, et M. Eyraud Rémy, épicier, 
demeurant à Saint-Etienne, rue Benoît, n" 5. Ceux 
qui exercent la profession d'épiciers ou marchands 
de comestibles peuvent en faire partie, s'ils dis- 
posent d'un capital de 500 francs. 

La Société est anonyme, à capital variable ; elle 
a pour objet l'achat direct et au comptant, la 
fabrication et la vente de toutes denrées et mar- 
chandises se rattachant au commerce d'épicerie, 
de mercerie, de quincaillerie, et, d'une manière 
plus générale, de tout article de vente courante 
pour Talimentation et le ménage. 

La vente de ces marchandises est effectuée aux 
actionnaires, au comptant. Mais ce n'est qu'un 
principe ; car, pour faciliter les transactions, la 
direction peut, sous sa responsabilité, accorder 
un délai au paiement, de quinze jours. 

D'après les statuts, une pemture uniforme doit 
désigner au public les magasins des actionnaires 
de la Société. Une plaque émaillée, de dimension 
suffisante pour être remarquée, et portant l'indi- 
cation de la Société, doit être placée en évidence 
sur chaque devanture, au cas où les dits action- 
naires, pour des raisons particuHères, ne se ré- 
soudraient pas à l'emploi d'une peinture, j 



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LES SOCIETES D ACHATS EN COMMUN 



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La durée de la Société est fixée à cinquante 
années, sauf les cas de prorogation, de fusion, de 
dissolution, prévus aux statuts. 

MM. Devun et Eyraud ont apporté, à la 
Société, le fonds de commerce d'épicerie en 
gros qu'ils exploitaient à Saint-Etienne, rue de la 
Bourse, n^ 24. Ce fonds comprenait la clientèle et 
Tachalandage, le matériel qui en dépendait, le droit 
au bail des locaux, d'un loyer annuel de 1.250 fr. 
les marchandises estimées 35.000 francs. Cet 
apport était fait moyennant l'attribution, à chacun, 
de 50 actions entièrement libérées à la nouvelle 
Société, dont 15 actions en représentation du 
fonds de commerce proprement dit, et 35 actions 
en représentation de la valeur des marchan- 
dises. 

Le capital social est fixé à la somme de 
75.000 francs, divisé en 150 actions de 500 francs 
chacune ; il peut être augmenté, soit par l'admis- 
sion de nouveaux associés, soit par décision de 
l'assemblée générale, sans que le capital puisse 
toutefois dépasser 200.000 francs, conformément 
à la loi. 

Le capital social peut être réduit, par suite de 
reprises d'apports résultant d'exclusions, de décès 
d'associés, dans des conditions déterminées, et 
sans être réduit à plus des 9/10 du capital initial. 

Les actionnaires conservent la faculté de se re- 
tirer de la Société, après délibération de l'assemblée 
générale, en réclamant le remboursement de leurs 
actions, dont l'importance toute seule iixe le niveau 
de leurs engagements, sans que les fonds de com- 



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LBS ENTREPRISES MODERNES 



LES SOCIETES D ACHATS EN COMMUN 



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merce garantissent jamais les engagements de la 
Société. 

Les actions, étant nominatives, ne se conver- 
tissent pas en actions au porteur, car il s'agit 
d'empêcher Timmixtion^ dans la Société^ d'élé- 
ments étrangers Susceptibles de nuire à feon fonc- 
tionnement; elles ne sont cédées qu'aux personnes 
agréées par le conseil d'administration, et demeu- 
rent indivisibles. 

Les oonditiotis d'admission comportent ceci dé 
partictilier : « Tout candidat doit être présenté par 
les deux associés qlii sont le plus rapprochés du 
lieu de son commerce* Son magasin ne peut se 
trouver à moin^ de 80 mètres de distance de l'un 
ou de l'autre de ses parrains, à moins que ceux-ci 
ne le permettent. Pour quelque cause de départ 
que ce soit, les actions d'url associé sont rem- 
boursées. 

Le conseil d'administration, nommé par l'as- 
semblée générale, aies pouvoirs les plus étendus 
pour gérer et administrer, tant activement que 
passivement, tous les biens et affaires de la So- 
ciété, sans exception. Il effectue toute opération 
se rattachant) directement ou indirectement, à 
l'objet de la Société ; les pouvoirs suivants dont il 
dispose sont énonciatifs et non limitatifs : il paie 
les dépenses gériérales de l'administration sur la 
proposition de la direction ; il passe et autorise les 
marchés de toute natilre, les achats^ tant en mar- 
ehandises qu'en matériel d'exploitation, et, en gé- 
néral, de tous les objets nécessaires à l'exploita- 
tion ; il décide des baux, il les conclut, les signe, 



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les résilie, avec ou sans indemnité; il crée toutes 
maisons de vente de la Société, tous entrepôts et 
représentations, les transforme ou les supprime ; 
il détermine le mode de placement des capitaux 
disponibles, les fonds de réserve; il opère la réali- 
sation ou le retrait de ces mêmes fonds, vend et 
transfère toutes rentes ou valeurs quelconques 
appartenant à la Société; il traite, transige, com- 
promet, sur toutes les affaires de la Société ; fait 
toutes remises de dettes, consent au désistement 
de tous droits de privilèges, hypothèques, actions 
résolutoires, et autres droits de toute nature, ainsi 
qu'à toutes mainlevées d'inscriptions, saisies, oppo- 
sitions et autres empêchements quelconques, le 
tout avec ou sans garanties, et toutes cessions 
d'antériorité, comme tous transferts de créances ; 
il donne et retire toutes quittances et décharges 
de sommes reçues ou payées ; il a plein pouvoir 
pour ester en justice, tant en demandant qu'en 
défendant, au nom de la Société ; il nomme et ré- 
voque tous les agents de la Société, détermine leurs 
attributions, leurs traitements, remises ou gratifi- 
cations iixes ou proportionnelles, et, s'il y a lieu, 
leur cautionnement sur la proposition de la direc- 
tion ; il arrête les comptes annuels et les soumet 
à l'assemblée générale • il propose les fixations des 
dividendes à répartir; il délibère et statue sur 
toutes propositions à faire à l'assemblée générale, 
notamment sur les emprunts à contracter, etc., etc. 
Les fonctions d'administrateur sont gratuites. 
Deux commissions de comptes sont rééligibles et 
sont rémunérées par une part déterminée dans 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES SOCIÉTÉS d'achats EN COMMUN 



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les bénéfices annuels. Enfin, les directeurs, nom- 
més pour un temps illimité, fournissent un 
cautionnement de 23.000 francs chacun; ils ne 
peuvent, naturellement, s'employer dans une 
entreprise concurrente. 

Sur les bénéfices, il est prélevé : 
l"* La somme nécessaire à la constitution d'un 
fonds de réserve légale, soit 5 p. 100 au moins ; la 
somme nécessaire pour servir d'intérêts, au taux 
de 5 p. 100 Tan, au capital nominal des actions 
entièrement libérées et des autres actions Devun 
et Eyraud. 

2"" 5 p. 100 pour chacun des directeurs; 

3^ 5 p. 100 pour les commissaires des comptes. 

Le surplus des bénéfices est réparti entre les 

actionnaires, au prorata de leur chiffre d'affaires ; 

en en excluant le produit du pétrole, du sel et du 

sucre. > 

Telles sont les grandes lignes des statuts de la 
Société à laquelle nous avons rendu visite, sur les 
indications du président de la Chambre de Com- 
merce, qui nous avait dit: « Allez la voir ; elle 
accomplit des miracles ; c'est une véritable Maison 
à Succursales. Condamné, moi, en ma qualité 
d'épicier en gros, à rester le banquier de l'insol- 
vable, j'en créerais une pareille si j'avais vingt ans 
de moms. Il n'y a qu'un malheur : c'est que celui 
qui ne dispose pas de 500 francs, ne puisse y 
entrer. » 

Nous sommes donc allé aux entrepôts de la 
Société commerciale d'alimentation du Forez, au 
Marais, dans la périphérie de Saint-Etienne. Nous 



y avons rencontré M. Devun, qui a évolué en 
quittant le stade primitif de l'épicerie où d'autres, 
par inertie, inaptitude, vieillesse encore, restent 
enchaînés. Nous entrâmes en conversation ; il dit : 
(( Les bons résultats d'une entreprise comme 
celle-ci dépendent de la perfection plus ou moins 
grande de l'organisation. Ils dépendent également 
de la discipline dont sont capables de faire preuve 
les adhérents. 

— Ne sont-ils donc pas disciplinés? 

— Pas toujours, hélas ! Quelques-uns viennent 
à nous avec des préjugés ; membres d'une société, 
ils ne comprennent pas qu'on ne puisse, en tout et 
partout, leur donner satisfaction. Néanmoins, ne 
nous plaignons pas trop, car l'Union n'est tout de 
même pas un vain mot. Isolés, que peuvent faire 
les petits commerçants?... Que peuvent-ils obte- 
nir, dans les heures de crise que nous avons con- 
nues, des Compagnies de transport?... des Pouvoirs 
publics?... des fournisseurs ?... Rien. Les petits 
commerçants isolés, pendant toute la durée de la 
guerre, n'auraient pas atténué les souffrances du 
3ublic relatives aux privations répétées et à la 
lausse continuelle des prix. Avec une association 
commerciale puissante comme la nôtre, qui riva- 
lise avec les Maisons à Succursales, le pouvoir et 
les moyens sont parfaitement différents. 

— Vous rivalisez avec les Maisons à Succur- 
sales, c'est vrai. Le public, qui reconnaît leur 
façade uniforme, reconnaît la vôtre de la même 
façon. 

Le directeur nous répond : 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES SOCIÉTÉS d'achats EN COMMUN 



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— Non ! parce que toutes les façades de nos 
adhérents ne se ressemblent pas. Ils ne com- 
prennent pas le but à poursuivre, à atteindre, y 
Nous avons insisté de toutes nos forces sur Futi- 
lité du numérotage, de la peinture identique des 
des boiseries extérieures, de Tinscription de la 
firme en lettres blanches, etc. ; nous avons joué 
souvent le rôle de saint Jean dans le désert. C'est 
que le petit commerçant craint la dépense ; il 
hésite à semer, même si la récolte est probable. 
Et puis, il y a d'autres raisons ; voici la plus 
sérieuse : 

« L'unification des façades et le numérotage 
impliquent l'Unification des prix. Or^ cette der- 
nière est impossible à réaliser chez nos adhé- 
rents ; ils vendent à des prix établis selon leur fan- ' 
taisie, leur caprice. Que la devanture chez X... 
soit identique à celle de Z..., le public, songeant 
aux Maisons à Succursales, croira payer le café^ 
le sucre et le reste, un prix identique. Notre com- 
merçant, précisément, a peur des remarques de la 
clientèle : 

« Au n^ 36, le café vautâ fr. 50. Pourquoi vous^ 
n^ 37, le vendez-vous 2 fr. 60?... » 

« Il découlé de tout cela que le petit commer- 
çant s'affilie à l'Union pour jouir personnellement 
des prix plus avantageux, conséquence de Tachât 
en commun. Le cadet de ses soucis est d'en faire 
profiter le consommateu^, parallèlement. > 

L'Union commerciale d'ahmentation du Forez 
compte de 250 à 275 sociétaires; Fépicier en gros 
qui fournirait 100 boutiques, achèterait plufe cher, 




car la condition essentielle de l'achat à meilleur 
compte, c'est, nous le répétons, le marché qui 
, porte sur des quantités plus grandes... Pour 
accomplir ses miracles, tel est le secret de la 
Société* Le directeur apporte un exemple à l'appui 
de ce raisonnement : 

« Parlons du lard maigre. Nous en sommes 
copieusement approvisionnés; au 10 août 1916, 
époque à laquelle nous sommes, il est vendu 
2 fr. 90... C'est notre puissance d'achat qui a cons- 
titué nos stocks, antérieurement. Si nous devions 
aujotrrd'hui, comme un commerçant quelconque, 
nous adresser au Havre pour obtenir ce qui nous 
est nécessairej tïous paierions cette denrée 2 fr. 90 
sur place..; Nos adhérents^ à qui nous livrons à 
très bon compte, songent à tirer, de leurs denrées, 
le meilleur parti possible; Un tel vend au maxi- 
mum de ce qu'il peut obtenir, un autre vend 
comme tout le monde, et comme, en dépit de notre 
désir, l'unification des prix n'existera jamais, cela 
fera toujours deux poids, deux mesures diffé- 
rentes. y> 

M. Devun, du reste, n'hésite pas à reconnaître 
que, grâce à l'unification des prix, les Maisons à 
Succursales et les Coopératives ont rendu au public 
de signalés services en apportant^ de ce simple 
fait, des entraves sérieuses à la haussé, donc à la 
vie chère. 






Nous n'étudierons pas èh détail tous les grou- 
pements d'achats eh commun; A quoi bon?.;. Ne 






124 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES SOCIETES D ACHATS EN COMMUN 



125 




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fonctionnent-ils pas tous plus ou moins sur des 
bases analogues?... 

L'Union économique de Reims faisait, avant la^ 
guerre, plus de 7 millions d'affaires et réalisait un 
bénéfice de 300.000 francs. N'est-ce pas, pour elle 
et les entreprises similaires bien conduites, la 
meilleure des références?.,. Ne sont-elles pas la 
preuve que le détaillant peut et doit toujours se 
rapprocher du producteur, sinon dans l'intérêt 
de sa clientèle, du moins dans son intérêt propre? 
Eh bien ! la discipline que rêve M. Devun s'éta- 
blit peu à peu. Depuis que j'ai visité l'Union 
commerciale d'alimentation du Forez, de sérieux 
progrès ont été réalisés, sous l'impulsion plus 
particulière du Comptoir commercial du Nord, 
créé par la Fédération des Syndicats commerciaux 
du Nord, sous le patronage du Comité pour la 
reconstitution du Nord. M. René Lefebvre, député 
du Nord, en est le président, et M. Georges Collas, 
le secrétaire général. 

Le Comptoir commercial du Nord a un maga- 
sin central, comme les Coopératives ont un maga- 
sin de gros et comme les Maisons à Succursales 
ont une maison-mère. Les Magasins généraux sont 
situés avenue de Paris, à la Plaine Saint-Denis, 
et raccordés directement aux Chemins de fer du 
Nord et de l'Est. Des magasins régionaux existent 
à Valencierines, à Arras, à Saint-Mihiel, à Mar- 
chiennes, à Denain, à Saint-Amand, à Compiègne, à 
Reims, à Maubeuge, à Landrecies, à Condé, et dans 
les dix départements libérés. C'est de ce Comp- 
toir commercial que part le vif mouvement qui se 



dessine, à l'heure actuelle, plus qu'il ne s'est 
jamais dessiné, en faveur de la coopération qui 
4era de la boutique des commerçants détaillants 
une Entreprise moderne, si les détaillants le 
veulent bien, si leur ardeur ne se ralentit pas, si 
leur feu sacré est entretenu soigneusement par 
une âme combative, qui, tout en ne se berçant pas 
d'illusions, garde les espoirs les meilleurs, parce 
qu'ils sont légitimes, et que le travail dans la soli- 
darité ne peut pas ne point porter ses fruits. 

Le groupe de Reims, le plus ancien, puisque sa 
formation remonte à 1885, fut, de la nouvelle Fé- 
dération, en quelque sorte la pierre angulaire. 
Sous l'active impulsion de M. Doneux, il avait 
recruté des adhérents dans diverses villes fran- 
çaises : à Roubaix, à Amiens, et jusqu'à Nice ; 
même à Toulouse. Il n'en demeurait pas moins 
fâcheusement localisé, ne ressemblant point en 
cela aux groupements similaires qui avaient vu le 
jour à l'étranger, et notamment en Allemagne, 
pays de la concentration par excellence, — con- 
centration qui composa toute la force de résistance 
de notre ennemie pendant la guerre, et qui, sans 
doute, contribuera le plus à son relèvement rapide. 

Ce qui, pendant trop longtemps, manqua à la 
coopération des commerçants détaillants, c'était 
un apôtre. Un jour, il vint : propagandiste en- 
ragé, orateur de réunions publiques, sachant 
gagner à sa cause les plus cuirassés d'indifférence. 
Il s'appelait Georges Collas, — le même qui est 
actuellement secrétaire général du Comptoir 
commercial du Nord. En 1909, il fonda l'Union 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



commerciale des Epiciers de Boulogne, et c'est 
un peu de ce petit centre, situé dans la banlieue 
de Paris, que partirent les rayons qui éclairent "^ 
l'ensemble du mouvement actuel. 

Sitôt la guerre achevée, Georges Collas, qui 
avait vaillamment accompli tout son devoir, après 
une vie tourmentée dont nul, fort intelligemment, 
ne lui lit grief, — si c^ n'est le président du 
syndicat de l'Epicerie française, soutien invétéré 
des grossistes qui lient sa fortune à la sienne — 
Georges Collas, dis-je, se remit à la besogne. Il 
eut pour idéal de créer des lieiïs entre tous les 
groupements et sociétés d'achats en commun de 
France et, de nouveau, il se fit le Pierre l'Ermite 
de cette pacifique croisade n'ayant pour but que 
le bannissement de l'intermédiaire inutile et trop 
onéreux. 

La semence des idées, jetée au hasard, em- 
portée au vent des réunions, a germé un peu 
partout, car, aujourd'hui, de toutes parts, on 
annonce la création de sociétés nouvelles, ce dont 
on ne peut que se réjouir. Le mouvement semble 
même s'être singulièrement élargi. Une quaran- 
taine de Sociétés d'achats en commun de détaillants 
se sont groupées en Fédération, sous le titre 
d'Union nationale des sociétés d'achats en com- 
mun. L'important groupement ne pouvait mettre 
à sa tète que Georges Collas ; il est évident que 
cela l'aidera dans la réahsation du but d'utilité 
publique qu'il se propose, et que les services émi- 
nents qu'il est appelé à rendre, ne se compteront 
bientôt plus. 



LES SOCIETES D ACHATS EN COMMUN 



127 



^ Chaque semaine, lesi directeurs se réunissent à 
Paris; ils se communiquent les offres reçues et 

des prix pratiqués dans leur région. Là, égale- 
ment, des représentants, des voyageurs, des 
chefs de maisons, viennent leur offrir d'impor- 
tants lots de marchandises, bientôt réparties entre 
les diverses sociétés et selon leur importance 
respective. 

Le service administratif de l'Union nationale 
des Sociétés d'achats en commun, possède un 
secrétariat administratif chargé de centraliser les 
renseignements et de les communiquer aux 

, sociétés adhérentes. En collaboration avec le 
Secrétariat général, il étudie en ce moment la 
création d*un service de renseignements à l'étran- 
ger, service qui faciliterait énormément la tâche 
des acheteurs à l'importation. 

On voit d'ici toute l'importance que, fatalement, 
doit acquérir cette moderne organisation qui 
pourra, à l'occasion peut-être, recevoir l'adhésion 
des Sociétés similaires de l'étranger, dans le but 
déjà entrevu de l'organisation définitive des achats 
et des ventes. 

En effet, malgré la puissance d'achat de cha- 
cune des Sociétés d'achats en commun, aiicune ne 
peut prétendre à réaliser la somme de puissance 
d'achat de l'Union nationale; et, malgré la puis- 
sance d'achat de l'Union nationale, il est intéres- 
sant de conclure avec les groupements hors 
frontières, américains, anglais, belges, notam- 
ment, une communauté d'intérêts, en substituant, 
autant que possible, la politique des conventions 




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128 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES SOCIÉTÉS d'achats EN COMMUN 



129 




à la clause de la nation la plus favorisée inscrite 
dans tous les traités de commerce, afin d'atteindre 
la forme idéale, parce que supérieure, de Tachât 
en commun. 

L'Union nationale du Commerce de détail, se 
trouvant en présence de cartels de producteurs, 
pourrait ainsi négocier de puissance à puissance. 
Elle déterminerait une communauté d'intérêts 
qui englobent à la fois les petits et les moyens 
commerçants, et basée sur la doctrine, appliquée 
déjà, de la communication réciproque des prix et 
des négociations en cours. On a vu, au chapitre IV, 
que cette idée n'est pas nouvelle, puisqu'elle fut 
celle des grandes entreprises allemandes d'avant- 
guerre, qui trouvaient une si utile collaboration 
dans les adhésions anglaises et américaines. 

Une organisation moderne comme celle de 
rUnion nationale peut seule sauver les commer- 
çants détaillants de la disparition qui les menace, 
s'ils ne s'adaptent pas aux formes élémentaires, et 
pourtant supérieures, de la coopération. En effet, 
sauver le commerce individuel dans sa forme 
primitive, est une utopie; utopie généreuse, soit, 
mais ce n'est qu'une utopie. Il faut marcher, 
c'est-à-dire il faut progresser et ne pas croupir 
dans la stagnation du marécage où l'on s'enlise, 
où l'on doit mourir. Or, progresser se résume en 
une formule qui n'est pas compliquée en principe, 
si elle l'est en fait : Acheter beaucoup pour 
acheter moins cher et vendre à meilleur compte 
en multipliant son chiffre d'affaires ! 

Au fond, c'est l'ambition qui vient aux petits, 



d'être plus grands. Ceux qui ont lu attentivement 
le chapitre relatif aux Nouvelles Galeries Réunies, 
seront frappés de certaines similitudes dans 
^l'origine. L'Union nationale, un jour prochain, 
en arrivera peut-être à établir des statuts qui 
définiront d'une façon plus précise encore ses 
opérations, et peut-être ces opérations auront-elles 
une autre similitude avec celles de la Société des 
Nouvelles Galeries Réunies qui, en tout cas, 
auront le mérite indiscuté d'avoir été des précur- 
seurs : 

y Fabriquer, acheter et vendre, gros ou détail, 
soit pour le compte de la Société, toutes espèces 
de marchandises généralement quelconques, sans 
exception, avec ou sans commission ; 

2^ Se charger de tous paiements et recouvre- 
ments pour le compte d'autrui, soit au moyen de 
chèques, soit de toute autre manière; 

3^ Fournir et recevoir des fonds ou des avances, 
soit en comptes courants, soit en effets, actions, 
warrants ou autres valeurs; faire, tant activement 
que passivement, toutes opérations de banque, 
prêter ou emprunter, en conférant ou en accep- 
tant, s'il y a lieu, toutes garanties hypothécaires 
ou mobilières; 

4^ Acheter, vendre, échanger, louer, avec ou 
sans promesse de vente, démolir, construire, 
modifier, aménager, tous immeubles au mieux des 
intérêts de la Société, et s'intéresser, directement 
ou indirectement, à toutes opérations se ratta- 
chant à des immeubles ; 

50 Favoriser la fusion des diverses Sociétés ou 






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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES SOCIÉTÉS d'achats EN COMMUN 



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Compagnies et Entreprises particulières, soit par 
voie d'annexion à la présente Société, soit par voie 
d'alliance, soit par tout autre moyen ; 

6^ Liquider, s'il y a lieu, la portion de Vactif 
nécessaire à Tacquit du passif de la Société des 
Grands Bazars Réunis et des Sociétés qui fu- 
sionnent avec la présente; 

7^ Etablir des agences, comptoirs, factoreries et 
succursales, tant à Paris que dans les autres villes 
de France, des Colonies françaises et de Té- 
tranger 

Quoi qu'il en soit, si ce n'est pas sous ces rap- 
ports exclusivement, que l'Union nationale pourra 
se vanter d'être une Entreprise moderne, les En- 
treprises modernes, surtout celles de l'alimenta- 
tion, pourront revendiquer une parenté avec elle, 
pour d'autres raisons. La principale de ces raisons 
se résume en la tendance qui prédomine, à l'heure 
actuelle, au sein des sociétés d'achats : celle de 
la vente contrôlée. La raison d'infériorité des 
membres de l'Alimentation du Forez tend donc 
sérieusement à disparaître. Le Comptoir commer- 
cial du Nord, dont le siège est à Paris, 97, rue 
Nollet, à ce point de vue donne l'impulsion et 
semble en passe de devenir le modèle du genre. 
Les centres régionaux qu'il ravitaille et que j'ai 
cités, ne ravitaillent eux-mêmes que les membres 
de l'organisation, et, cela, à des prix que ne con- 
naissent pas les attardés qui ont encore recours 
aux intermédiaires. Par contre, les membres de 
l'organisation sont tenus de vendre à des prix 
fixés par l'Association centrale, d'accord avec les 



groupes locaux. C'est là une initiative très heu- 
reuse qu'il faut souhaiter voir se généraliser et 
,qui rapproche singuhèrement l'Union nationale 
du commerce de détail, dans la conception de ses 
principes et leur application, des Maisons à Suc- 
cursales, dans la conception et l'application des 
leurs, et qui se désignent elles-mêmes sous cette 
appellation : Maisons contrôlées. 

Autre point de ressemblance : les Sociétés 
d'achats en commun sont des Sociétés paradions. 
Quelques-unes ont émis des obligations pour des 
sommes assez importantes. Toutes semblent 
aujourd'hui donner de bons résultats. 

Somme toute, c'est la réalisation de la marche 
à l'unité de tout le commerce français, par la 
coopération, et que j'avais essayé de définir dans 
l'avant-propos de mon livre : la Guerre, le Com- 
merce français et les Consommateurs. 



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VIII 



Résumé de ce qui précède. 



Les Grands Magasins, les Maisons à Succur- 
sales, les Sociétés d'achats en commun, forment 
donc ce que j'appelle les Entreprises Modernes 
du Grand Commerce de Détail. Tâchons de les 
définir d'une autre façon, soit pour mieux établir 
leur similitude, soit pour mieux déterminer ce 
qu'elles doivent être en tant qu'affaires commer- 
ciales, objectivement : 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
qui pratiquent la coopération ou qui la pratique- 
ront pour grandir. Loin de la redouter, elles 
appellent son avènement définitif. Ce sont des 
entreprises de l'école libérale, où l'on considère 
comme néfaste l'individuahsme outrancier qui 
fait reléguer au second plan, non pas la solidarité 
professionnelle, laquelle comporte un sens étroit, 
mais la solidarité commerciale et industrielle, qui 
a un sens plus vaste, fait et fera de l'employé ou 
de l'ouvrier un collaborateur, un associé. 



V 



RÉSUMÉ DE CE QUI PRÉCÈDE 



133 



Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
qui n'attendent pas que le public, tout le public, 
Vienne à elles, car elles vont à lui; elles pré- 
tendent opérer sur les masses, par grandes quan- 
tités de marchandises achetées et vendues; elles 
les attirent, certaines par leur luxe, la profusion 
des denrées, le service des livraisons à domicile; 
d'autres, par l'installation de succursales à tous 
les carrefours, par les prix ne varietur, qui plaisent 
particulièrement aux clients. Leur marge debéné- 
ice à l'unité peut se réduire selon les nécessités 
et les exigences de la concurrence ; c'est la quan- 
tité des transactions qui finit par rémunérer le 
capital engagé, alors que, chez le commerçant 
, isolé, c'est la proportion de bénéfice, élevée pour 
un chiffre restreint de transactions, qui compose 
cette rémunération. 

Soyons plus clair et plus précis : 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
qui achètent par wagons, par trains entiers, par 
cargaisons complètes, afin de bénéficier d'une ré- 
duction de prix et, la plupart du temps, d'une ré- 
duction sur les prix de transport. 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
dans lesquelles, à tout moment de l'année, il est 
possible de transformer en espèces les marchan- 
dises ou les créances, l'avoir, en un mot, en fai- 
sant de cet avoir, toujours considérable, la base 
d'un crédit parallèlement considérable. Cela con- 
court à ce que l'on appelle la liquidité de l'actif 
assurée par les soldes, la revente, l'emprunt tou- 
jours possible quand il est interdit, au commerce 



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134 



LES ENTREPRISES MODERNES 




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individuel qui en connaît la parodie par l'escompte 
consenti dans les banques populaires, lorsque 
celles-ci le veulent bien. 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
où Ton pratique la ponctualité des règlements, 
lesquels règlements sont suivis de transactions 
nouvelles, conséquentes ou remplaçantes, sans 
qu'un jour ne soit perdu, sans quelle capital ne soit 
immobilisé dans une affaire, ce qui lui permet, à 
ce capital, d'être employé dix fois, vingt fois de 
suite, en produisant à chaque fois un bénéfice mi- 
nime qui, multiplié par dix ou par vingt, devient, 
en fin de compte, un bénéfice assez coquet. La 
ponctualité est affaire de bonne foi, de loyauté 
commerciale autant que de finances ; elle ne doit 
jamais être impossible à pratiquer. 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
dans lesquelles on étudie des statistiques que Ton 
collectionne ; dans lesquelles on trace des gra- 
phiques que Fignorant ne peut lire, afin de formu- 
..er, d'une façon aussi exacte que possible, des 
règles sur la marche des prix, l'intensité de pro- 
duction et de consommation, d'articles variés. 
C'est cette besogne ardue, digne de bénédictins, 
qui projette, comme une lanterne, ses lueurs sur 
la vie pratique, en inspirant l'acheteur, qui ne 
doit jamais opérer ni au hasard, ni à l'aveuglette. 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
qui ont pour but un agrandissement àjet continu, 
une concentration de plus en plus considérable, 
avec des marchandises hétérogènes, c'est-à-dire 
qui ne se ressemblent pas et créent la nécessité 



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RÉSUMÉ DE CE QUI PRÉCÈDE 



135 



I 



de diviser le magasin en rayons, à cause de la 
complexité qui, sans cela, le ferait rassembler à 
nn capharnaum. Ce sont des entreprises dans les- 
quelles les marchandises, si je puis m'exprimer 
ainsi, s'assurent mutuellement, de manière que la 
perte subie sur les unes, pour un motif ou pour 
un autre, soit compensée par le bénéfice réalisé 
sur les autres, et toujours à prix invariable, fixe, 
affiché en chiffres connus. 

Les petits commerçants qui vendent selon la 
tète du client et jamais à perte, ouvrent de grands 
yeux. Ils sentent qu'ils ne sont point nés pour de 
telles pratiques et s'interrogent, anxieux, pour 
savoir quels diables peuvent bien pousser les gens 
qui transforment ainsi des additions en problèmes 
d'algèbre, trop forts même pour des polytechni- 
ciens. 

Les Entreprises Modernes sont des entreprises 
qui n'hésitent jamais devant le coût de la publi- 
cité, pour faire connaître leurs articles; devant 
les frais qu'occasionnent les expositions; la dé- 
térioration des marchandises, conséquence des 
étalages; le tintouin et les opérations désavanta- 
geuses que constituent certaines ventes d'articles- 
réclame et certaines opérations saisonnières; quel- 
ques-unes même s'adjoignent, dans leur sein, des 
salles de lecture, des cinémas, des salons de five- 

o'clock, etc., etc. 

Ce sont les Grands Magasins; ce sont aussi les 
Maisons à Succursales et des maisons sans succur- 
sales qui ne sont pas de grands magasins, et dans 
lesquelles les vérifications sont fréquentes, afin de 



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136 



LES ENTREPRISES MODERNES 



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constater si le chiffre d'affaires est en progression 
ou en régression, ce qui permet de découvrir les 
causes du mal, quand mal il y a, et de déterminer ^ 
plus exactement les prix de revient. Ce sont les 
maisons qui travaillent inlassablement à l'unifica- 
tion de la consommation qui, seule, rend possible 
l'unification de la production, laquelle comporte 
plusieurs avantages que je définirai. 

Les petits commerçants dont Tidéal est de rester 
petits commerçants, haussent les épaules. Ils ne 
veulent rien avoir de commun avec les Entre- 
prises Modernes ; ils ne savent qu'une chose : 
c'est qu'ils les haïssent, c'est qu'ils voudraient 
les voir la proie d'un cataclysme géant qui les 
détruirait toutes pour jamais, même quand, em- 
bryonnaires, elles apparaissent sous les espèces 
de l'Alimentation du Forez ou du Comptoir com- 
mercial du Nord, dont les noms de baptême leur 
rappellent encore trop les Comptoirs de Bour- 
gogne ou l'Alimentation Stéphanoise, leurs rivaux. 

— Comme cela, disent-ils, on serait tranquilles. . . 
Il y aurait de la place au soleil pour tout le 
monde... le vice ne serait plus encouragé... Et 
Ton aurait des marchandises de meilleure qualité 
et de meilleur goût. L'art... 

Ceux qui tiennent ce langage oublient que la 
camelote la plus laide, la moins solide, la plus 
novice, ne se débite que chez ceux qui n'ont ja- 
mais aspiré, pour leur maison, au qualificatif mo- 
derne. En tout cas, toute chose sera remise à sa 
place quand ceux qui ne veulent pas être mo- 
dernes, et qui n'en prétendent pas moins exercer 



RÉSUMÉ DE CE QUI PRÉCÈDE 



137 



une profession commerciale, seront remis à la 
leur : dans les rangs du travail pur et simple, d'où 
ils n'auraient jamais dû sortir, et où les héca- 
tombes de la guerre appellent des remplaçants, 
si les nations veulent vivre. 






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IX 

Les Bv'îîiques à succursales, 
sœurs des Entreprises Modernes, 



D'après ce qui précède, on doit se rendre 
compte que les Entreprises modernes peuvent 
embrasser d'autres domaines que le grand détail 
de la Nouveauté, du Bazar ou de TAlimentation; 
elles peuvent embrasser aussi celles qui devraient 
être les auxiliaires immédiats de ce grand détail, 
en lui facilitant le crédit, c'est-à-dire les banques. 

En effet, les banques, à Theure actuelle, sont, 
le plus ordinairement, des Maisons à succursales; 
elles aussi vont chercher le client là où il se trouve, 
en s'installant à sa proximité. Elles ont établi des 
filiales de leurs firmes dans de nombreux pays 
étrangers, principalement en Belgique et en Suisse. 

Malheureusement, le grand commerce français 
ne reçoit pas un concours appréciable de ces 
Etablissements de crédit. A plus forte raison, le 
petit commerce en reçoit-il moins encore. Et c'est 



LES BANQUES A SUCCURSALES 



139 



parce que les banques se désintéressent du négoce 
et de rescompte, que nos Entreprises Modernes 
n ont pas, à Finstar de Debray, un grand nombre 
de succursales à l'étranger. Cependant, à Theure 
où notre change est si déprécié, quels services 
nous rendraient ces succursales ! Et si elles exis- 
taient, avec quel œil attristé lesmercantis d'outre- 
frontières ne les considéreraient-ils point?... 

Des succursales, en effet, quel que soit leur 
genre, pompent, en quelque sorte, l'argent de 
leur clientèle, au profit du pays où se trouve 
leur maison-mère; si la France, à l'heure actuelle, 
avait beaucoup de succursales en Espagne, en 
Suisse, en Angleterre, la France serait créditée 
en Espagne, en Suisse, en Angleterre; la Suisse, 
l'Espagne, l'Angleterre, se trouveraient débitées 
chez nous. Ainsi contribuerait-on à rétablir ce que 
l'on appelle la balance des comptes, car c'est le 
pays du siège social d'où vient le capital, qui 
retirerait les profits de toutes les opérations. Fon- 
tana-Russo, dans son Traité de politique com- 
merciale, constate, en effet, que les Etats où le 
capital se forme, deviennent rapidement crédi- 
teurs de ceux où le capital s'emploie. 

C'est en s'engageant dans cette voie, connue 
seulement des roulottiers, que la France réussirait 
le mieux à combler les vides qui pourraient se 
produire au bilan de ses paiements. C'est parce 
que les Allemands comprenaient cela qu'ils 
avaient multiplié, dans nos villes d'eaux et dans 
notre capitale, leurs succursales hôtelières. Une 
grande partie de l'argent que les Allemands 



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140 



LES ENTREPRISES MODERNES 



dépensaient en France, était récupérée par leurs 
compatriotes qui, ainsi, en même temps que tous 
les autres clients, conscients ou non, créditaient 
l'Allemagne chez nous. 

Trêve de jérémiades; nous avons d'autres 
raisons pour nous attrister; nous ne les dévelop- 
perons pas toutes, du moins aujourd'hui ; il y 
aurait matière à plusieurs volumes. 

En attendant, c'est pitié de savoir que nous 
fûmes la nation la plus riche en capitaux dis- 
ponibles, en même temps que la nation où les 
entreprises industrielles et commerciales trou- 
vaient le moins de concours financiers. C'est 
grâce à cet état de choses que le crédit est mort, 
définitivement mort, à Paris comme en province, 
et que nos revenus, une fois la paix signée, sont 
descendus au-dessous de vingt-cinq milliards, 
avec un budget supérieur à ce chiffre. 

Les défenseurs des Grands Etabhssements de 
Crédit arguent que, si ces Etablissements sont 
nés, c'est que leur création et leur développe- 
ment répondaient à des nécessités spéciales de 
toutes les branches de notre activité. Peut-être. 
Ils ont, pour montrer leur utilité, fait bénéficier 
leur clientèle de taux d'escompte réduits; la 
clientèle abandonna les banques privées, qui se 
ruinèrent; depuis, la désagrégation du crédit n'a 
fait que se précipiter. La concurrence s'est, dans 
une certaine mesure, tournée contre ceux qui 
eussent dû en profiter. Mais les approches de la 
guerre, et la guerre elle-même surtout, ont fait 
subir aux choses et aux hommes une telle évolu- 



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LES BANQUES A SUCCURSALES 



141 



tion, qu'il serait prématuré de tirer des conclu- 
sions susceptibles de n'être qu'une nouvelle 
manifestation de nos erreurs. 
^ Un vent de réaction souffle contre nos Grands 
Etablissements de Crédit. Est-il légitimé?... Tou- 
jours est-il que, depuis l'armistice, un mouve- 
ment semble s'être dessiné en faveur d'une réor- 
ganisation bancaire qui soit plus adéquate au 
développement de notre commerce et de notre 
industrie. La manifestation la plus caractéris- 
tique de cette nouvelle tendance est le projet, 
fortement soutenu par l'Etat, de créer la Banque 
nationale du Commerce extérieur. De nombreux 
économistes ont disserté sur les moyens à em- 
ployer. Leurs travaux sont fort intéressants, mais 
ne doit-on pas examiner comment, à VintérieuVy 
on obtiendra une production intensive permettant, 
après avoir assuré nos besoins, d'étendre nos 
exportations? Il nous semble, en effet, d'après 
notre situation, que c'est le premier de tous les 
problèmes à envisager, puisque la production de 
notre pays est insuffisante pour ramener sur nos 
propres marchés les denrées nécessaires à la 
consommation, à plus forte raison à l'abaisse- 
ment des prix. Chaque mois, il nous a été donné 
d'entendre l'hymne à la production. Plusieurs 
virtuoses ont concouru à ce concert. Cependant, 
par dizaines et par dizaines de milliers, les jeunes 
gens de nos campagnes, après avoir servi à 
Tarmée, demandent des emplois dans les Chemins 
de fer ou ailleurs, convaincus que, là, ils se 
reposeront, et qu'il n'y aura qu'à poursuivre Tap- 



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142 



LES ENTREPRISES MODERNES 



plication de la devise militaire : Il ne faut pas 
s'en faire. Des dizaines de milliers de paysans, 
devenus riches à la faveur de la guerre, loin de ^ 
réprimer le manqne d'ambition de leur progé- 
niture, cultivent de moins en moins, de manière 
à n'assurer, en tout premier lieu, que leurs 
besoins. C'est ainsi que nos surfaces ensemencées 
diminuent à mesure que les prix s'élèvent, la 
fortune qui vient étant incitatrice à la paresse 
plus qu'au labeur. Des légions de travailleurs, 
après avoir placé leur idéal dans la journée de 
huit heures, songent que cette journée est encore 
trop longue et, par tous les moyens, s'ingénient 
à la raccourcir davantage. Sommes-nous dans l'im- 
passe au bout de laquelle on trouve la mort par 
consomption?... Qu'y a-t-il à faire pour apporter 
un remède qui ne soit point un cautère sur une 
jambe de bois?... 

Produire n'a pas seulement pour facteur la 
main-d'œuvre, c'est-à-dire les bras; il y a aussi 
les matières premières. Or, nous en manquons. 
Nous en manquons, non point par pénurie de ce 
qui les compose, nos provinces disposent de tant 
de choses ! Nos usines d'acide sulfurique, dans le 
Rhône, par exemple, n'attendent que les phos- 
phates algériens que nous possédons en si for- 
midables quantités, pour les transformer en 
engrais ; nos fours à ciment, nos fours à chaux, 
n'attendent que le calcaire, toujours aussi répandu 
dans les flancs des collines parisiennes; nos 
scieries n'attendent que les bois d'essences si 
variées de nos colonies ; nos huileries n'attendent 



LES 6ANQUËS A SUCCURSALES 



143 



que les graines oléagineuses du Sénégal ou de la 
Guyane, etc., etc. La liste serait interminable. 
, Mais on attend aussi le charbon, direz-vous. Et, à 
'ces différents points de vue, la question de la 
main-d'œuvre se lie étroitement à une question de 
transports. Et tout cela, naturellement, s'enchaîne 
avec la situation financière. Les capitaux en 
mouvement sont insuffisants, en dépit de l'infla- 
tion fiduciaire, pour assurer une grande activité 
de production et d'échanges. Et puis, si l'on 
considère que le Français ne fait plus crédit au 
Français, on en conclura que le premier de tous 
les moyens d'expansion à créer, ou à recréer, 
c'est la réorganisation du crédit. L^étranger ne 
nous en consentira que si nous nous en con- 
seiîtons mutuellement. 

Les grandes banques proclament : « Nous 
sommes commerçants ! A ce titre, nous devons 
jouir, comme tout autre commerçant, d'organiser 
et de conduire notre affaire comme nous l'enten- 
dons. Nous ne sommes que les dépositaires des 
fonds qui nous sont confiés, lesquels ne cons- 
tituent jamais une propriété, et notre mission est 
de les faire fructifier; nous seuls pouvons être 
juges de la manière. Nous n'en revendiquons pas 
moins un traitement qui ne peut être différent de 
celui des Grands Magasins de la Nouveauté ou des 
Sociétés d'Alimentation à succursales multiples. » 
C'est fort bien. Mais les revendications, en elles- 
mêmes, ne sont rien. C'est la façon d'agir qui est 
tout. La concurrence semble devoir être à la base 
de tout. C'est sur elle que repose la modernisation 






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LES ENTREPRISES MODERNES 



des méthodes dont la conséquence la plus immé- 
diate est la suppression de l'intermédiaire. En sup- 
posant les problèmes de la main-d'œuvre et de^ 
transports résolus, il s'en dressera immédiatement^ 
un second : un plus large crédit dont l'applica- 
tion sera variable, selon l'importance des entre- 
prises. 

Avant la guerre, les grandes firmes étaient 
plutôt favorisées dans la négociation de leurs effets 
commerciaux. Les nombreuses agences, succur- 
sales des Etablissements de Crédit, luttaient entre 
elles pour la recherche du bon papier; elles 
offraient même, sur certaines places, de l'escomp- 
ter au-dessous du taux de la Banque de France. 
Ce procédé était surtout employé par certaines 
d'entre elles, se trouvant débitrices en compte cou- 
rant sur une autre place, à un intérêt élevé. Ail- 
leurs, et pour le papier courant, les conditions 
supplémentaires à celles de la Banque de France 
étaient très acceptables. 

Les capitaux récupérés ainsi par une négocia- 
tion avantageuse, devraient donc suffire aux En- 
treprises Modernes, s'il n'y avait pas à tenir 
compte des éléments de trésorerie disparus depuis 
les hostilités. L'escompte à longue échéance pour- 
rait, dans une appréciable mesure, rétablir une 
situation normale. 

Comme nous le disait M. Boya, directeur des 
Docks de l'Ouest : « En Allemagne, la négociation 
à long terme — 180 jours — permettait, avec un 
capital égal à celui d'une maison française, d'obte- 
nir une plus grande production, de réduire les 



1 h 



LES BANQUES A SUCCURSALES 



145 



frais généraux fixés, et surtout de vendre dans de 
meilleures conditions. )^ 

Cet avantage ne va pas, n'irait pas, sans incon- 
vénients : il immobilise les capitaux de roulement 
des banques, et, en cas de crise, leur fait courir 
de gros risques. De plus, le chef de l'entreprise 
lui-même suit moins attentivement les opérations 
de sa maison et s'expose à la compromettre par 
des engagements trop importants. Toutefois, il 
n'apparaît pas encore, dix-huit mois après les hos- 
tilités, que des faillites kolossales et nombreuses 
aient péremptoirement démontré les inconvé- 
nients du procédé. Au contraire, nous en tirerons 
argument pour affirmer que notre pays ne doit pas 
se contenter, en ce qui le concerne, du statu quo. 
Nous ne doutons pas que les Maisons à succur- 
sales de banques ne consentent à appliquer un 
terme de 120 jours, si la Banque de France, régu- 
latrice des opérations bancaires, consentait à l'ap- 
phquer elle-même. La forme succursaliste, en 
effet, ne peut être, dans certains genres, facteur 
de progrès, et dans d'autres, facteur de régression. 
Etant toujours identique à elle-même, elle ne peut 
avoir qu'un identique résultat : mieux-être. 

Il n'y a pas que les ventes consenties qui 
puissent être envisagées : il y a la période d'achats 
et de fabrication à passer. Les industriels, en 
effet, font l'avance des matières premières néces- 
saires, ainsi que les frais de main-d'œuvre, avant 
de retrouver le produit de la vente des objets 
manufacturés; les négociants effectuent leurs 
achats à la récolte ou lors de la fabrication, et 

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lia ENTB»RiaES MODERNES 



l'écouiement de leur marchandise se répartit sur 
l'année entière. Pour parer à toute situation, la 
crédit est nécessaire. Jadis, on le consentait à des ^ 
conditions gui faisaient presque mentir son nom : 

11 fallait posséder exclusivement des valeurs 
mobilières cotées à la Bouree de Paris et cal- 
culées à 75 p. 100 des cours. Les immeubles, 
hypothèques, signatures solvaWes et excellentes 
garanties diverses, ne comptaient pas plus les unes 
que les autres. On ne voulait accepter, générale^ 
tt»nt, que des gages rapidement réalisables et, 
chose grave, en cas de prévision de crise, le com- 
merçant ou l'industriel étaient mis en demeure 
de rembourser immédiatement l'avance qui leur 
avait été consentie. Cet imprévu restait sans con- 
séquence si la trésorerie de l'emprunteur permet- 
tait de satisfaire le banquier ; autrement, le contrat 
d'avance le permettant, les valeurs étaient vendues 
d'office ; il en résultait des pertes appréciables. 

Ce qu'il faut, dans l'avenir, c'est que les ins- 
tructions des sièges centraux soient moins radi- 
cales et qu'elles admettent les cas particuliers; 
c'est que les directeurs d'agences connaissant la 
moralité de leurs clients, puissent leur éviter, 
quand il Y a lieu, les mesures extrêmes. Ce sont 
ces surprises possibles qui, dans le passé, on» 
pendu nos négociants hésitants, alors même qu'ils 
trouvaient l'occasion favorable pour étendre leurs 
affaires. Une bonne valeur étant une garantie se- 
ï-ieus©, ne devrait plus, demain, pouvoir être re- 
fusée. 
U» autre moyen que tes Entreprises Modernes 



LES BANQUES A SUCCURSALES 



147 



de Crédit pourraient mettre en pratique, pour ai- 
der les Entreprises Modernes de grand détail, 
ç^siderait dans le placement des « Obligations ». 
Ces titres, mis en circulation au taux de capitali- 
sation des autres valeurs, et reposant sur des 
garanties de premier ordre, constitueraient un 
excellent placement pour l'emploi des disponibi- 
lités. Une activité économique considérable en 
serait immédiatement la conséquence. 

Une loi interdisant le placement de valeurs 
étrangères non autorisées par l'Etat, retiendrait 
les capitaux disponibles, qui s'affecteraient alors 
en partie aux titres industriels français. Les 
« Banquistes » vivant de commissions frôlant l'es- 
croquerie, en seraient seuls désolés ; mais ils ont 
fait assez de victimes, durant ces dernières années, 
pour que nul n'éprouve, à leur égard, le moindre 
sentiment de pitié. Les Entreprises Modernes de 
Crédit solutionneraient ainsi, pour les sociétés 
anonymes et en commandite par actions, un cer- 
tain nombre de problèmes. Enfin, si elles ont, 
comme le nom de certaines l'indique, réellement 
pour but d'aider au développement du Commerce, 
de l'Industrie et de l'Agriculture, les marchan- 
dises en entrepôt pourraient obtenir des avances 
au même titre que celles en entrepôts agréés par 
l'Etat, à l'exemple des Warrants. Rien ne devrait 
s'y opposer, si l'intéressé pouvait disposer d'un 
local spécial où ces marchandises seraient emma- 
gasinées pendant la durée de l'avance, — le grand 
commerce, cela s'entend. 

Car, il n'est rien de plus souhaitable que de voir 



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148 



LES ENTREPRISES MODERNES 





les Entreprises Modernes, de tous genres, marcher 
la main dans la main, comme on dit, afin d'ap- 
pliquer les principes de la solidarité. Malheureuse- 
ment, jusqu'à ce jour les Etablissements de Grédiv* 
n'ont pas établi suffisamment de différence entre 
elles et les « Margoulins » ; certaines, dès long- 
temps, justement, ont eu une altitude boudeuse à 
l'égard des grandes banques. D'autres usèrent de 
représailles vis-à-vis du Crédit Lyonnais ou de la 
Société Générale, en n'y maintenant qu'un compte 
courant, avec, à leur actif, la somme de UN hanc. 
Telle de ces entreprises, la Vigneronne, par 
exemple, est dans ce cas, quel que soit le nombre 
de millions qui compose son chiffre d'affaires 
annuel. La Vigneronne paie tous ses achats au 
comptant; son compte de un franc lui permet 
d'opérer l'encaissement, et non pas l'escompte 
des valeurs — des chèques, — qui lui sont re- 
mises par ses clients. Sitôt cet encaissement effec- 
tué, le retrait des sommes a lieu. 

Un notable commerçant de Bercy me contait 
récemment : 

« Il n'est pas rare que les grandes banques 
envoient ici un de leurs démarcheurs pour me 
solliciter, afin que notre firme fasse partie de leur 
clientèle. Dès que le démarcheur apparaît, je me 
débarrasse de lui par un infaillible procédé. Je lui 
confie : 

« Dites à votre banque que j'ai besoin d'un 
demi-miUion, et demandez-lui si elle consent à 
m'accorder un découvert de cette importance. 

— Parfaitement! répond l'employé, qui ne re- 



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LES BANQUES A SUCCURSALES 



149 



paraîtjamais, mais qui est remplacé, un an après, 
par un autre démarcheur, auquel la même de- 
li'ainde est faite. » 

Ge commerçant me disait encore : 

« Vous comprenez que je n'ai pas besoin du 
crédit des banques; je pourrais, au contraire, leur 
prêter de l'argent. Elles l'accepteraient volontiers, 
pour en trafiquer, mais elles n'entendent point 
user de réciprocité. Or, il est évident que je n'ai 
aucun intérêt à remettre à la Société Générale 
une somme d'un demi-million pour me voir con- 
sentir un découvert d'autant, — peut-être un dé- 
couvert moindre. Ge serait là une pratique de 
dupe, en matière commerciale. » 

Voilà qui résume la situation. La désorgani- 
sation totale du crédit ne peut être consommée ; 
c'est la solidarité de nos grandes Entreprises com- 
merciales et de nos grands Etablissements de 
crédit qui, seule, nous en préservera. Le jour où 
cette solidarité se manifestera, l'avenir des En- 
treprises Modernes sera magnifique, et notre 
patrie connaîtra la riche floraison économique 
qu'elle attend — qu'elle ne peut attendre à perpé- 
tuité. 






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Les Entreprises Modernes aux pays envahis. 

Le Nord, 



Ce sont) sans contredit, les Entreprises Modernes 
du commerce de Talimentation qui^ durant la 
guerre, ont eu à jouer, dans le pays, Un rôle 
prépondérant. Elles le jouent encore, en raison 
des difficultés, et aussi parce que la question du 
ventre domine toutes les autres. 

Il importe de classer ces entreprises en trois 
catégories : celles des pays envahis ; celles qui 
furent voisines de la ligne de bataille ; celles de 
rintérieur proprement dit. 

Il nous a été donné de rencontrer, en dé- 
cembre 1915, des rapatriés de Charleville. Nous 
les avons interrogés sur la façon dont ils vivaient 
et sur Tefficacité du rôle que jouaient les com- 
merçants à l'égard de ceux qui demeuraient sous 
la botte allemande. Tous nous ont déclaré que, 
là-bas, le commerce de détail avait exploité la 



situation dans la mesure de ses moyens et de ses 
forces. Le mercantilisme, au contraire s est de^ 
chaîné plus vile de l'autre côté des tranchées, qu il 
^ ke s'est déchaîné dans les départements auxquels 
étaient épargnées les horreurs de l'i"vasion etran^ 
gère, ou simplement de l'occupation milita«fe» 
Lit française, soit anglaise, soit belge- Au milieu 
de l'emportement des appétits, les Docks ont 
mainten'u leurs prix jusqu'à la |i-f ^f^^X^ 
stocks, méritant, par là, la sympathie la pl^^^ve. 
Les gérants se sont conduits en braves gens et en 
gens braves, conservant un esprit de discipline 
dont l'absence de direction pouvait f^j^^J^f ^"^^^«^ 
l'évanouissement, à cause de l'improbabihte des 

sanctions. ^^„^ 

.Nous avons pu également, à la même époque, 
obtenir des renseignements fort intéressants sur 
les Nouvelles Epiceries du Nord, dont le siège est 
à la Madeleine-lez-Lille. M. Dumont, ^^^^^^^'^^ 
ces Etablissements, eut maille à partir avee nos 
ennemis ; il ne dut son salut qu'à la présence 
d'esprit, au désintéressement, au dévouement de 
Jacquet, fusillé, au plus grand.mépri^ de la civi- 
lisation, on s'en souvient. Déjouant a surveillance 
extrêmement serrée dont il était l objet, malgré 
ses préoccupations, ses ennuis, ne songeant qu à 
l'accomplissement de ses devoir professionnels, il 
nous faisait parvenir par la Hollande, dans une 
canne creuse qu'un fugitif avait en mams, une 
lettre dont voici un des principaux passages . 
^ Le siège social est toujours mlact ; le sera^t-il 

encore longtemps? Nous ne poumon* l affirmer. 



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152 



LES ENTREPRISES MODERNES 



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Quoi qu ,1 en so,t, le directeur est resté à son 
poste ; ,1 continuera à y rester. Pour veiller de 

^rdi! T '^'' ^' concierge. Il a installé un 
gardien dans sa propre maison. La circulation en 
effet, est très difficile, pour ne pas dire impos- 
sible. Le contact a été conservé entre la Maison- 
Mère et une trentaine de Succursales, qui Cnt 

mesure de leurs demandes, sans raréfier la mar- 
chandise et sans exploiter une situation extrême- 
ment péni le, comme l'ont fait certains trafiquants. 

les entrlnAr ' '^ "^ ' P^"^ grand'chose dans 
es entrepots, comme épicerie surtout; au surplus 
toutes les marchandises qui restent' sont cons : 
gnées, depuis trois semaines déjà, pour les besoins 
de 1 armée allemande. Pour des gens qui aiment 
le négoce, il y a de quoi devenir fous 

« Naturellement, le personnel est des plus res- 
treints, mais il faut bien entretenir les denré ^ 
en bon état, les soigner. Comme il est logique 
d aider un peu tout le monde, ce personnel change 

dSilit'é.^^^ ""^ '''''' '' -^'^-^^^ - non 

« La Société de Secours mutuels est venue en 

aide, de toutes ses forces, aux femmes des mobT- 

et n?«" n^trouve aux entrepôts que deux chevaux 
et une plate-forme. Tout le reste a été pris ou 
réquisitionné ; mais le directeur croit que toutes 
mesures utiles ont été envisagées pourra sauve 
garde des intérêts de la Société, et nous pensons 



AUX PAYS ENVAHIS 



153 



) 



pouvoir vous faire la même affirmation rassu- 
rante. 

-; Les écritures sont à iour. » 

lia voila. 

N'y a-t-il pas, dans ces phrases, toute une ré- 
vélation d'un héroïsme particulier : l'héroïsme 
commercial joint à l'accomplissement d'une mul- 
titude de devoirs, dont le moindre n'est pas 
l'objectif de fraternité qu'un Français s'est imposé, 
sous le joug pesant de l'ennemi ? 

Nous avons voulu effectuer sur place une en- 
quête, afin de retracer, aussi complètement que 
possible, dans cet ouvrage, l'historique des 
Nouvelles Epiceries du Nord, pendant l'occupation. 
Il nous a semblé qu'un tel travail était une œuvre 
^extrêmement utile, et qu'à ce point de vue, comme 
à celui, d'ailleurs, de toutes nos autres grandes 
firmes commerciales, il y avait un véritable in- 
térêt national. Comment les Français, qui parlent 
toujours d'essor économique, ne s'intéresseraient- 
ils point aux affaires dont le rôle est essentielle- 
ment et éminemment économique?... Gomment 
aurions-nous pu vulgariser, par le texte et par 
l'image, tout ce qu'ont subi nos monuments, 
témoins du passé, sans relever ce qu'ont subi et 
ce qu'ont fait des entreprises qui ont pourvu et 
qui pourvoient, contre vents et marées, à l'appro- 
visionnement et au bien-être de toute une popu- 
lation?... 

Lorsque quelques décades se seront écoulées, 
nos fils ou nos petits-fils, et même quelques-uns 
d'entre nous, nos derniers survivants, auront un 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



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plaisir immense à fouiller parmi les vieux illus- 
trés, pour y retrouver les croquis de la grande 
guerre, lesquels nous ont passionnés» mais -^ui, 
déjà, seront tombés dans l'oubli et ne surviviont 
qu'à titre de curiosités d'une valeur plus ou moins 
documentaire. Ils n'éprouveront pas, en les exami- 
nant, les angoisses qui nous ont été familières, 
non plus que les chagrins que laissent en nous les 
deuilâ et la dévastation. 

Ils flâneront en pantoufles, dans leur cabitietde 
travail et devant leur bibliothèque. Une gravure, 
surgie d'un carton ou du feuillet d'un ouvrage 
entr'ouvert, remettra en lumière un événement 
qui provoqua le tollé des peuples; la cathédrale 
de Reims, dressant sa haute et noble silhouette 
enveloppée de flammes ; le beffroi d'Arras, à demiV 
démantelé ; des rues dévastées, anéanties 5 des 
quartiers entiers de nos cités, prospères hier» 
glorieuses toujours, défigurés par les effondre- 
ments. 

Les amateurs d'histoire des années à venir» 
patriotiquement, évoqueront les jours angoissants 
qui furent le « présent » de leurs pères, et, remuant >> 
la poussière des souvenirs entassés pêle-mêle, 
abandonnés, ils en tireront les leçons qu'ils com- 
portent, provoquant de tardifs sentiments d'hor- 
reur et des résurrections de haine. 

Les horizons, avec leurs murs branlants ou leurs 
bois massacrés, si débordants de la pitié des 
choses, les montagnes hérissées de fortins et de fils 
de fer barbelés, les ruisseaux des vallées infernales 
où les eaux charriaient des cadavres, les aïeux de 



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AUX PAYS ENVAHIS 



155 



l'époque future les reconnaîtront sans doute. 
«Tiens, dira l'un, voici Bétheny, la ligne du 
Viemin de fer au pied de laquelle j'ai pr.s les 
tranchées, par un clair de lune qui nous a trahis, 
et qui éclairait derrière nous Reims, désertée et 
martyre, où surgissaient des clochers et des tours 
aux allures d'invincibles géants ! > 

Certes, alors, le champ de bataille, évoqué rapi- 
dement, réapparaîtra dans le rêve, comme sous 
l'empire d'une magie diabolique; on reverra le 
carnage, le sang, les membres épars, les cadavres, 
les frères d'armes couchés par la mitraille et qui, 
blessés, gémissaient ou poussaient des cris ; les 
affûts sans canons, les canons sans affûts, les armes 
abandonnées, les havresacs ouverts comme des 
ventres, les casques, le linge, les vêtements jetés 
pêle-mêle, comme aux abords d'un grand ba«ar 
après le sauvetage et l'incendie. Les aïeux de 
demain, une fois de plus, au seuil de leur tombeau, 
à la limite de vie que leur assignera la nature, sen- 
tiront de nouveau les larges ailes de la mort frôler 
leurs fronts. La seule chose dont ils ne se souvien- 
dront pas, c'est du sort réservé par la guerre a de 
grandes entreprises hier florissantes, qui furent 
bientôt plongées dans la ruine, en dépit de leurs 
capitaux, des initiatives de leurs directeurs, des 
trésors d'énergie dépensés par tous, patrons et 
employés, pour tenir dignement et pour ressus- 
citer I 11 y a là, on le comprend, une lacune a 
combler. Certes, la cathédrale et le beffroi ont une 
place dans notre cœur, puisqu'ils furent les 
témoins de la vie agitée de nos pères, pleine des 







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LES ENTREPRISES MODERNES 



espoirs d'indépendance et d'affranchissement, en 
même temps que des souffles de révoltes ; mais, 
si nous ne conservions que leur vision devant nos 
yeux, nous serions un peuple artiste sans doute, 
peuple dans Tâme duquel se réveillent toutes les 
vieilles sentimentalités, louables, mais insuffi- 
santes pour nous faire conquérir, dans le monde, 
le rang auquel nous avons droit, si nous nous 
plaçons au point de vue strictement économique, 
toujours si négligé. La maison de commerce et 
Fusine qui ont leur histoire, ne peuvent donc être 
oubliées dans les monographies de la ruine et de 
l'oppression. Et nous soutenons que nous serons 
prêts à tout l'essor rêvé, le jour où nos enfants 
seront capables de s'y intéresser comme ils s'in- 
téressent aux choses déjà citées. Ce jour-là seule- 
ment, car, alors, c'est que les c affaires » les préoc- 
cuperont, comme il serait à souhaiter qu'elles les 
préoccupassent. 

Nous fermerons cette parenthèse, un peu longue, 
mais peut-être pas tout à fait inutile, « pour en 
revenir à nos moutons "» : 

Dès le 29 juillet 1914, le public, surtout celui 
des populations frontières, se rendait compte de 
l'inévitabilité de l'affreuse guerre. Le premier 
symptôme de ses inquiétudes, — en même temps 
que de ses prévoyances, — fut une ruée vers les 
magasins d'alimentation. La notion du boire et 
du manger est la dernière que l'homme oublie. Il 
se produisit alors un phénomène commun de toutes 
les luttes entre peuples et de toutes les entrées en 
campagne : la plupart des commerçants augmen- 



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AUX PAYS ENVAHIS 



157 



tèrent leurs prix de vente, surtout quand il s'agis- 
sait des denrées les plus indispensables : sucre, 
sft\, pâtes alimentaires. Les Nouvelles Epiceries du 
Ivcird, comme presque toutes les Maisons à Succur- 
sales de France, interdirent à leurs gérants de 
céder à la tentation, et leur recommandèrent 
d'être de sérieux éléments modérateurs de la hausse 
déchaînée. 

Puis vint l'occupation... Elles écoulèrent ce qui 
ne fut pas réquisitionné ou pillé par l'ennemi, aux 
prix anciens, et, lorsque leurs magasins furent 
vides, elles suspendirent tout commerce, car les 
transactions honnêtes et propres devinrent impossi- 
bles. Seuls, quelques individus sans conscience, 
s'entendant avec les autorité» allemandes, purent 
^ importer des denrées de Hollande, qui ont procuré 
des bénéfices scandaleux à ces trafiquants. 

M. Dumont mit sa maison à la disposition des 
Comités de Ravitaillement, mais sans aucun 
succès. Il est inutile d'en exposer ici les raisons. 

Tout ce qu'il était possible de faire, fut fait pour 
le personnel. Les femmes d'ouvriers et employés 
mobilisés reçurent 1 5 francs par mois ; les quel- 
ques employés et ouvriers encore occupés et les 
femmes des mobilisés obtinrent, pendant près de 
trois ans, le sucre, le sel et le café, à peu près 
aux anciens prix, alors que ces denrées essen- 
tielles, accaparées par les mercantis, montaient à 
des prix fantastiques ; les employés prisonniers 
reçurent des colis envoyés par les Maisons de 
Lyon, dont la parenté avec les Nouvelles Epiceries 
du Nord n'est un mystère pour personne. 









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LES ENTREPRISES MODERNES 



Vîs-à-vis delà population, les Nouvelles Epice- 
ries du Nord ont aussi rempli leurs devoirs de 
solidarité. Au mois de novembre 1914, Lille él;rit 
menacée de famine. Il n'y avait plus de farine 
(celle-ci s'est vendue, pendant l'occupation, 
jusqu'à 20 francs le kilo), et les Allemands ne 
consentaient à livrer cette denrée de première 
nécessité, qu'à la condition que le paiement en 
fût effectué en monnaie d'État. — La Mairie de la 
Madeleine ayant fait appel au public pour obtenir 
les fonds nécessaires, les Epiceries du Nord lui 
remirent, immédiatement, la totalité de leur en- 
caisse. 

Pendant toute la durée de l'occupation, la 
Société ne cessa d'être en relation constante avec 
les gérants de ses Succursales et de leur prodiguer 
ses conseils. Témoin cette circulaire du 15 no- 
vembre 1913, que je cite au hasard, et qui n'a 
pas été écrite, on en conviendra, pour les besoins 
de la cause : 



NOUVELLES EPICERIES DU NORD 



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iS novembre 1915. 



Vous avez dû voir, dans le Bulletin de Lille, 
du M novembre, que la ville de Lille allait mettre 
à la disposition des détaillants, certaines mar- 
chandises, pour que celles-ci soient distribuées à 
la population, à des prix déterminés. 

Vous remarquerez que le prix de vente que 
nous vous demandons de pratiquer, est de beau- 



AOX PAYS ENVAHIS 



159 



coup inférieur à celui qui est indiqué dans k 
Bulletin de Lille, précité. Nous comptons abso- 
la^nient que vous pratiquerez rigoureusement 
les prix que nous vous indiquons, et que vous 
vendrez toutes les marchandises, par petites 
quantités, directement à la population lilloise, — 
autant que possible, aux gens que vous connaîtrez 
pour habiter votre quartier, - de façon à éviter 
que ces marchandises ne soient rachetées par des 
grossistes, et que, par ce moyen, l'initiative qu a 
prise la Ville de Lille, ne soit pas détournée de 
son but, qui est de venir en aide à la population. 
Nous ne voulons, dans cette opération, taire 
aucun bénéfice. Depuis le commencement de la 
guerre, nous avons toujours pratiqué les prix es 
' plus bas possibles, et, si quelques gérants mala- 
droits ont surfait les prix que nous leur avions 
donnés, il faut absolument qu'aujourd hui, ils se 
rendent compte de leur maladresse et qu ils re~ 
viennent à un sentiment plus exact des besoins de 

la situation. , 

Il est probable que nous ferons beaucoup de 
mécontents parmi les petits commerçants, mais 
cela ne nous inquiète nullement. Il est possible, 
bien que nous ne croyions pas à cette éventualité, 
qu'à la suite de réclamations du petit commerce, 
les autorités de la Ville de Lille refusent de con- 
tinuer à nous donner des marchandises. Dans ce 
cas, nous verrons ce qu'il nous reste à fau-e. 

Nous avons pris des engagements et nous nous 
sommes tracé une ligne de conduite; il ne faut 
pas que, par la maladresse de gérants, nous 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



soyons mêlés à des affaires malpropres, alors 
que la règle de conduite de la Société des Nou- 
velles Epiceries du Nord a toujours été d'xiutô 
correction absolue, et qu'elle peut supporter 
Texamen de n'importe qui. 

L'Administrateur-délégué : 
Signé : R. Dumont. 

Et cette autre circulaire, où nous retrouvons 
le même soin de venir en aide à la population : 



4 janvier 191G. 



Vous voudi 



z bien vous conformer rigou- 
reusement aux prix que nous vous donnons, et 
vous vous conformerez également à la circulaire 
de M. le Maire de Lille, en exigeant de vos ache- 
teurs une fiche pour les quantités de marchan- 
dises que vous aurez livrées, car nous ne pour- 
rons plus recevoir de marchandises, à nouveau, 
sans que nous représentions les fiches corres- 
pondantes aux quantités qui nous auront été 
cédées. 

Ainsi que nous vous Tavons dit dans une pré- 
cédente lettre, nous ne voulons réaliser aucun 
bénéfice; nous voulons simplement mettre à la 
disposition du public, notre organisation, et lui 
montrer que nous sommes complètement en 
dehors de tout laccaparement et de toute la spé- 
culation qui sévissent en ce moment sur la ville 
de Lille, au plus grand détriment delà popu 
lation. 



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AUX PAYS ENVAHIS 



161 



Veuillez ne pas oublier, en détaillant le fromage 
de Gruyère, que, par quart, nous entendons le 
poids de 125 grammes et non celui de 120, qui 
e^\ habituellement pratiqué par les épiciers. 
Gomme vous aurez une marge de 0,40 au kilo, 
vous devrez être raisonnable et donner le poids. 

L'Administrateur-délégué : 
Signé : R. Dumont. 

Et encore cette autre lettre, du 9 mars 1916 : 

M... 

Veuillez vous procurer le Bulletin de Lille 
de ce jour. Vous y verrez la liste des prix aux- 
quels certaines denrées doivent être livrées au 

public. 

Vous maintiendrez nos prix, lorsqu'ils seront 
inférieurs aux prix imposés, mais vous baisserez 
immédiatement les prix qui seraient supérieurs. 

Vous nous demanderez crédit pour les mar- 
chandises en magasin que vous aurez dti baisser. 

L'Administrateur-délégué : 
Signé : R. DuxMOnt. 

Gomment ne pas admirer le rôle important joué 
par cette Maison pendant l'occupation de Lille, 
en présence d'une foule de difficultés que l'en- 
vahisseur se complaisait à élever ! 

« Dès le 14 octobre 1914, nous dit M. Dumont, 
nous étions enserrés dans un cercle de fer et de 

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LES ENTREPRISES MODERNES 



feu!... Nos entrepôts furent occupés presque 
constamment, jusqu'au l**" octobre 1918, et nous 
avons eu à subir réquisitions et pillages, tant qu'il 
y eut des marchandises, mais nôtre présence ftt 
que notre matériel, nos rayonnages, nos foudres 
et nos archives, furent préservés. 

« Depuis la libération, notre région, si éprouvée, 
est soumise, sous le rapport alimentaire, à un 
régime spécial, celui du Ravitaillement des 
régions libérées. C'est l'ancien service qui a fonc- 
tionné pendant l'occupation, sous le nom de 
Comité américain. Pendant les trois premiers mois 
de la libération, il a été seul à pouvoir obtenir 
des autorisations de transports, ce qui fait que le 
coût de la vie est resté très élevé. 

(L A l'heure actuelle, le sucre ne peut être 
acheté que dans les locaux du Comité ; le café 
brûlé est vendu à raison de 5 francs le kilo, 
parce qu'il est exonéré des droits de douane, et il 
n'est pas possible d'obtenir ces denrées sans 
acheter en même temps d'autres denrées, qu'il 
serait possible de se procurer dans le commerce à 
des conditions au moins égales. 

(L Voilà comment l'Etat solutionne la question 
de la vie chère ! y> 

Hélas ! oui. Il y aurait encore la matière d'un 
gros volume sur les souffrances que nos popula- 
tions du Nord ont dû subir, l'armistice signé, 
comme si l'épreuve de l'envahissement n'avait pas 
été suffisante ! Mais n'ouvrons pas, dans ce cha- 
pitre, la liste des griefs que nous pourrions faire 
à ce malheureux Etat... Mieux vaut mettre en 



4 



AUX PAYS ENVAHIS 



163 



regard des cent mille imprévoyances administra- 
tives, les initiatives bienfaisantes de ceux qui en 
eurent et qui en sont si mal récompensés. 
*^ ^L'histoire des Docks du Nord ne pourrait que 
rééditer la précédente. Les mêmes causes en- 
gendrent, dit-on, les mêmes effets. Il s'agit, 
pensent-ils, en ne livrant pas de grandes quan- 
tités de marchandises aux mêmes clients, d'en 
réserver aux nécessiteux, le plus longtemps pos- 
sible, car les pauvres, qui ne thésaurisent pas, 
sont dépourvus de moyens d'approvisionnement. 
Ce souci d'adoucir la vraie misère se manifeste 
dans la fourniture des produits indispensables aux 
soupes populaires, au strict prix de revient, et 
cela, jusqu'à la disparition totale de ces produits 
sur le marché. 

Pendant l'occupation allemande, cinq Maisons 
seulement demeurèrent ouvertes. La Maison- 
Mère leur répartit ses denrées et se tint à la dis- 
)osition des mairies de Marquette et de la Made- 
eine, conseillant les municipalités dans leurs 
achats, mettant à leur disposition le personnel 
compétent et le matériel nécessaire aux distribu- 
tions, procurant, dans d'exceptionnelles condi-- 
lions, les denrées indispensables à l'approvision- 
nement de nos prisonniers de guerre. 

Le ravitaillement des Docks, pendant les 
années douloureuses, fut à peu près nul. Il n'était 
possible que d'acheter des denrées, et en faible 
quantité, à des revendeurs ou à des négociants en 
mal de liquider leurs stocks, ou en faisant venir 
de Belgique, avec les plus grandes difficultés et 



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164 



LES ENTREPRISES MODERNES 



les pires des risques, ce qu'on pouvait encore y 
trouver. A plusieurs reprises, une fois Tarmistice 
signé, ils tentèrent d'obtenir des autorisatioii;5« 
d'importation, s'engageant à ne prélever aucun 
bénéfice sur la vente de ces produits, sans autre 
but que celui de venir en aide au public. Mais 
que de démarches pour de médiocres résultats ! 

Le personnel demeura, malgré les circonstances 
les plus pénibles, malgré surtout l'inutilité de ses 
services, en contact avec l'Administration qui, 
généreusement, subvenait à ses besoins, à tous 
ses besoins. Cela ne va pas sans mérite, puisque 
le chiffre d'affaires était nul, et qu'au surplus, les 
Maisons brûlaient... Quand elles ne brûlaient pas, 
elles s'écroulaient sous les bombardements; le 
pillage les vidait; les réquisitions de mobilier, de 
matériel, de denrées, les nettoyaient de la cave au 
grenier. De la Maison-Mère, il ne restait plus que 
les murs. 

On peut proclamer sans crainte que, là aussi, 
le devoir patriotique, en toutes circonstances, fut 
irréprochablement accompli. Les Docks, ne 
tenant aucun compte des arrêtés de l'occupant, 
refusaient de formuler les déclarations imposées, 
de livrer les articles exigés, notamment les objets 
de cuivre et de caoutchouc. Gela leur valut force 
amendes et menaces de prison. Puis, un jour, les 
menaces se réalisèrent et TAdministrateur-délé- 
gué fut enfermé, comme un malfaiteur, entre 
quatre murs... Mais c'est à son honneur, comme 
ce fut à l'honneur de tous ceux qui, comme lui, 
gravirent le douloureux calvaire. 



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XI 






Par la vitalité des Entreprises Modernes, 
ressuscitent les pays libérés. 



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Ce qui étonne le plus, dans les Entreprises Mo- 
dernes, c'est leur vitalité. Cette vitalité est autre- 
ment intense que celle des entreprises ordinaires. 
Si l'on donnait un coup de pied dans une fourmi- 
lière minuscule, la fourmilière risquerait d'être 
anéantie; la même cause ne déterminerait point le 
même effet dans une fourmilière géante. Dès qu'un 
cataclysme y survient, des milliers de bonnes 
volontés reprennent le travail; on met en sûreté les 
provisions, on répare les brèches, on reconstruit. 
La volonté de l'homme, si elle n'est persistante, 
n'arrive pas à détruire une œuvre patiemment, 
méthodiquement, minutieusement édifiée. Ainsi 
en est-il en ce qui concerne les Entreprises Mo- 
dernes. 

Le 15 janvier 1916, un violent incendie fit sa 
proie des Magasins Réunis de Nancy et, en 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



quelques heures, occasionna pour une vingtaine de 
millions de dégâts. De l'immense et haute bâtisse^ 
delà façade ornée, sculptée, des étalages resplendis- 
sants, des plafonds lumineux, il ne resta rien 
qu'un enchevêtrement monstrueux de poutres de 
fer tordues, qu'on apercevait par la dentelle des 
murailles, où, sur quatre rangées, les fenêtres 
tombées creusaient des vides. La foule badaude 
s'amassait là, sur les trottoirs, aux jours qui sui- 
virent le sinistre ; son émotion était d'autant plus 
grande, qu'elle avait perdu un centre d'attraction ; 
elle ne pouvait plus flâner entre les comptoirs! 
Pendant qu'elle réfléchissait, dissertait, discutait, 
l'Administration réinstallait ses comptoirs et leurs 
vendeuses, dans un autre bâtiment respecté par le 
feu, puis, par l'utilisation des Galeries Nan- 
céiennes, elle donnait à ses rayons une impor- 
tance que les Magasins Réunis n'avaient point eue 
encore. 

Cependant, depuis le {'^janvier 1916, des obus 
allemands de 380 tombaient aux abords immédiats 
des Magasins Réunis, dont les portes s'ouvraient 
comme aux jours de la paix. Ni les projectiles ni 
le feu n'étaient capables d'entraver les résolutions 
de commerçants tenaces, habitués aux risques, à 
peine effrayés par le désastre. Quiconque veut dé- 
montrer en marchant que le mouvement existe, 
ne doit se mettre au repos ! La force réside dans 
la confiance, dans la foi qu'on a en son étoile, 
dans la certitude d'une réussite, connue par les 
plus forts seulement. 

A l'armistice, il ne restait d'Arras qu'un amon- 



i 



DANS LES PAYS LIBÉRÉS 



167 



cellement de murailles démantelées. Au milieu 
de^ ruines, ce qui se dressa tout d'abord, ce fut un 
gVfcmd magasin réédiflé : les Galeries. Partout, des 
exemples similaires sjoffrent à nous : à Saint- 
Quentin, à Reims, — notamment à Reims, où les 
Sociétés d'alimentation ont réalisé l'impossible 
pour ramener la vie. 

La conhance du grand commerce, toujours 
réorganisé le premier, déteint peu à peu sur le pu- 
blic éparpillé dans la France entière, et qui revient, 
par unités, vers ce qui fut son logis d'autrefois. 
N^'est-on pas certain, grâce à l'initiative de quel- 
ques-uns, de trouver là tout ce dont on aura be- 
soin pour la réinstallation du nid familial? On 
est sûr de trouver le lit qui remplacera celui que 
dévora le feu, le clou qui fixera au mur la photo- 
graphie d'un être aimé, ou le vague chromo sauvé 
du désastre, dans son cadre de plâtre. La maison 
de vente, quelle qu'elle soit, devient un centre 
d'attraits; on ne rentre que parce qu'elle existe. 
Et, comme elle existe, on pourra se consoler, 
quelque temps encore, de l'écrasement de l'Hôtel- 
de-Ville ou de l'effondrement de la dernière 

église. 

Ce qu'il faut surtout, c'est la nourriture, la cer- 
titude de la rencontrer, la possibilité de l'obtenir 
sans de trop grandes difficultés. Avec la seule vi- 
sion des privations, on ne se déciderait pas, vrai- 
ment, à s'en aller de nouveau, vers les régions où 
se penchent chaque jour un peu plus les croix de 
bois; vers les régions qui rappellent tant de 
ruines, jointes à tant de deuils ! Car il faut bien 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



manger! On n'est sûr de soi-même que si la cein- 
ture n'a pas de cran supplémentaire. v 

Sous la bruine épaisse de décembre, j'ai v/a 
ce qui fut Reims. 60.000 habitants étaient re- 
venus dans la fourmilière bouleversée; on se 
demande, pris de compassion, comment^ ac- 
tuellement encore, ils peuvent s'y loger. Sans 
lumière, — car le gaz n'existe pas et le pétrole 
fait défaut, — sans chauffage, — car le charbon 
n'est qu'une espérance, — dans un dénuement si 
parfait, qu'il est scandaleux — oh! combien! — 
comment pourront-ils tenir tout l'hiver? Il y a 
vraiment de quoi rebuter les plus courageux 
d'entre ces braves gens. Le ciel, le jour où je fus 
là, en a pleuré toute la journée, et les maisons, 
par les multiples trous d'obus transformant en 
écumoires les ultimes plafonds, ont déversé des 
larmes, par torrents, sur les malheureux. Vont-ils 
s'y habituer?... 

Ils ne s'y habitueraient certes point si, pour 
aider à vivre ceux qui furent des « réfugiés », 
quelque chose ou quelqu'un n'insufflait l'espoir 
qui avive l'amour du sol; ils ne continueraient 
plus à réintégrer leurs toits inhospitaliers, si des 
initiatives ne se manifestaient dans l'ambiance et 
si ne s'accomplissaient les miracles qu'enfante la 
volonté des plus forts. Sans ces initiatives et 
cette volonté, qui suppléent à l'absence de l'aide 
officielle, atténuent les sévices de l'incurie et les 
malfaisances du je m'enfichisme administratif, 
tout irait mal. 

Oui, certes, il est à propos de rencontrer le dé- 



Vi 



DANS LES PAYS LIBÉRÉS 



169 



sintéressement de quelques-uns, leur dévouement, 
lev^r foi, que nous devrions exalter de toutes nos 
itrces, par tous nos moyens. Ceux-ci, on peut bien 
les citer, n'est-ce pas? à l'ordre du jour de l'armée 
économique, — un ordre du jour qu'il faudrait 
créer, pour une armée qui n'est pas un mythe. -- 
Les éléments de la région sont : les Docks Rémois 
(le Familistère), les Comptoirs français, les Eta- 
blissements Goulet-Turpin, les Etablissements 
économiques, la Société d'achats en commun : la 
Rémoise, composée de petits épiciers coopéra- 
teurs, et aux destinées de laquelle préside l'inlas- 
sable M. Doneux, je l'ai déjà dit. 

Les Docks Rémois (le Familistère) ont réouvert, 
jusqu'à présent, une vingtaine de maisons; les 
Comptoirs français, une trentaine; Goulet-Turpin, 
une vingtaine; les Etablissements économiques 
et la Rémoise, une douzaine chacun. Cela fait, au 
total, environ 90 boutiques pour l'approvisionne- 
ment de la cité qui sort de l'agonie. 

Encore faut-il que, dans ces magasins agencés 
en hâte, d'une façon provisoire, le public trouve 
les matières premières les plus indispensables. Si 
l'état de choses présent continue, comment les 
trouverait-il? Les sollicitudes du Ravitaillement 
n'existent pas pour des organismes envers les- 
quels la gratitude serait cependant de mise ; et, 
comme les Coopératives sont absentes, il s'ensuit 
que la consommation est punie, de ce fait, et in- 
justement condamnée à souffrir. Cela frise l'ini- 
quité. 

Réflexion où perce l'amertume!... direz-vous. 



DAMA CED 





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170 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Non, le dépit que cause Tinjustice, tout simple- 
ment. Comment pouvait-il en être différemment, 
en ce jour triste dont la lumière embrumée sbxii- 
monisait si bien avec les ruines et le deuil! 

J'ai visité plus particulièrement les Docks. J'y 
ai pataugé dans la boue glacée, au milieu de 230 ou- 
vriers et employés qui se démènent avec la cons- 
cience exacte de leur tâche, d'utilité pratique au- 
tant que de noblesse, et sans autre horizon que 
celui des améliorations trop lentes, des arrêts re- 
grettables dans le labeur, des impatiences, résul- 
tantes des incuries, des oublis, des négligences 
d'ordre administratif. Environ S. 000 obus sont 
tombés sur les 100.000 mètres carrés d'entrepôts, 
cadre ordinaire de leur activité. 

Quel désastre! On a paré, là comme ailleurs, 
au plus urgent; on a bouché au petit bonheur les 
trous des projectiles et de leurs éclats, avec les 
tôles révulsées de toitures pendantes; on a par- 
tiellement remis en état la machinerie. Personne 
encore ne songeait à revenir au pays dévasté. Au- 
jourd'hui, les Docks, la nuit, distribuent la 
lumière électrique dans leurs alentours, et les 
travailleurs ne s'échouent pas dans les décombres, 
les amas de détritus et les ruisseaux de boue!... 
Mais le charbon n'arrive pas... la situation incer- 
taine accentue sa précarité. Hélas! 

Ah! si le sujet pouvait passionner les Pouvoirs 
publics, en dépit de la cuirasse d'indifférence que 
forgent, peu à peu, les affaires politiques, à ceux 
qui s'y consacrent!... 

J'ai vu, à Reims, les denrées dites du Ravitail- 



dàns les pays libérés 



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lement, celles des stocks américains, dont les 
mipistres consentent parcimonieusement la livrai- 
s«?a, par quantités ridiculement infimes, aux orga- 
nismes que j'ai cités, et qui ont le malheur de 
n'être point des coopératives, selon l'étroite défi- 
nition, tout en visant cependant, comme elles, un 
but de secours immédiat et de bien-être, aux prix 
les plus réduits. Ces denrées, les avez-vous vues 
aussi?... Savez- vous ce qu'elles sont réellement?... 
Souffrez que je vous les décrive, ainsi que les 
opérations par lesquelles on les régénère, pour 
les rendre de bon aloi et pour ne point nuire à la 
santé dont les travailleurs de la ville maudite ont 

tant besoin. 

C'est du cochon. Il vient de Châlons, ou de plus 
loin. Mais, Dieu! quelle cochonnerie!... Ces tas 
de dos gras, de dos maigres, d'épaules, ne sont ni 
blancs, ni jaunes; c'est gris, c'est sale, sans fraî- 
cheur. La chair n'est plus rose; àl'entour des os, 
les nids d'asticots pullulent; la vermine a creusé 
d'innombrables tranchées, au bord desquelles 
s'écrasent les cadavres des mouches qui ont péri 
là!... Dire qu'on en est venu à utiliser des mar- 
chandises bonnes pour le fondoir, à consommer 
l'inconsommable! Dire aussi qu'on n'en a pas à 
son appétit!... Quelle misère!... 

Ah! si, avant la guerre, les services d'hygiène 
étaient pasj^és chez des marchands de comestibles ; 
s'ils y avaient découvert, à la loupe, la centième 
partie de ce que j'y découvre à l'œil nu, la saisie 
eût été prompte, le procès, rapide, et la condamna- 
tion, inéluctable!... Mais les temps sont changés. 









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LES ENTREPRISES MODERNES 



Les hommes sont à Tinstar du héron de la fable, 
lequel méprisait le goujon, pour se délecter, fina- 
lement, à l'absorption d'une limace. N'empiciiC 
qu'on frémit en songeant que, sur tous les points 
du territoire, on livre de telles denrées à la popu- 
lation dont on redoute les fringales, mais dont on 
oublie la délicatesse native du goût, laquelle, cha- 
cun le comprend, n'a plus sa raison d'être. Qui 
se soucie des effets probables des ptomaïnes? Car 
ces viandes, livrées telles quelles, réellement, 
sont du poison! Pas un hygiéniste ne pourra dé- 
clarer le contraire, s'il a vu ce que, moi, j'ai vu! 
Les commerçants qui ont l'amour de leur mé- 
tier, ne se résoudront jamais à débiter, comme 
vous pourriez croire qu'ils le font, une marchan- 
dise dont ils rougissent. Dans les ateliers de char- 
cuterie du Familistère, à Reims, on nettoie, on 
désinfecte — le mot n'est pas trop fort, — ce qui 
provient des stocks, et, d'une denrée quasi ava- 
riée, d'aspect douteux, piteux, miteux, répugnant, 
pour tout dire, on en fait une denrée propre, 
loyale, appétissante. On sait, là, que le consomma- 
teur consomme aussi avec ses yeux et que les 
yeux lui donnent autant de satisfaction que le 
goût. La main-d'œuvre coûte cher? Peu importe. 
Il y a 30 ou 40 p. 100 de déchets?... C'est égal. 
Gela augmente considérablement le prix de re- 
vient?... Parfaitement. Les prix fixés par MM. les 
ministres n'en seront pas moins respectés; les 
ministres ne connaissent pas leurs auxiliaires les 
plus précieux ; ils ignorent tant de choses ! 
Les dos gras ou maigres, les jambons, les 



DANS LES PAYS LIBÉRÉS 



173 



épaules s'expurgent. Toute cette cochonnerie la- 
mentable, qui touche au dernier terme de la con- 
sistance et au premier terme de la désagrégation 
moléculaire, subit les opérations suivantes qui la 
sauvent : 

P Ebouillantement, pour faire remonter les 
vers à la surface ; 

2^ Grattage général; 

3^ Enlèvement des parties avariées ; 

4^ Salaison nouvelle; 

5*^ Séjour au fumoir, s'il y a lieu. 

Oui, mais, après, quelle différence d'aspect! 
Quelle métamorphose! C'est bien le triomphe des 
pratiques industrieuses et commerciales qui s'af- 
firme. C'est le vieux redevenu neuf; les soins 
avisés, contingents aux sacrifices pécuniaires, sont 
la fontaine de Jouvence des lards rancissants et 
des jambons périmés. 

Si le Ministère du Ravitaillement avait été bien 
inspiré, au lieu de perdre une notable partie de 
ses stocks alimentaires ou de les vendre à vil prix, 
pour la fabrication d'hypothétiques chandelles, 
comme à Châlons, il les eût fait traiter par des 
gens de métier, dont l'installation permet tant de 
choses profitables au consommateur; en tout cas, 
le Ministère du Ravitaillement aurait utilisé, d'une 
façon plus rationnelle, plus empressée, nos Entre- 
prises Modernes de grand détail. C'est l'ignorance 
qui les fit entourer de défaveur, et c'est aussi 
l'esprit démagogique. 

La démagogie est fort à la mode. Elle permet 
au pasteur de faire croire au troupeau que le trou- 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



peau est aimé, et seulement pour lui-même ; elle 
permet, sur tous les points du territoire français, 
de faire manger au peuple des denrées d'aloi àr>ai- 
teux, mais réparties par les petits commerçf.mts 
et les vagues Coopératives, qui n'en peuvent 
mais, parce qu'ils ne disposent pas d'un outillage 
permettant de faire mieux. Au reste, ce ne sont 
point des vertus spéciales de grandes Maisons 
comme les Maisons à Succursales, que je tiens à 
mettre en relief ; l'amour-propre, le désir d'atteindre 
à la perfection existent généralement, sinon à des 
degrés égaux, du moins à un degré appréciable. 
Seulement tout se résume dans une question de 
moyens, lesquels créent les possibilités. 

En tout cas, pour conclure, il nous plaît de 
constater qu'à Reims, qui fut le berceau du grand 
commerce de détail, par l'application des prin- 
cipes de la Mutualité dans les Etablissements éco- 
nomiques, le grand commerce de détail s'est im- 
posé la plus lourde des tâches, qu'il mènera à 
bien. La philanthropie, qui fut sa marraine, le 
guide encore. Les fourmis égarées par le cata- 
clysme sont déjà revenues, parce qu'il s'est chargé 
de pourvoira leur subsistance. Au fur et à mesure 
que s'affirmera pour tous la certitude de trouver 
le nécessaire, les dernières fourmis éparses accour- 
ront à leur tour, et leur cité refleurira. 

Bénie soit donc la coopération commerciale, 
grâce à laquelle peut vivre une population éprou- 
vée, et qui crée des liens toujours plus étroits 
entre ses employés, en mettant les germes de la 
prospérité dans le chaos des effondrements ! 



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XII 



Les Entreprises Modernes de la zone des armées. 



Le fonctionnement des Entreprises Modernes 
du grand commerce de détail de l'alimentation fut 
souvent pénible, en raison des achats difficiles, 
des transports défectueux, de la sûreté problé- 
matique des magasinages ; en raison aussi : soit 
de la proximité des canons allemands, ou de celle 
des alternatives d'avance et de recul que nous 
avons connues. Cependant, les dangers de la 
situation ne ralentirent point les ardeurs com- 
merciales de ceux qui président aux destinées de 
nos firmes importantes; bien au contraire, ils y 
trouvèrent je ne sais quel âpre stimulant; le sti- 
mulant qui les tint journellement sur la brèche 
et leur inspira les meilleures initiatives, pour le 
plus grand bénéfice, non seulement des consom- 
mateurs, mais aussi des armées. 

C'est ainsi que les EtabHssements Dreux, 
d'Arras, qui comprenaient cent comptoirs, indé- 



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176 



LES ENTREPRISES MODERNES 



pendamment de la plus forte maison de détail en 
épicerie fine de Lille, ont contribué, dans une 
large mesure, à l'installation des fameuses coa'^é- 
ratives militaires, avec le général Guillaumàt. 
Pour contrecarrer les agissements d'un certain 
commerce de la région, un comptoir militaire fut, à 
cet effet, créé à Saint-Pol (Pas-de-Calais), d'accord 
avec le commandant de la D. E. S. delà 10^ armée. 
M. Philbois, député de FAube, écrivait dans un 
rapport, à ce sujet : « Il serait désireux de voir 
de pareils résultats se généraliser, dans l'intérêt 
des troupes du front. > 

La 10' armée, très satisfaite des services rendus 
par M. Dreux, Finvita à la suivre dans ses dépla- 
cements sur Moreuil, puis sur Gompiègne. 

Entre temps, le souhait exprimé par M. Phil- 
bois se réalisait : la 3" armée décidait, elle aussi, 
la création d'un comptoir militaire comme celui 
qui fonctionnait au quartier général du général 
Guillaumat. Le magasin central en fut installé à 
Ham, par M. Dreux, naturellement. Les services 
compétents de ce corps de troupes, ont attesté 
la bienfaisance de Finstitution et les services 
rendus par son approvisionneur; ils relatèrent 
Fattitude de M. Dreux, lors de Foffensive de mars- 
avril 1918; ils ont proclamé quelle aide précieuse 
furent les ressources constituées par lui, à Gom- 
piègne, lors du passage de nos troupes dans 
cette ville entièrement évacuée. Nous savons, 
nous, que, sans ces stocks si heureusement for- 
més, le ravitaillement immédiat de nos soldats 
eût été complètement impossible. 









DANS LA ZONE DES ARMEES 



177 



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Depuis la signature de Farmistice, la Maison 
Dreux a offert au Ministre du Ravitaillement 
dTjpprovisionner ses cent comptoirs, d'en relever 
les ruines à bref délai, pour assister, le plus 
promptement et le plus efficacement possible, les 
populations dont la misère n'est que trop connue ; 
cet homme désintéressé, actif, n'a jamais pu s'as- 
surer la moindre part dans les répartitions de 
denrées et le moindre vv^agon pour acheminer 
celles qu'il trouvait lui-même. 

— Prenez ce dont vous avez besoin dans les 
stocks achetés par telle Gommission récemment 

constituée ! 
M. Dreux s'y est toujours refusé pour plusieurs 

raisons : 

1® Les dits stocks avaient été composés par 
des gens qui, n'étant pas du métier, avaient payé 
un nombre de millions double de ceux qui eussent 
formé un paiement normal. De plus, les marchan- 
dises acquises étaient franchement mauvaises. 

2^ Une maison qui se respecte, c'est-à-dire 
qui sait acheter à bon compte, de bonnes denrées, 
pour les revendre le meilleur marché possible, ne 
peut se soumettre à de telles exigences qui la con- 
traignent à tromper sa clientèle sur la qualité de 
la marchandise et sur son prix. 

Gonnaissez-vous beaucoup de commerçants 
aussi consciencieux? 



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Assurément, le mérite de toutes les Entreprises 

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LES ENTREPRISES MODERNES 



Modernes n'est pas égal. Il ne peut Fêtre. Ce sont 
les circonstances qui permettent aux homijies 
d'agir dans un sens déterminé. Mais les effelts, 
quand ils ont été sérieux et persévérants, valent 
d'être consignés. Dans un pays comme le nôtre, 
où Ton parle toujours de relèvement économique, 
il importe de montrer en exemple ceux qui 
sont dignes de l'être. On a suffisamment parlé du 
courage militaire; on nous exhorte au courage 
fiscal; nous ne pouvons ignorer le courage com- 
mercial. La Société Nancéienne d'alimentation en 
a manifesté : 

Dès les premiers mois de la guerre, après la 
retraite de Morhange, une grande partie des ter- 
ritoires où ]a Société étendait son action, furent 
envahis. Près de 40 succursales furent pillées ou 
réquisitionnées, en même temps que la mobilisa- 
tion prenait les employés, les chevaux, les véhi- 
cules, dans une considérable proportion, partout 
où Fennemi n'était pas encore. La menace pesait 
lourdement et les bombardements de la capitale 
lorraine commençaient. L'administration n'en 
réorganisa pas moins, à grands frais, naturelle- 
ment, tous les services. Le ravitaillement de 
150 succursales fut enfin assuré. Les municipalités 
de Meurthe-et-Moselle ont témoigné à la Société 
Nancéienne toute leur reconnaissance, pour les 
efforts prodigués en vue de l'intérêt public; parmi 
les principales, nous citerons celle» de Varangé- 
ville, de Laxou, de Saint-Nicolas-du-Port, de 
Colombey-les-Belles, de Custines, de Frouard, de 
Pompey. Il va de soi que les secours que trouvait 



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DANS LA ZONE DES ARMÉES 



179 



le militaire, égalaient les secours que trouvait le 

^ Certaines localités, notamment Frouard et 
Pompey, étaient copieusement arrosées, quoti- 
diennement, d'obus et de torpilles, du fait de la 
proximité des hauts-fourneaux et aciéries. Les 
civils, comme les soldats, avaient leur poste de 
combat. Ils tenaient. Bientôt le péril apparut, et 
les difficultés se multiplièrent. Nancy était, de 
nouveau, sous la menace d'une invasion; on 
forma des trains d'évacuation pour les habitants. 
L'administration prévoyante décongestionna ses 
stocks et constitua des entrepôts à Gray, c'est-à- 
dire à plus de 150 kilomètres de Farrière, de façon 
à pouvoir, quelles que soient les circonstances, 
ravitailler les succursales qui ne seraient pas 
tombées aux mains des Allemands. Quelle acuité 
dans la difficulté des transports! 

Il importe de souligner ici le peu d'aide que 
les Entreprises Modernes trouvent généralement 
dans les Chambres de Commerce, dans les Mairies 
et dans les Préfectures. Les Chambres de Com- 
merce, en effet, sont des organes vétustés dans 
lesquels n'ont guère place les éléments modernes 
du commerce. Les éléments modernes du com- 
merce, qui rénovent les méthodes, sont haïs par 
les gens routiniers dont la situation, malgré tout, 
s'est assise. Les grossistes, fournisseurs des petits 
commerçants, sont de ceux-là; la question de 
boutique s'en mêle, la démagogie ensuite, et 
voilà toute Fhistoire de Fimpopularité des Maisons 
à Succursales auprès des Préfets ou des Maires. 



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DANS LA ZONE DES ARMÉES 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



Elles sont affligées d'un vice terrible : elles n'ont 
pas assez d'électeurs dans leur sein. ^i 

Voilà pourquoi l'effort inouï de la Société r feri- 
céienne dura cinq ans, dans l'intégralité de ce 
qu'il fut au premier jour. 

Malgré les difficultés de tous ordres, la Société 
Nancéienne parvint à vendre ses marchandises 
meilleur marché qu'on ne vendait les mêmes 
marchandises à Paris ou dans le Centre. On s'en 
rendra compte par le tableau des prix pratiqués 
par elle, en 1918 (époque de la crise aiguë) et en 
1919. Nous le publierons avec d'autres tableaux, 
dans un chapitre spécial qu'on lira plus loin. 

Ici, nous trouvons, par l'installation des coopé- 
ratives militaires, le même appui, pour le comman- 
dement, que l'appui donné par la 'Maison Dreux 
au général Guillaumat. En effet, s'inspirant des 
nécessités de l'heure, la Société Nancéienne avait 
créé un dépôt pour l'armée, à Toul, avec de nom- 
breuses succursales sur la ligne de bataille. La 
vente des produits y était pratiquée aux prix 
extrêmement bas, imposés par l'Intendance. Cette 
création purgea la région de ses mercantis. L'ar- 
mée, plus tard, s'empara de l'idée de la S. N. A. 
et la développa sous forme de coopératives mili- 
taires. Mais les résultats obtenus ne furent pas ceux 
de l'entreprise privée; le général de Castelnau, 
qui l'observa, crut devoir rendre hommage aux 
commerçants, véritables précurseurs de ces coo- 
pératives. , 



* * 



Je l'ai déjà dit : 

Pour déterminer exactement le mérite des 
maisons de commerce qui sont restées approvi- 
sionnées lors de notre recul de la Marne, il 
importe de les classer en deux catégories : celles 
de l'intérieur, à une distance plus ou moins grande 
des champs de bataille; celles exposées, d'un 
moment à l'autre, à être dans une zone envahie. 
Partout les stocks étaient épuisés ou en voie 
d'épuisement. Le renouvellement des marchan- 
dises s'imposait; bien mieux, pour tous, il fallait 
constituer des stocks plus considérables, afin de 
pouvoir suffire à la consommation et de n'être 
point, d'une façon absolue, à la merci des événe- 
ments du lendemain. 

Pour les commerçants éloignés, toute opération 
d'achat, quelque importante qu'elle eût été, ne 
présentait pas de risques sérieux ; tout au plus 
s'exposaient-ils à payer plus cher des denrées 
susceptibles d'être acquises à meilleur compte. 

Pour les autres, il n'en était point de même. 
Que l'avance ennemie persiste, et leur rayon de 
vente allait se trouver en territoire occupé. Leurs 
provisions ne seraient-elles point perdues, anéan- 
ties, volées?... Toutes les hypothèses, dans ce 
domaine d'idées, étaient permises. Acheter par 
grandes quantités, n'était-ce point être impré- 
voyant, imprudent, affronter de regrettables ava- 
nies? Il est vrai qu'un bon commerçant ne doit 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



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pas s'attacher à son intérêt seulement, mais au 
souci de pourvoir aux besoins de sa clientèle. Il y 
a là une sorte de devoir dont Taccomplissement 
peut tuer tout germe de panique dans Tœuf ; qùs 
considérations plus ou moms particulières se dé- 
truisent devant la nécessité et l'intérêt commun. 
Ayant examiné de près la situation, ni à Meaux, 
qui devait se trouver si promptement dans la zone 
envahie, et où travaille TUnion commerciale; ni à 
Goulommiers, oii grandissent les Docks de la 
Brie, et que les Allemands occupèrent; ni à 
Troyes, ni à Dijon, ni à Rouen, ni ailleurs, nul 
n'hésita. On s'approvisionna tout aussi tranquille- 
ment qu'en temps de paix. Advienne que pourra! 

La victoire de la Marne sauva les audacieux 
qu'un revers de plus eût compromis, sinon perdus 
irrémédiablement. Et, grâce à la hardiesse des 
négociants de nos Entreprises de grand commerce 
de détail, les populations eurent l'assurance de 
demeurer approvisionniées. Toute alarme des con- 
sommateurs devenait complètement vaine. 

Un seul exemple fera comprendre ce raisonne- 
ment mieux encore : l'Union commerciale de 
Meaux, pour faire face à toutes les nécessités, eut, 
dans ses entrepôts, pour plus de 14 millions de 
marchandises. Elle parvint à ravitailler, non pas 
seulement ses boutiques, mais toute la région, 
qui dut à la prévoyance et à l'initiative de cette 
grande firme commerciale, de ne manquer de 
rien, ni de sucre, ni de sel, ni de café, ni de pâtes 
alimentaires, ni de vin, choses indispensables à la 
vie quotidienne des plus humbles ménages. 



DANS LA ZONE DES ARMEES 



183 



Les petits ne pouvaient avoir cette pensée ni 
cette sorte d'abnégation commerciale, qui est une 
forçie de la générosité, non une des plus négli- 
geables, puisqu'elle comportait le sacrifice éven- 
tuel des intérêts, sacrifice parfois très pénible, il 
faut bien le reconnaître. Il est vrai que la sagesse 
des nations a dit : « Noblesse oblige >. 

Les grandes firmes ont plus d'obligations que 
les autres. Elles sont à même de les remplir. 
Elles l'ont montré. 

Or donc, tandis que les hordes de réfugiés dé- 
valaient sur les routes, apportant jusqu'aux 
moindres bourgades l'écho douloureux des pre- 
mières défaites; tandis que Troyes voyait arriver 
les gens de Lille ou de Valenciennes; que Lyon en 
recevait d'autres ; que Caen avait les siens ; 
qu'Arras et Reims étaient bombardées ; que des 
autos emportaient à toute vitesse le numéraire des 
succursales de la Banque de France; qu'on rele- 
vait les dépôts de ces succursales jusque dans la 
Côte-d'Or, les négociants demeuraient à leur 
30ste; les transactions commerciales suivaient 
eur cours; les entrepôts se garnissaient. 

Nous n'insisterons pas sur ce fait que la crise 
de l'essence s'était déclarée et que, dans nombre 
de villes, à Dijon par exemple, si la Banque de 
France a pu relever ses dépôts par automobiles, 
c'est parce que les grandes Maisons de détail, 
comme les Comptoirs économiques de la Bour- 
gogne, ont pu lui fournir le carburant indispen- 
sable. Nous savons que certains proclament cette 
fourniture sans mérite, parce que les Allemands 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



considèrent, paraît-il, la Banque de France comme 
une entreprise privée, qu'ils respectent. Ils n'ont 
point montré la véracité de cette assertion ,.en 
Belgique, où, en octobre 1916, ils se sont emparès 
d'un milliard à la Banque Nationale. 

Un bienfait, souvent, perd toutes les apparences 
d'un bienfait lorsqu'il apparaît dans le recul du 
temps et de Féloignement. Les hommes oublient. 

Certaines Sociétés d'alimentation, bien que 
jeunes, avec des capitaux modestes, au jour de la 
déclaration de guerre, possédaient des stocks im- 
portants qui leur permettaient de satisfaire aux 
exigences de la situation ; la Ménagère française, 
à Ghâlons-sur-Marne, fait partie de cette caté- 
gorie. Elle eut la bonne fortune de voir ses 
entrepôts respectés par les Allemands, au lende- 
main de leur retraite. Elle mit ce qu'elle possé- 
dait à la disposition des autorités de la ville et des 
localités suburbaines, privées, pendant de trop 
nombreux jours, de tous moyens de ravitaille- 
ment. 

Au cours des quatre années qui ont suivi, la 
Société a rendu de signalés services, en accueil- 
lant toutes les demandes de ravitaillement des 
services militaires et sanitaires fixés dans la ré- 
gion et des unités combattantes se rendant au 
front, — toujours à des prix fixes, justes et 
loyaux, dont le taux n'était pas influencé par les 
considérations spéculatives, dépouillées de tout 
scrupule, des mercantis de passage ou d'occasion, 
— trop nombreux, hélas! 

Depuis la libération des régions envahies, la 



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DANS LA ZONE DES ARMÉES 



185 



Société est appelée, par les Pouvoirs publics, à 
collaborer avec eux à la reprise commerciale ; elle 
y aide de toutes ses forces, tant en mettant au 
service de cette tâche patriotique des disponibilités 
importantes en fonds, qu'en assurant régulière- 
ment, de ses propres moyens, le ravitaillement 
soutenu de nos infortunés compatriotes. 

On en pourrait dire autant des Etablissements 
Miellé et C^®, des Etablissements Mauroy, des Eta- 
blissements Lépine qui, détruits à Suippes par le 
bombardement, y furent relevés promptement, 
pour être détruits une nouvelle fois, ce qui mo- 
tiva leur réinstallation à Ghâlons, qu'ils ont quitté 
pour retourner à Suippes, une fois de plus et 
définitivement. Nous n'insisterons point, pour ne 
pas donner à cette étude une monotonie suscep- 
tible de nuire à son ensemble. Il nous suffira de 
répéter, pour conclure, que les commerçants ont 
un rôle social à remplir, et que ceux qui com- 
posent l'élite commerciale de la nation n'y ont 
point failli. 






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XIII 

Les Entreprises Modernes et les Fantaisies 

administratives. 



Dans mon livre : la Guerre, le Commerce fran-- 
çais et les Consommateurs, j'ai montré, avec force 
détails, comment nos Entreprises Modernes 
s'étaient comportées eu face du consommateur, 
qui fut toujours l'objet de leur plus constant souci. 
Toutefois, c'est une étude qui reste à compléter, 
parce que, depuis, notre Ravitaillement national 
a traversé des phases aussi douloureuses qu'im- 
prévues. Et, tout d'abord, nous avons subi le ré- 
gime de la répartition. 

Les répartitions n'ont jamais été favorables aux 
Entreprises Modernes qui étaient, au début du 
moins, presque complètement bannies de la table 
du banquet. L'Administration réclamait des états; 
il fallait y indiquer les quantités de marchandises 
fournies à chaque Succursale, avant la guerre; 
paperasserie inutile, puisque, jamais, les quan- 



LE» FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



187 



tités attribuées ne correspondaient au chiffre 
d'affaires, se tenant considérablement en dessous! 
Dan'^ certains départements, des difficultés surgis- 
-^ saieïit parce que le siège social était dans un 
département limitrophe; les gérants n'étaient pas 
ravitaillés ; on leur disait : 

— Adressez-vous à votre Maison-Mère. 
A la Maison-Mère, on disait : 

— Pour ravitailler vos Succursales d'à côté, 
adressez-vous aux organismes d'à côté. 

Les Préfets et les Comités de toutes sortes se 
renvoyaient la balle et se lavaient les mains, après 
avoir créé d'inextricables situations. 

Les Comités de répartition, souvent, ne com- 
prenaient dans leur sein que des grossistes ou 
-.des détaillants, ennemis invétérés des Entreprises 
Modernes, redoutables concurrentes dont béné- 
ficie le consommateur. L'hostilité se déchaînait, 
soit de la façon la plus sourde, soit de la manière 
la plus ouverte; il fallait recourir au ministre. 
Mais, hélas! que peut un ministre? N'est-il pas le 
prisonnier de ses bureaux, éternels, alors que lui 
t^^ est éphémère?... 

Certaines Maisons, comme les Etablissements 
Brisset, d'Angers, crurent devoir faire de l'action 
directe. Ils prévinrent le Préfet de Laval que, s'ils 
n'obtenaient pas des attributions conformes à leur 
vente et à leur chiffre d'affaires d'avant-guerre, 
dans ce département, ils auraient recours à l'affi- 
chage de leurs revendications. Ils se rendirent 
compte, avec infiniment de raison, qu'ils dispo- 
saient d'un journal merveilleux dans un grand 



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188 



LES ENTREPRISES MODERNES 



nombre de localités, pour y insérer les commu- 
niqués de leur ravitaillement : ce journal, c'étaient 
leurs devantures ; le communiqué, c'était TafEs^he. 
Le Préfet haussa les épaules et fit la sourde 
oreille. Il ne répondit pas. L'affiche fut apposée. 
Nous en avons relevé le texte. Le voici : 

AVIS AUX CONSOMMATEURS 

(( De tous temps, avant et pendant la guerre, 
les Etablissements Brisset ont toujours été réap- 
provisionnés normalement pour les quantités de 
sucre nécessaires aux besoins de leur nombreuse 

clientèle. 

« Depuis le 15 janvier 1917, c'est-à-dire depuis 
le fonctionnement des Comités départementaux de 
répartition, la situation s'est modifiée considéra- 
blement et nous sommes aujourd'hui dans l'im- 
possibilité, malgré tous nos efforts, de répondre 
aux besoins de la population. 

« Nous n'avons pas à apprécier ici le fonction- 
nement du Comité départemental de Répartition 
de la Mayenne, mais nous tenons à aviser notre 
clientèle de ce que, du 15 janvier à ce jour, 
500 kilos seulement de sucre granulé nous ont 
été attribués, à répartir dans l'ensemble de nos 
32 Maisons de vente situées dans le département 
de la Mayenne. Ceci représente environ 15 kilos 
par Succursale, pour les besoins de plus d'un 
mois, alors qu'en temps normal notre vente dé- 
passait 600 kilos par mois et par Maison, autre- 
ment dit 49.200 kilos mensuellement. 



LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



189 



« Nous laissons à notre clientèle le soin de 
juger si nous sommes responsables de cette situa- 
tioVJ que, certes, nous n'avons pas créée. 

La Direction. 

Angers, le 17 février 1917. 

La solution vint immédiatement. 100 kilos par 
Succursale et par mois furent dès lors attribués. 
C'était un progrès tout de même, si ce n'était pas 
tout à fait l'idéal. 

Toutefois, il importe de remarquer que les 
Offices départementaux d'alimentation, institués à 
la suite des Comités de répartition, eurent un rôle 
un peu plus équitable. La perfection vient au fur 
^ et à mesure que le temps passe. Les Entreprises 
Modernes ne furent point bannies de ces Offices, 
dans l'application d'un ostracisme aussi échevelé. 
Dans certains, même, on eut grand besoin de 
leurs ressources en argent, de leur puissance 
d'achat, de leur savoir-faire. La Loire, à ce point 
de vue, offre un exemple typique : 

Lors de sa création, TOffice départemental était, 
comme la plupart des organisations aussi nouvelles 
que similaires, sans capitaux, ni responsabilité 
civile. Le Préfet fit appel aux Entreprises Modernes 
de grand détail, pour constituer un groupe finan- 
cier permettant à l'Office d'effectuer les opérations 
commerciales pour lesquelles il était créé. Le 
groupe régional du Syndicat général des Maisons 
à Succursales, de France répondit à cet appel; 
un Syndicat de garantie fut créé, des dépôts de 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



titres, effectués à la Banque de France, en vue 
d'ouvrir un crédit de 1 million à rOffice départe- 
mental. ^^ 

Ces dépôts furent effectués, à Saint-Etienne, 
par : 

M. Guichard-Perrachon, pour 600.000 francs; 

M. Fayolle, Alimentation, pour 300.000 francs ; 

M. Granetias, Docks Foréziens, pour 100.000 ; 

M. Essertel, Magasins Zanzibar, pour 100.000; 

M. Guyot, Etoile Blanche, pour 100.000 francs. 

Dans l'acte de constitution, il était stipulé que 
les membres du Groupement, en apportant à l'Of- 
fice le concours de leurs capitaux et de leur expé- 
rience, entendaient être utiles à leur pays, sans 
prétendre retirer de leur acte ni rémunération, ni^ 
profit. Les marchandises achetées par l'Office, ou 
reçues du Ravitaillement, étaient réparties par 
le Préfet de la Loire, à raison de : 

30 p. 100 pour les Coopératives ; 

30 p. 100 pour les Maisons à Succursales mul- 
tiples ; 

30 p. 100 pour les Municipalités ; « 

10 p. 100 restant à la disposition du Préfet, en 
réserve pour des livraisons urgentes. 

Les 30 p. 100 attribués aux Municipalités étaient 
destinés à être répartis, par ces dernières, entre 
les commerçants de la localité. L'intervention des 
Municipalités avait été jugée indispensable, le 
commerce de gros de la région n'ayant pas voulu 
prendre l'engagement d'exiger et d'imposer à ses 
clients détaillants les prix de vente fixés par l'Of- 
fice. Les Coopératives et Maisons à Succursales 



LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



191 



multiples, par suite de leur organisation, ont au 
contraire fourni toutes les garanties à ce sujet. 
L'C'ffice départemental a pu, ainsi, rendre aux 
consommateurs de la région, le plus grand ser- 
vice. 

Ceci met parfaitement en relief l'aide apportée, 
en une circonstance particulière, tant aux Coopé- 
ratives qu'au petit commerce. C'est, d'ailleurs, un 
sujet sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. 

Mais il arrivait que les membres de ces Comités 
départementaux n'avaient point d'objectif commun 
et ne s'entendaient nullement entre eux. Alors, 
les Municipalités, en proie à des soucis qui n'a- 
vaient d'énorme, pour comparaison, que l'inca- 
pacité de leurs membres, voulaient se substituer 
au commerce conscient, loyal, honnête, organisé. 
Imbues de l'idée de leur importance, — impor- 
tance exagérée ou déplacée, pour le moins, — 
elles prétendaient régler les questions d'achat, 
préliminaires de la répartition. Elles faisaient, à 
cet effet, des appels de fonds. 

Une maison de commerce, à Nantes, — les 
Docks de l'Ouest, — a versé, le 30 août 1918, la 
somme de 46.375 francs, représentant des achats 
de denrées de première nécessité, au Ravitail- 
lement général, par l'intermédiaire de la Mairie. 
Tout le commerce nantais formulait des demandes 
diverses dans le même sens; de ce fait, il fut versé 
en totalité 149.000 francs, à la date précitée. 
Depuis ce moment, les Docks n ont reçu^ — mal- 
gt^é toutes leurs réclamations^ — aucune mar- 
chandise; en outre, ils n'ont pu obtenir le rem- 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



boursement des fonds versés. Ceci est tout 
simplement scandaleux. 

Une lettre du 28 décembre 1919, témoignG'>que 
M. le sous-secrétaire d'Etat au Ravitaillement 
s'est ému des réclamations multiples nécessitées 
par cette affaire ; il a déclaré, cependant, que la 
pièce, à lui envoyée, pour encaissement, a été 
égarée; et il demande un duplicata! Ce duplicata, 
adressé le jour même de la réception de sa de- 
mande, a connu le malheureux sort du papier pré- 
cédent, et S. Exe. a fait savoir quil s est égaré, lui 
aussi. Nous parlons du duplicata, naturellement, 
et pas du ministre. Le maire de Nantes en est 
réduit à faire, au Ministère du Ravitaillement, une 
démarche personnelle. En attendant, les négo- 
ciants nantais ne sont toujours pas remboursés 
des sommes importantes versées. Ces sommes, 
oui ou non, les leur doit-on?... Ou veut-on les 
en dépouiller?... Le vol administratif serait-il de- 
venu une opération courante? C'est ce qu'on verra, 
car les affaires n'en resteront point là. 

Il résulte de ceci un préjudice énorme pour 
tous les commettants qui auraient dû, depuis 
longtemps, assigner la Mairie en remboursement 
et en dommages-intérêts! 

Voilà, n'est-ce pas, ce qu'on peut appeler du 
joli travail?... Mais ce travail n'est peut-être rien 
encore, à côté de celui pratiqué par l'Adminis- 
tration, Intendance et Ministère. Un beau jour, 
il vint à l'idée de certains individus, titrés et ga- 
lonnés, de réquisitionner le matériel que les En- 
treprises Modernes du grand commerce de détail 



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LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



193 



de l'alimentation avaient acheté depuis longtemps, 
avaient payé, et qui suffisait à peine à assurer 
leur approvisionnement. Il s'agissait de leur 
fournir les wagons-réservoirs qu'elles n'avaient 
pas, et qui leur manquaient pour porter au maxi- 
mum les actes commerciaux qui ont assuré de si 
beaux bénéfices au magasin de gros. On prit donc, 
à leurs propriétaires, les wagons-réservoirs avec 
lesquels ils amenaient, dans leurs succursales, le 
vin nécessaire aux populations ouvrières, leur 
habituelle clientèle. Pour de la désinvolture, c'en 
était. Et c'était même de la malhonnêteté. S'ima- 
gine-t-on, en effet, des fonctionnaires doté d'une 
intempestive autorité, avisant des gens pourvus 
de sabots et leur tenant ce langage : 

« Vous êtes chaussés. Il y a des va-nu-pieds. 
Enlevez vos sabots. Les va-nu-pieds les useront. 
Et vous serez va-nu-pieds vous-mêmes, comme 
de juste! » 

Somme toute, il n'y a pas de différence sensible 
entre ce raisonnement et celui qui fut tenu. L'ins- 
titution dénommée : Parc national des wagons- 
réservoirs, mit donc à la disposition des Coopé- 
ratives — lesquelles n'ont jamais vendu moins 
cher que les Maisons à Succursales, — des wa- 
gons en quantité plus que suffisante pour assurer 
leur vente. Et l'on exclut le commerce réqui- 
sitionné de toute attribution. On n'a jamais 
vu de plus bel exemple de reprise individuelle, 
sous la troisième République. Il s'est alors pro- 
duit des faits absolument anormaux : la Société 
des Magasins du Casino, à Saint-Etienne, qui 

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LES ENTREPRISES MODERNES 



LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



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possédait, avant la guerre, vingt-six wagons-ré- 
servoirs, s'est vu enlever les 4/5 de ce matériel, 
alors qu'elle était dans la plus complète imps-ssi- 
bilité de recevoir les vins destinés à l'approvi- 
sionnement de ses Maisons; alors que les Coopé- 
ratives, ses voisines, recevaient, dans ses propres 
wagons-réservoirs, tout ce qui leur élaitnécessaire. 
C'était du bolchevisme naissant, ou je ne m'y 

connais pas ! 

Si encore les Coopératives avaient pu faire une 
utilisation rationnelle « des sabots d'aulrui! > Mais 
non. Mal outillées, sans embranchements parti- 
culiers, sans moyens de vidange rapides, sans 
correspondants attitrés dans les pays de produc- 
tion, leurs wagons mettaient, pour effectuer un 
voyage aller et retour, un temps double qu'ils 
n'eussent mis s'ils fussent restés aux mains de 
leurs propriétaires. ^ 

Ce scandale dure peut-être encore. Nul n a pu 
le faire cesser. Ni les protestations des intéressés, 
ni celles du groupe viticole du Sénat ne furent 
entendues. L'histoire dira quelle redoutable coa- 
lition d'intérêts et quelle abominable exploitation 
du public français était cachée là-dessous. 

Le commerce honnête, organisé, des Entre- 
prises Modernes, pendant ce temps était contraint 
à passer sous les fourches caudines d'un tas de 
courtiers véreux, qui demandaientjusqu'à 50 francs 
de location pour un service qui, avant la guerre, 
coûtait environ fr. 25 par hectolitre. Nombre de 
sociétés, qui auraient pu acheter d'autres wagons 
pour satisfaire aux exigences de leurs affaires, en 



présence du néant de leurs efforts passés, demeu- 
rèrent dans une espèce de coma, au plus grand 
^1 > dam de la nation. 

On vit alors des choses absolument abracada- 
brantes : 

Les transports directs d'Alger à Nantes étaient 
supprimés. Les Docks de l'Ouest firent expédier, 
à Port-Saint-Louis-du-Rhône, 800 barriques de 
vm d'Algérie ; mais les wagons manquant, ces 
vins restèrent en souffrance sur les quais I Cette 
situation dura près de six mois. La Maison eri 
question fut dansl'obligation d'aviser. Comment?... 
Je vous le donne en mille!... Un vapeur chargerait 
ce vin à Port-Saint-Louis-du-Rhône et le trans- 
^porterait à Cette; puis la marchandise serait trans- 
bordée sur une péniche qui suivrait le canal du 
Midi jusqu'à Bordeaux; enfin, faute du matériel 
réquisitionné, on mettrait le vin en magasin dans 
cette ville, en attendant qu'un voilier ou un vapeur, 
faisant le service de Bordeaux à Nantes, pût s'en 
charger. 

j Ce détail est très suffisant pour démontrer que 
le prix du vin pouvait être très différent d'une 
région à l'autre, suivant les frais nécessités. Le 
vin à bon marché est la conséquence des trans- 
ports par fer et par mer assurés. 

Quelle gymnastique!... Elle dépasse les pro- 
duits de la plus folle imagination. Le consom- 
mateur s'en est aperçu. Il s'en aperçoit encore. 

G'es.t par la sotte application de tels systèmes, 
que la Société Normande d'Alimentation eut, pen- 
dant plus de quinze mois, des marchandises à 




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196 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Cette, à Marseille et à Port-Saint-Louis-du-Rhône, 
alors que ces marchandises faisaient cruellement 
défaut chez les populations ouvrières du Calvados. 
Tout le commerce français connut ce désarroi, 
cette débâcle. Hélas ! il la connaît encore. 

Les gouvernants, les publicistes, les écono- 
mistes, étudiant en idéalistes les conséquences 
d'une guerre moderne, en étaient arrivés à se 
bercer de douces espérances. Les peuples en 
marche vers le progrès, ne pouvaient revenir à la 
nuit du moyen âge. 

On s'endormit donc « sur le mastic », pour em- 
ployer une expression populaire; la législation 
de» Chemins de fer resta ce qu'elle était; la con- 
cession du monopole fut renouvelée; les cahiers^ 
des charges furent peu, ou ne furent point mo- 
difiés. Les projets de construction des voies stra- 
tégiques, rayonnant sur tout le territoire, restè- 
rent relégués dans la nuit des temps à venir, et le 
cataclysme nous surprit avec un réseau de voies 
ferrées à peine suffisant pour le commerce et l'in- 
dustrie du temps de paix. 

Ignorant ou feignant d'ignorer le mérite du 
monde commercial, les dirigeants refusèrent tout 
crédit aux aptitudes de ses représentants les plus 
autorisés; un beau jour, nous n'eûmes plus, pour 
parer à nos besoins, que l'importation, parce que 
la production nationale paraissait à son apogée. 
Alors, pourquoi eût-on établi des voies ferrées et 
des voies de navigation supplémentaires? On resta 
sourd aux doléances du commerce : quadruple- 
ment des voies, augmentation du matériel rou- 



4 



LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



197 



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lant, réfection des tarifs, amélioration des routes 
de navigation. 

^ Le décret de mobilisation nous trouva donc 
insuffisamment armés pour les transports; du 
premier jour, tout fut arrêté. Les réseaux, en- 
combrés par les convois de troupes et de matériel, 
ne purent continuer concurremment le transport 
des marchandises pour la population civile. 

Les arrêtés des 3 août et l^"" septembre 1914 
achevèrent de jeter le désarroi, en établissant la 
non-garantie des délais de transport, et une non-res- 
ponsabilité relative des Compagnies de Chemins 
de fer, pour avarie ou perte en cours de route. La 
prime au vol était constituée. Les envois de mar- 
chandises furent suspendus. Le commerce n'osa 

^plus expédier ou demander à recevoir. 

La ruine était commencée. Elle se consomme 
)eu à peu. L'initiative individuelle l'arrêtera-t-elle 
ongtemps encore? Car elle se produisit partout à 
la fois, cette initiative : ceux qui le purent, pas- 
sèrent des contrats avec des maîtres bateliers, 
comme la Ruche Méridionale d'Agen; on acheta 
des camions automobiles, ainsi que le firent les 
Docks Lyonnais et tant d'autres; on établit des 
services d'expédition par chevaux, jusqu'à 40 kilo- 
mètres de la Maison-Mère, pour, de là, réexpédier 
les denrées parchemin de fer à voie étroite, afin 
de les reprendre plus loin par un service de rou- 
lage, comme les Docks de l'Ouest; on créa à Mar- 
seille des centres d'achats ; on y établit des entre- 
)ôts où les marchandises se centralisaient, et, 
orsque le tonnage reçu s'affirmait suffisant, on 



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198 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



199 



frétait un chaland qui apportait jusqu'à un point 
donné : soit Givors, soit Lyon, les denrées les 
plus indispensables, ainsi que firent les Magasins 
du Casino. 

Qu'on juge par là quelle eût été la situation du 
pays si, pour le ravitailler, il n'eût eu que les 
petits commerçants ou les Coopératives. 

C'est aux Entreprises Modernes en particulier 
que devraient s'adresser les récentes paroles du 
président du Tribunal de Commerce de Marseille : 

« Qu'il me soit permis de protester contre les 
attaques dont le commerce a été l'objet récem- 
ment à la tribune du Parlement. On a dit qu'il 
n'y avait plus de bornes à la hausse, plus de mo- 
ralité commerciale. Notre fierté de marchands se 
révolte contre une telle assertion. Quel rapport y ' 
a-t-il entre la hausse et la moralité du commerce? 
C'est la crise des transports qui a la plus grande 
part de responsabilité dans les hausses actuelles. 
Avant la guerre, grâce à la facilité des communi- 
cations, il n'y avait que quelques grands marchés 
dont les cours s^ippliquaient, avec une simple ^ 
mise au point, à toutes les places. Si, par exemple, 
le cuivre valait cent livres sterling la tonne à 
Londres, il valait, au Havre, la parité de cent 
livres sterling. Son prix était facilement calculé, 
en transformant la livre en francs, à un change 
presque invariable, la tonne anglaise, en tonne 
métrique, et en ajoutant les frais de transport, 
d'assurance et de débarquement. Mais, dans cette 
période d'après-guerre, il n'en est plus ainsi. On 
ne constate plus ce fait, analogue au phénomène 



des vases communicants, qui permettait à l'équi- 
libre de s'établir instantanément entre les divers 
marchés d'un même produit. Chaque marché est 
aujourd'hui isolé, faute de moyens de transports. 
Une marchandise, abondante sur une place, peut 
être rare à quelques centaines de kilomètres de là 
sur une autre place. Là, elle bénéficiera d'une 
)rime très élevée, tout simplement en vertu de 
'inflexible loi de l'offre et de la demande- Certes, 
il s'est produit des faits répréhensibles, faits qu'il 
faut, non seulement réprouver, mais encore ré- 
primer avec vigueur, et qui avaient pour but de 
fausser le libre jeu des lois économiques. Mais, 
négociants, d'où venaient ces marchandises qui 
vous étaient ofl'ertes avec des majorations que vous 
étiez obligés de subir et que vous ne réclamiez pas 
toujours à votre clientèle? Par quelles mains 
étaient-elles passées? Ne trouviez-vous pas, dans 
ces affaires, des gens n'exerçant aucun commerce 
défini, et qui n'étaient spécialisés dans aucune 
branche, intéressés aujourd'hui à tel produit et 
demain à tel autre; hommes d'affaires occasionnels 
apparus un jour en pleine guerre, venus on ne 
sait d'où, ne payant souvent aucune patente et 
pas toujours un loyer. Non, il n'est pas juste 
d'assimiler ces gens-là à des commerçants régu- 
liers; leur mentalité n'a rien à voir avec la moralité 

commerciale. » 

Que la moralité commerciale persiste dans le 
déséquilibre économique, voilà bien le fait le plus 
merveilleux! 

Déséquilibre entre les disponibilités et les be- 



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200 



LES ENTREPRISES MODERNES 



soins! Déséquilibre paralysant les production^ de 
l'industrie ! Déséquilibre des échanges interna- 
tionaux ! Non ! le commerce organisé n'y est pour 
rien. Avec beaucoup plus de raisons que Ponce- 
Pilate, il peut se laver les mains. 

Du Nord au Midi, de TEst à l'Ouest, les mécon- 
tentements s'accentuent; la rumeur nous en arrive 
comme un grondement d'orage lointain. Il ne 
faut pas que cet orage éclate tout à coup sur nos 
têtes. Pour l'écarter, il faut trouver des solutions 
rapides et efficaces. Nous qui sommes en contact 
continuel avec le public, nous vous affirmons que 
l'on ne saurait aller trop vite. Si l'on dort quand 
l'éclair se prépare, on ne dort plus lorsque le vol- 
can, en pleine éructation, vomit la panique, la 
destruction, la mort... 

Pouvoirs publics, écoutez-moi, je vous en con- 
jure : 

Deux éléments d'inégale importance, mais inté- 
ressants tous les deux, sont en présence : d'un 
côté, des millions de producteurs et de répartiteurs 
qui réclament la liberté complète des transactions- 
et le retour immédiat, ou presque, au régime 
d'avant-guerre; de l'autre côté, des millions de 
consommateurs qui demandent à se procurer, à 
des prix abordables, les denrées et produits de 
première nécessité pour l'alimentation familiale. 
On a appris — oui, on a appris — à ces éléments, 
à se regarder en ennemis, et c'est là qu'est la 
faute; on a tenté de leur faire croire à l'opposi- 
tion de leurs intérêts respectifs. Leurs intérêts 
respectifs ne sont opposés qu'en apparence; un 



\ 



LES FANTAISIES ADMINISTRATIVES 



201 



peu de réflexion montrerait aisément qu'en vérité, 
ils ne le sont pas du tout. Les hommes avertis que 
vous êtes, sont convaincus de ce que, tout ce qui 
fut l'harmonie dans les années paisibles, ne peut 
devenir le chaos informe, hideux et redoutable, à la 
faveur de la Victoire. 

Ce sont, malheureusement, certains organes 
des Pouvoirs publics, impuissants à trouver des 
solutions adéquates à notre exceptionnelle situa- 
tion, qui ont commis la déplorable erreur de 
laisser s'implanter, dans l'esprit des simples, l'idée 
que tout le mal vient des producteurs et des 
répartiteurs. Mais, dit avec raison le proverbe : 
« Qui sème le vent, récolte la tempête. » A aucun 
moment, on n'a paru se rendre compte du danger 
qu'il y avait à exciter, par des accusations aussi 
irréfléchies qu'elles sont injustes, une partie de 
la population contre l'autre partie; à dresser des 
Français, éprouvés d'une façon, contre des Fran- 
çais, éprouvés d'une autre façon. La généralisation 
a jeté, sur le commerce tout entier, et sans aucune 
exception, la suspicion la plus imméritée, la plus 
déloyale, la plus susceptible d'entraîner de mul- 
tiples et graves excès à son égard. Il est urgent 
de réagir. Peut-être n'est-il pas trop tard. 

Le temps a permis de discerner les gens hon- 
nêtes de ceux qui ne le sont pas. Laissons la sé- 
lection s'opérer toute seule. 

Ce sera le triomphe des Entreprises Modernes 
du grand commerce de détail, — celles de l'ali- 
mentation tout particulièrement. 




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LA VÎE CHERE COMBATTUE 



203 




XIV 



Les Entreprises Modernes ont combattu la vie chère. 



La plus grande de toutes les préoccupations 
des Entreprises Modernes de TAlimentation a tou- 
jours été d'enrayer, autant qu'il était en leur pou- 
voir, la hausse des prix. 

Fin août 1914, il ne restait plus rien dans les 
stocks d'approvisionnement. Le public avait été 
affolé ; il s'était muni ; la pénurie des denrées s'en- 
suivait. Le petit commerçant, bien souvent, a pro- 
fité de cette pénurie pour vendre plus cher. On 
l'a vu. 

Mais combien était tentante^ pour le com- 
merce, la situation créée par la guerre!... Gomme 
on comprend bien que certains l'aient exploitée! 
Pour résister à la tentation, il fallait une âme de 
héros. Les âmes de héros se rencontrent aisément 
chez les disciples du dieu Mars; ils se trouvetit 
moins facilement parmi ceux de Mercure ! 

La mobilisation, la panique, la guerre, Toccu- 



V 



>ation des villages et des villes du Nord et de 
' 'Est par nos troupes, puis la fuite éperdue des 
populations terrorisées, affolées par le grand 
souffle de l'invasion!... Les clients ne regardaient 
3as aux prix. Dans le Centre, dans le Midi, à l'Ouest, 
es réfugiés affluaient; ils devaient vivre; c'était 
un surcroît de consommation grossissant déme- 
surément la demande. Gomment ne pas hausser 
fantastiquement les prix à la faveur des circons- 
tances?... Gomment ne pas faire payer cent sous 
la mauvaise bouteille de vin, coiffée de rouge de- 
puis la veille? Gomment laisser le bifteck abor- 
dable et ne point livrer, pour cinquante centimes, 
le cornet de frites qui valait deux sous? 

Les Maisons à Succursales n'ont pas élevé leurs 
prix jusqu'au moment du réapprovisionnement, 
époque à laquelle elles ont dû elles-mêmes subir 
la hausse des fournisseurs ; la cause initiale des 
services rendus par ellej? réside tout entière en 
ceci : l'interdiction absolue de vendre, à des prix 
supérieurs à ceux fixés, les marchandises que les 
gérants possédaient en magasin, alors que le bou- 
tiquier tirait le meilleur parti des siennes. L'obéis- 
sance des gérants aux ordres de leur adminis- 
tration, était garantie par les clauses mêmes du 
contrat, qui les exposaient au renvoi immédiat et 
au paiement des dommages-intérêts. 

Il n'en est pas une qui n'ait fait paraître, dans 
tous les journaux de province, des annonces dans 
le genre de celle-ci, tirée du Progrès de Lyon^ du 
2 août 1914 : 





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204 



LES ENTREPRISES MODERNES 



SOCIÉTÉ 

Économique d'Alimentation 

ir CHEMIN DE LA MOTTE, LYON ZZ 



DANS TOUTES SES SUCCURSALES 
ucune Augraentation 



de 



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NE SERA FAITE JUSQU'A ÉPUISEMENT COMPLET 

DES STOCKS 



Il n'était rien de meilleur, il faut en convenir, 
pour empêcher la dépression de la clientèle ou son 
affolement. 

Plus tard, d'autres annonces suivirent, lorsque 
chaque jour voyait une hausse nouvelle ; les prix 
étaient indiqués pour une période de huit jours 
au moins, pendant laquelle, sans hâte, chacun 
pouvait s'approvisionner. Les articles en baisse 
étaient signalés; la baisse, annoncée par la voie 
de la presse, devait être appliquée immédiatement. 
Tous les mois, les Magasins du Casino, de Saint- 
Etienne, publiaient le Casino- Journal , tiré à 
120.000 exemplaires, et donnant la liste des mar- 
chandises existantes, ainsi que de leurs prix cou- 
rants. En outre, depuis décembre 1915, les jour- 
naux suivants: La Loire républicaine, la Tribune, 
le Mémorial de la Loire, le Progrès de l'Allier, 
r Avenir du Puy-de-Dôme, le Moniteur du Puy-de- 



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LA VIE CHÈRE COMBATTUE 



205 



Dôme, la Haute-Loire, l'Avenir de la Haute-Loire, 
l'Union républicaine, le Journal de Roanne, les 
^ Annales foréziennes, l'Express de Lyon, l'Avenir 
' de la Loire, la Croix de la Loire, la Dépêche, 
le Petit Dauphinois, la Dépêche Dauphinoise, 
publient hebdomadairement les prix pratiqués, de 
manière à ce que le public soit bien informé du 
prix qu'il est en droit d'exiger dans les Succur- 
sales. En consultant l'annonce ci-contre repro- 
duite, il est aisé de constater que les prix indiqués 
étaient, à l'époque mentionnée, inférieurs à ceux 
en usage dans les localités dépourvues de Succur- 
sales, c'est-à-dire de concurrence sérieuse. 

Qui donc oserait nier les avantages que ces an- 
nonces présentent pour le public, dans les jours 
' troubles où les hausses se succèdent parfois sans 
rime ni raison?... N'est-il pas agréable de savoir 
que, jusqu'à une date parfaitement détermmée et 
assez lointaine, on ne paiera plus aussi cher ni le 
vin, ni les légumes, ni les autres aliments?... De 
plus, lorsque l'épicier du coin rêve de vendre son 
vin d'eux sous de plus par litre, et les autres choses 
dix centimes de plus au kilogramme, quelle tête 
ne fait-il pas en lisant ces textes, modérateurs de 
ses élans mercantiles?... N'est-ce pas ce qu'on ap- 
pelle le bâton dans les roues? Et voilà comment 
les sautes brusques des cours, momentanément, 
se trouvent enrayées. 

Ces habitudes des Maisons sérieuses ont per- 
sisté durant toute la guerre et jusqu'à ce jour. 
Elles persisteront indéfiniment, heureusement. 
Nous avons donné, dans la Guerre, le Commerce 






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LA VIE CHEHE COMBATTUE 



207 



français et les Consommateurs j de nombreux 
tableaux relevés au cours des deux premières 
années de guerre, dans les localités comprises en 
plusieurs départements, à des moments divers; 
ces tableaux ont donné une idée des prix pratiqués 
aux époques variées de notre enquête, dans les 
succursales et chez le petit commerce de détail. 
Nous y renvoyons le lecteur, tout en ajoutant ici 
un complément indispensable. 

Prix pratiqués à Sainl -Julien {Puy-de-Dôme], 
à la date du 8 janvier 1916. 



Sucre le kilog. 

Pétrole le litre. 

Essence minérale... le litre. 

Café 125 gr. 

Riz pour la volaille, le kilog. 
Macaroni 500 gr. 



Prix pratiqués à Ludesse, par Champeix, 
à la date du 2â janvier 4916, 



piciers. 


Succursales. 


1 40 


1 30 


60 


55 


80 


75 


75 


60 


45 


50 


50. 


40 à 45 



Sucre . . . le kilog. 

Pétrole le litre. 

Essence minérale. le litre. 
Chicorée ... le paq. 100 gr. 

Café 125 gr. 

Riz pour la volaille. . 500 gr. 
Riz glacé , . . 500 gr. 

Macaroni, vermicelle, 500 gr. 



Épiciers. Succursales. 

1 60 1 30 

70 55 

80 75 

30 20 

75 00 

45 le k. 25 

50 le k. 35 

j le k. 40 
^paq.0 55à0 60 



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208 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LA VIE CHERE COMBATTUE 



209 





Prix pratiqués à Le Broc, par Issoire, 

à la date du 2^ févner 4946. 

Épiciers. Succursales. 

Sucre le kilog. i 50 1 30 ' 

^^^^o\e le litre. 65 55 

Essence minérale . . le litre. 80 75 

Vin, qualité ordinaire, le lit. 90 85 

Chicorée le paq. 30 20 

^^^^y'\ 125gr. 80 60 

^^z glace 500 gr. 50 35 

Macaroni, vermicelle. 500 gr. 60 à 70 1^'^^^ 40 à 45 

Savon ] 1.-I '^ (paq. 55 à 60 

f ^^^^ le kilog. 1 60 1 30 

Lessive le kilog. 50 35 

Bleu Guimet la boule. 05 05 

Chocolat Menier 500 gr. 2 » 1 90 

Petits beurres LU... 500gr. 1 50 1 40 

Prix pratiqués à Saint-Just, près Brioude, 
à la date du 25 septembre 4946. 

Épiciers. Succursales. 

Sucre le kilog. i 50 i 40 

Pétrole le litre. 60 55 

^^^é 125 gr. 75 60 à 70 

I^iz glacé 500 gr. 45 425 

Macaroni 500 gr. 50 40 

Vermicelle 500 gr. 50 40 

Savon le kilog. 85 80 

Extrait de Javel .... le litre. 80 40 

Alcali le litre. 45 40 

Lessive le kilog. 45 25 et 35 

Amidon 500 gr. 45 425 

Bleu Guimet 500 gr. 1 05 95 

Petits haricots... ,. le kilog. 90 80 

Pois cassés le kilog. 1 » .0 90 



Pois ronds le kilog. 

Thon la boite 1/8 

Petits pois la boîte 1 kg. 

Tapioca le paq. 250 gr. 

Chocolat Menier 500 gr. 

Petits beurres LU . . 500 gr. 
Gaufrettes Palmers. . 500 gr. 
Bonbons anglais. , . le kilog. 



Prix pratiqués à Sembadel [Haute-Loire), 
à la date du 25 septembre 4949. 



piciers. 


Succursales. 


90 


80 


65 


55 


2 50 


j 80, 90 
\ i », 1 10 


80 


35 et 50 


2 » 


1 80 


1 45 


1 40 


2 80 


2 60 


1 80 


80 



Sucre 

Pétrole 

-►Alcool à brûler 

Chicorée 

Café 

Biz glacé. 500 gr. 

Macaroni 

' t/i iiiiC'eiie. «..••...••..«.•• 

Extrait de Javel .... le l'tre. 

Lessive , le kilog. 

L Amidon 500 gr. 

p Petits haricots le kilog. 

Thon 

Petits pois boîte 500 gr. 

Tapioca ... 250 gr. 

Chocolat Menier 500 gr. 

Bonbons anglais. . . le kilog. 



r 

Epiciers. 

1 45 

55 

2 90 
60 
70 
40 
60 
60 
60 
55 

45 

1 10 

80 et 1 » 
75 
50 

2 20 
2 80 



Succursales. 

1 40 
55 
3 » 
50 
60 et 70 
425 
40 
40 
50 
40 

70 

1 10 

70 et 80 
85 
50 

2 20 
2 40 



On peut affirmer, d'une façon générale, que les 
Entreprises Modernes du commerce de Talimen- 
tation vendaient moins cher que les petits com- 
merçants, pour les raisons suivantes : 

14 




II 



1 I 



I 

r ' 



210 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Les petits commerçants, dont les marchés à 
livrer étaient, au maximum, à 90 jours, ont été 
vite arrêtés, dès le début, en raison de leur peu de 
réserve et du peu de capitaux engagés, propor- 
tionnels à leur chiffre d'affaires. 

La majorité des marchés des Entreprises Mo- 
dernes étant conclue ferme au début de Tan, à 
livrer en cours de Tannée, la mobilisation a troUvé 
les entrepôts garnis de marchandises. 

Elles ont imposé une restriction relative à la 
consommation, par une juste répartition des pro- 
duits alimentaires dans les Succursales, confor- 
mément aux besoins de la population non mobi- 
lisée. L'approvisionnement en denrées de première 
nécessité, dans toutes les Maisons , s'est ainsi ^ 

maintenu. 

Leurs prix de vente ont été inférieurs à ceux 
des autres commerçants, dont les réserves, vite 
épuisées, les ont forcés àsubirlaugmentation im- 
posée par les fournisseurs sur les marchés conclus 
après la mobilisation. 

La disponibilité des capitaux a permis aux En- ^^ 
treprises Modernes, au cours des hostilités, de 
payer d'avance de grandes quantités de denrées, 
telles que huiles, cafés, pâtes aUmentaires, con- 
serves, etc., etc. 

Il n'y a eu, dans les délais d'approvisionnement, 
que le retard dû aux transports. Les hausses sub- 
séquentes ne pouvaient atteindre les intéressés. 

La majorité des commerçants, au contraire, a 
dû régler ses commandes sur la rentrée des ca- 
pitaux, au fur et à mesure de la vente. Elle restait 



LA VIE CHÈRE COMBATTUE 



211 



souvent sans marchandises, entre la commande 
et l'arrivée de celles-ci. Une fluctuation de hausse 
t venait-elle à se produire, la répercussion se faisait 
immédiatement ressentir chez ces commerçants, 
dont les prix montaient d'une semaine à l'autre. ' 
Dans la crise que nous venons de traverser, lés 
Sociétés d'alimentation ont été les pondératrices 
entre les prix de vente d'avant-guerre et ceux en- 
gendrés par la guerre, et dont la hausse était tou- 
jours croissante. 

Une détente, cependant, se produisit eh faveur 
des petits commerçants. Elle dura peu. Ceux-ci, 
en elîet, en raison d'un moins grand débit, avaient 
encore en magasin des produits achetés aux 
^ mêmes cours que ceux de leurs concurrents qui 
avaient épuisé assez promptement les leurs. Ceux- 
ci, à un moment donné, avaient remplacé tout â 
des cours supérieurs. Cette situation se maintint 
à peine quelques jours. L'équilibre fut vite ré- 
tabli. Les marchandises en question furent bientôt 
écoulées et les petits commerçants ne les renou- 
^ vêlèrent qu'à des conditions onéreuses, qui ne 
leur permirent pas de vendre aux prix minima des 
tarifs des Entreprises Modernes. 

Oui, mais, dira-t-on, la situation, en ce qui 
concerne les Coopératives, du moins, affirma la 
supériorité de celles-ci sur les Entreprises Mo- 
dernes. Quelle erreur! si l'on tient compte des 
avantages, parfois scandaleux, dont les Coopé- 
ratives furent dotées, dans un esprit démago- 
gique qu'on ne saurait assez blâmer. 
11 est permis d'affirmer que les prix des Entre- 



.ip.^ 



? 'i 
È ï 






.' 



212 



LES ENTKEPRISES MODERNES 



LA VIE CHERE COMBATTUE 



213 



prises Modernes furent, au contraire, — et en 
dépit de la défaveur gouvernementale ou préfecto- 
rale dont elles furent si injustement entourées, — 
sensiblement les mêmes que ceux des Coopéra- 
tives. D'une façon générale, la hausse n'était que 
de 5 p 100-, pour de nombreux produits, il y 
avait égalité; pour d'autres, on pouvait relever 
une infériorité des prix. . , , 

A cela rien d'étonnant. Les frais généraux des 
Coopératives, qui auraient dû être les mêmes que 
ceux des Entreprises Modernes, étaient exonères 
d'impôts et de taxes diverses, qui frappent cruel- 
lement leurs concurrentes. Cela abaissait d'autant 
la valeur des marchandises. 

Les Coopératives, en outre, jouissaient d un 
régime particulier pour les approvisionnements > 
et les transports. De préférence au commerce, le 
Ministère du Ravitaillement leur livrait toutes les 
denrées à des prix inférieurs aux cours; elles 
avaient la priorité « sur tout et sur tous » ; le mot 
d'ordre, en haut lieu, était : « Tout pour la Coopé » ; ) 

rien au commerce. , 

Les Coopératives, cependant, ne pouvaient ré- 
pondre aux moyens de lutter contre la vie chère. 
Que les transports et la hberté du commerce re- 
viennent dans la situation d'avant-guerre, et les 
Sociétés d'alimentation reprendront vite l'avan- 
tage. Un fait le démontrera. 

« L'Intendance, à Agen, possédait un siock de 
pommes de terre. La Préfecture fit appel aux épi- 
ciers et aux Coopératives pour liquider cette mar- 
chandise. Les besoins de la clientèle ne permet- 



i 



I 



talent pas à ces auxiliaires de prendre de grandes 
quantités à la fois. L'Intendance refusa la livrai- 
son paY 100 ou 200 kilos, vu la perte résultant 
de chaque pesée. La Ruche Méridionale, alors, 
intervint. Elle prit livraison par o.OOO kilos. En 
48 heures, 20 Succursales vendirent ces 5. 000 kgs, 
aoprovisionnant ainsi la ville d'Agen de pommes 
de terre, à raison de 0,30 le kilo. » 

Ce dernier prix se passe de commentaires. 

Voici un tableau comparatif des prix pratiqués 
à Nanies, dans les Maisons à Succursales, chez 
les épiciers détaillants et les Coopératives. Ils ont 
été relevés en mars 1919. 



Maisons 




Coopératives 


à 


Concurrence 


delà 


Succursales. 


épiciers. 


Loire-Inférieure 


1 80 


2 » 


» 


1 50 


1 55 


1 55 


40 


50 et 60 


60 


50 


60 et 70 


60 


30 


40 et 45 


35 


5 » 


5 80 et 5 90 


5 40 


40 


50 et 60 


» 


35 


40 


» 


65 


85 et 90 


» 


6 20 


6 50 


6 40 


1 » 


» 


1 25 


45 


) 


50 



Riz le kilog. 

Tapioca le paquet 

Eau de Javel le litre. 

Lessive le paquet. 

Sel gros le kilog. 

Morue ....... le kilog. 

Harengs la pièce. 

Cristaux le kilog. 

Pétrole le litre. 

Huile d'olives.. . le kilog. 

Vinaigre le litre. 

Pommes de terre, le kilog. 



Les conserves Amieux, comprenant plats cui- 
sinés, conserves de poissons, étaient vendues, 
dans les Entreprises Modernes, 10 p. 100 meilleur 
marché que dans les Coopératives. Tous les 



s 



■H 



214 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LA VIE CHERE COMBATTUE 



215 



articles : lingerie, confection, bonneterie, chaus- 
sures, étaient aussi moins chersi. 

Une enquête à la Roche-sur-Yon donnait les 
différences de prix suivantes : 



Maisons 


Concurrence 


à Succursales. 


épiciers. 


4 40 


4 75 et 4 95 


35 


50 


40 


50 et 55 


65 


80 


i 25 


1 50 


40 


1 » et d 30 


6 20 


7 60 et 9 » 


5 » 


5 80 et 6 ^ 


1 80 


2 » 


4 05 


4 80 et 5 » 


30 


50 


1 50 


1 55 et 1 75 


50 


75 et 80 


40 


50 


i » 


1 25 et i 50 



Bougie le paquet. 

Cristaiix le kilog. 

Chicorée le paq. 100 gr. 

Pétrole .... le litre. 

Essence.. le litre. 

Eau de Javel le litre. 

Huile d'olives le kilog. 

Morue le kilog. 

Riz le kilog. 

Savon le kilog. 

Sel gros .le kilog. 

Tapioca le paq. 250 gr. 

Lessive le paquet. 

Harengs la pièce. 

Vinaigre le litre. 



Il n'y eut guère qu'une ville où ceux que Ton 
appelle les Pouvoirs publics, fort intelligemment, 
je l'avoue, associèrent une Entreprise Moderne 
aux Coopératives. C'est à Limoges, dont la muni- 
cipalité est collectiviste. Elle sut ainsi rendre \\n 
éclatant hommage au capitalisme qui a du cœur. 
L'Administration municipale — et M. Betoullelui- 
lï^ême — témoigne que l'Alimentation du Centre 
a servi de régulateur des prix et qu'elle fut tou- 
jours prête à multiplier ses efforts, parallèlement à 
elle. D'un autre côté, l'Alimentation du Centre 



i 



i 



constate que c'est grâce aux efforts de la munici- 
palité, qu'elle doit d'avoir pu maintenir des prix 
raisonnables. Naturellement, les efforts du Préfet 
s'ajoutèrent aux efforts des deux éléments pré- 
cités. L'action engendre l'action, si l'union fait 
la force. Voilà pourquoi, pour les vins notamment, 
et malgré les difficultés résultant delà réquisition 
de ses wagons-réservoirs, les prix de l'Alimen- 
tation du Centre n'ont jamais dépassé 1 fr.60 le 
litre, pour des vins titrant une moyenne de 9 à 
iO degrés; les mêmes vins se vendaient ailleurs 
2 francs, 2fr.25 et 2 fr.SOle litre. Ce sont les faci- 
lités de transports, dues à l'influence du Député- 
Maire de Limoges, dont la sollicitude pour ses ad- 
ministrés ne s'est pas démentie pendant toute la 
durée de la guerre, qui eurent pour conséquence 
de tels résultats. 

Il nous a paru intéressant de relever les prix 
d'ensemble pratiqués au cours des années 1914-, 
1918 ei 1919, dans une Société d'Alimentation de 
l'Est, les Docks Saint-Georges, à Nancy : 



19!4 



1918 



19iQ 



Vin rouge. ....... le litre. 

Vin blanc le litre. 

Huile de table. . le kilog. 
Savon de Marseille 72 %, kg. 
Pâtes { en vrac, le kg. 
alimentairesf en paq., le kg. 
Saindoux pur porc, le kilog. 
Graisse végétale . . le kilog. 

Riz glacé le kilog. 

Riz ordinaire le kilog. 



50 


i 80 


1 50 


60 


2 10 


4 90 


1 20 


6 50 


5 » 


70 


3 60 


3 20 


80 


2 » 


1 70 


i *o 


2 60 


2 60 


2 40 


8 20 


4 90 


1 85 


5 50 


5 » 


1 y> 


3 » 


i 30 


80 


2 20 


i 20 



■ m. il 




1 



216 LES ENTREPRISES MODERNES 

1914 1918 1919 

Haricots blancs.... le kilog. 80 2 20 1 30 

Lentilles le kilog. 80 2 80 1 20 

Chicorée le kilog. 60 5 60 3 » 

Chocolat le kilog. 3 20 5 60 6 » 

Vinaigre le litre. 50 1 30 1 30 

Pétrole le litre. 35 80 70 

Essence le litre. 55 4 20 i 20 

Beurre d'Isigny . . le kilog. 4 » 16 » 10 » 

Mais, où le rôle des Entreprises Modernes 
mérite particulièrement d'être signalé, c'est dans 
la lutte pour la compression des prix. A côté des 
initiatives individuelles, il y eut les initiatives 
collectives; les unes et les autres ont produit 
d'excellents résultats. 

Voici rEpargne de l'Ouest qui, dès avant la 
guerre, mène une campagne active pour qu'on ne 
vende plus du sucre brut pour du sucre net, sous 
prétexte qu'on ne sucre pas son café avec du 
carton. Gela n'alla point sans inconvénients : 

Certaines grandes raffineries qui fabriquaient, 
en 1914, plus de 100.000 kilos de sucre raffiné, 
par jour, livraient, en moyenne, le 1/3 de leur 
production en brut pour net, de telle sorte que 
les clients bénévoles payaient, au prix du sucre, 
30 grammes environ d'emballage qui, à ce mo- 
ment, coûtait fr. 20 le kilog. L'économie réa- 
lisée par tous les consommateurs est facile à 
calculer; aussi, ces raffineries, mécontentes du 
procédé de l'Epargne de l'Ouest, décidèrent-elles 
de la priver de sucre; la Société eut recours à 
d'autres raffineries. Ces dernières lui firent les 



LA VIE CHÈRE COMBATTUE 



217 



«^ 



( 



mêmes prix que ceux pratiqués à Nantes; et c'est 
tout à leur honneur. 

De plus en plus, les prix augmentaient ; en 1915, 
l'Epargne de l'Ouest s'entendit avec le Préfet, 
M. Hyfrard, pour prendre des mesures propres 
à enrayer la hausse. Le système de publication 
des prix était adopté et appliqué. 

Nous relevons le passage suivant, d'une lettre 
adressée, le 11 juillet 1916, à la Direction : 

€ Vous n'avez jamais été animés, depuis l'ou- 
verture des hostilités, par le moindre désir de 
lucre; beaucoup de maisons, tant à Nantes que 
dans les départements limitrophes, qui ne rece- 
vaient plus, dans les mêmes délais ni aux mêmes 
3rix, les marchandises courantes, ont augmenté 
eurs prix dans d'assez fortes proportions, tandis 
que vous avez usé de tous les moyens en votre 
pouvoir pour maintenir vos anciens prix. Il en a 
été ainsi notamment pour le sucre, le sel, le pain, 
les pétroles, les pommes de terre, etc., etc. » 

Hélas ! les Préfets se suivent et ne se ressemblent 
pas ! 

Les Docks du Centre, à Tours, ne négligèrent 
rien pour stimuler la production et contrebattre 
l'action scandaleuse de certains intermédiaires 
dénués de scrupules. Persuadés de ce que, la 
hausse, on ne pouvait l'enrayer qu'en lui opposant 
une coopération étroite et confiante du producteur 
et de l'acheteur, du commerçant et du consomma- 
teur, ils instituèrent, dans leurs bureaux, un 
€ Office pour la lutte contre la Vie chère », dont 
la mission consista à rechercher les bases d'une 



m ^ 



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■* f 






2i8 



LES ENTBEPRISES MODERNES 



collaboration efficace entre eux-mêmes, Docks 
du Centre et leur clientèle, en vue d'une action 
commune contre la vie chère. L'Office fut chargé 
de recevoir et d'étudier toutes les suggestions, 
toutes les initiatives qu'on lui adressait, et qui 
'étaient de nature à modifier heureusement les 
méthodes commerciales en cours, le jeu de l'offre 
et de la demande, les relations entre le vendeur et 
le consommateur, etc.. 

Les meilleures idées reçues, les plus pratiques, 
étaient mises en application dans les Succursales. 
Le zèle des correspondants bénévoles de l'Office 
était suscité, puis entretenu par une large publi- 
cité de tous les journaux importants de 9 dépar- 
tements. De nombreux prix de 100, 50et2o francs, 
récompensaient, en outre, les auteurs des réponses 
les plus intéressantes. 

Les Docks du Centre saisissaient, d'autre part, 
toutes les occasions qui s'offraient à eux de pro- 
voquer une baisse des cours. En veut-on un 
exemple? Voici la lettre que leur Directeur, 
M. Finot, envoyait au Préfet d'Indre-et-Loire, le 
18 novembre 1918 : 

« Vous avez bieil voulu me demander, par votre 
lettre du 31 octobre, si la Société des Docks du 
Centre consentirait à accorder des réductions de 
prix aux fonctionnaires qui pratiqueraient leurs 
achats dans ses Succursales. 

« Ainsi que vous le savez, nous nous sommes 
toujours montrés prêts, depuis le début de la 
guerre, à seconder tous vos efforts en vue de faci- 
liter le ravitaillement de la population. C'est vous 



p 



f 



;.A Vïp: CHEBE COMBATTUE 



219 



dire que nous serons très heuraux, cette fois 
encore, de vous apporter notre concours désinté- 
ressé pour lutter contre l'augmentation croissante 
du coût de la vie. 

« Mais nous désirerions vous offrir, pour lepublic 
de votre département, des avantages supérieurs à 
ceux que vous nous demandez, et profiter da cette 
occasion pour prendre l'initiative d'un appel à 
tous nos collègues, en vue de l'adoption de nou- 
velles méthodes commerciales, susceptibles d'ap- 
porter à la population ouvrière une amélioration 
sérieuse de son sort. 

« Au moment où la Paix victorieuse nous 
apporte l'espérance d'une vie moins chère, il serait 
inadmissible que le maintien d'habitudes cona- 
merciales surannées fût un obstacle à la baisse 
rapide du prix des denrées alimentaires. Aussi, 
estimons-nous que le moment est venu pour nous 
d'offrir aux autorités publiques, de vendre tous 
les produits de première nécessité sans aucun 
profit pour nous et sous le contrôle absolu. 

« Nous ne vous faisons nullement cette propo- 
sition dans le but de réclame et pour nous créer 
un avantage moral sur nos concurrents, et nous 
serions très heureux que ceux-ci acceptassent 
tous notre proposition, afin que l'abaissement du 
prix de la vie, que nous désirons, devînt, grâce à 
notre initiative, une réalité pour tous. 

« Nous vous demandons donc, monsieur la Pré- 
fet, de désigner une Commission composée exclu- 
sivement de consommateurs; celle-ci dressera la 
liste de toutes les denrées alimentaires de pre- 



> 



t 



220 



LES ENTREPRISES MODERNES 



mière nécessité, et nous nous engageons à l'avance 
à accepter son contrôle pour la vente de tous les 
produits qu'elle aura désignés. 

(C Nous n'avons pas besoin d'ajouter que le 
sacrifice que nous nous proposons de faire ne sera 
pas réservé à une catégorie de consommateurs, 
mais qu'il sera étendu à tous les habitants de votre 
département. Messieurs les fonctionnaires auront 
ainsi la satisfaction de penser que leurs efforts 
auront produit un résultat heureux pour la popu- 
lation entière. 

« Nous nous tenons à votre disposition, mon- 
sieur le Préfet, pour étudier avec vous-même, 
comme avec les autres négociants d'Indre-et-Loire, 
s'il y a lieu, les moyens les plus propres à réaliser 
notre conception. 

« Nous formons des vœux pour que la population 
bénéficie le plus rapidement possible de l'offre que 
nous vous faisons, et qui nous est inspirée par un 
sentiment de solidarité nationale et de patriotisme 
qui sera certainement partagé par la majorité 
des commerçants français. » 

A la suite de cette lettre, une organisation très 
importante fut créée par M. le Préfet d'Indre-et 
Loire, en vue du contrôle des prix de vente des 
denrées de première nécessité. L'initiative des 
Docks du Centre entraîna un certain nombre de 
négociants de la ville, et les résultats furent des 
plus heureux. 

La presse locale, rendant compte de cette œuvre, 
exposait, dans son numéro du 3 février 1919, que 
les Docks du Centre et leurs imitateurs, désireux 



1 



> 



LA VIE CHERE COMBATTUE 



221 



M ^ 



de seconder les efforts de M. le Préfet et ceux de 
M, le Maire de Tours, en vue de favoriser le ravi- 
taillement de la population et de lutter contre la 
vie chère : 

« Sont disposés à consentir, non seulement au 
profit des fonctionnaires, mais au profit de tous 
les consommateurs, des avantages que ceux-ci ne 
manqueront pas d'apprécier. Us se sont engagés à 
vendre tous les produits de première nécessité sans 
aucun profit et sous le contrôle de ï Administration. 
La Commission de contrôle des prix des den- 
rées de première nécessité a déjà tenu plusieurs 
séances, au cours desquelles elle a arrêté une liste 
de 25 denrées de première nécessité. Elle a décidé 
que tous ces produits seraient vendus au public 
avec une majoration de 10 p. 100 du prix de revient 
des denrées vendues dans les magasins, dont 
5 p. 100 pour les maisons de gros, et S p. 100 
pour les maisons de détail. Cette majoration ne 
représentant même pas les frais généraux, il est 
permis de dire que les ventes se feront au prix 
coûtant. L'intelligente et patriotique compréhen- 
sion des nécessités de l'heure présente, dont té- 
moigne ce généreux désintéressement, fait le plus 
grand honneur à ces notables commerçants... » 

Cette mesure, que la Société étendit dans toutes 
les régions où elle a des Succursales, eut pour 
effet immédiat de contraindre les autres commer- 
çants à abaisser leurs prix, afin de pouvoir sou- 
tenir la concurrence. 

Enfin, M. Noulens vint. Il savait comment la 
Révolution, jadis, a été conduite à la taxation et 



I 



[/ 



222 




1 



LES ENTREPRISES MODERNES 



aux lois du « maxiriium y> ; il savait la stérilité de 
ces mesures prises par nos grands ancêtres; mais 
il savait surtout qu'il ne suffit pas de copier 
rtiistoire pour faire quelque chose de neuf et 
d'heureux. Il a eu raison. 

Si la Convention a été amenée, occasionnelle- 
ment, à des mesures de circonstances un peu 
rudes, la cause en fut aux excès Constatés à Lyon, 
le 20 février 1793, par Lacombe, Salicetti et Del- 
cher. En dépit des sollicitations de la Commune 
de Paris, l'ensemble y était férocement hostile. 
La Gironde, avec Buzot; la Montagne, avec Saitit- 
Just et Robespierre, n'en voulaient pas, et Marât 
lui-même qualifiait les manifestants de « pertur- 
bateurs du repos public ». 

Les démagogues, lorsqu'on les écoute, sont 
toujours des perturbateurs de repos public. Mais 
les Pouvoirs publics, hélas ! savent trop peu se 
défendre contre les suggestions et les inquiétudes 
qu'ils leur donnent. 

En regardant en arrière, dans le recul que 
présentent aujourd'hui certains événements, oti 
voit mieux se dessiner le contour des choses ; les 
Vigilants faillirent devenir les « perturbateurs » 
d'aujourd'hui. Sous leur impulsion, il y a quel- 
ques mois, la rue fut quelque peu agitée; on sac- 
cagea quelques marchés ; on enfonça quelques 
devantures. Les prix normaux, tant contestés, 
n'existaient pas encore. M. Noulens les instituai 
Les troubles cessèrent comme par enchantement; 
le consommateur pouvait juger des prix pratiqués 
dans le commerce ; il se rendait un compte exact 



LA VÎE CHERE COMMTTOE 



223 



de leurs inévitables fluctuations, malheureilse- 
ment plutôt ascensionnelles; il sentait la nécessité 
de la modération, en même temps que le produc- 
teur sentait aussi la nécessité de la modération de 
ses exigences, et l'on peut dire que, si la hausse 
n'a pas été enrayée, du moins elle fut ralentie, et 
c'est déjà beaucoup. De plus, les prix normaujc 
n'ont pas banni les arrivages, comme eussent fait 
les taxes; et c'est énorme. Les Comités de Vigi- 
lants s'affirmèrent satisfaits; cela proiiVe qu'ils 
étaient composés de gens raisonnables ail bon 
sens desquels un appel pouvait être adressé. La 
compréhension des choses est un remède contre 
l'exaltation, cette sœur du parti-pris, de l'injustice 
et de la brutalité. 

Quand les lois de taxation ont sévi avec inten- 
sité, l'histoire dit que le peuple accueille, comme 
une libération nationale, les lois qui les sup- 
priment; si ce fut prouvé, chez nous, au 4 Nivôse 
de l'an III, ce sera prouvé, demain, par l'Angle- 
terre. On pensera, de l'autre côté du détroit, 
comme jadis on a pensé chez nous : les taxations, 
qui donnent satisfaction à l'opinion publique, ne 
donnent aucune satisfaction à l'estomac dû public; 
elles sont profondément contraires à l'équité et à 
l'intérêt d'tin pays. Qui peut dire si le régime de 
taxation tombera de lui-même, ou s'il ne sera p^i 
balayé lorsque le peuple se rendra compte de ses 
méfaits ? Chez nous, c'est un coup de révolte qui 
a emporté tout le système dont Taine a dit qu'il 
n'était plus qiie celui « d'une politique de sau- 
vages, qui abattent l'arbre pour avoir le fruit >. 



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224 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Ce coup de révolte ne sera assurément pas unique 
dans l'histoire. Les prix normaux, en dépit de 
tout le mal qu'en ont dit certains, ayant, dès leur 
mise en vigueur, provoqué lapaisement, s'ils 
disparaissaient, seraient regrettés par les plus 
clairvoyants d'entre les citoyens français. M. Nou- 
lens peut être sûr qu'ils constitueront le meilleur 
de son œuvre. Bien faire et laisser dire, doit être 
la devise d'un ministre, plus que la devise de 
quiconque. 

Il n'y a pas que les démagogues qui soient des 
protestataires contre la libéralité d'un système. 
Des opposants, il y en a aussi à l'étranger. Oh! 
ceux-ci, évidemment, on les connaît moins. 
Mais, de ce qu'on les connaît moins, parce qu'ils 
sont moins tumultueux et parce qu'ils sont plus 
lointains, il faut bien se garder d'en conclure 
qu'ils n'existent pas. Nous en avons rencontré, il 
faut bien le dire, chez certains de nos Alliés. Chez 
lesquels?... Réfléchissez, et vous comprendrez. 

Il paraît que l'Angleterre, dans la situation 
spéciale qui lui était créée par ses réglementations 
à outrance, et par ses taxes de plus en plus géné- 
rales et de plus en plus sévères, est intervenue, à 
maintes reprises, pour nous inciter à nous en- 
gager dans la voie pénible où elle-même s'est 
engagée. Elle employa la persuasion, et ses efforts 
demeurèrent vains ; la persuasion dégénéra bientôt 
en pression discrète; elle ne fut pas plus heureuse 
dans sa tentative; elle ne put entamer, comme 
elle l'eût voulu, le régime des prix normaux, en 
même temps que celui de la liberté commerciale, 



II 



LA VIE CHÈRE COMBATTUE 



225 



auquel, si heureusement, nous revenons peu à 
peu. Charbonnier, dit justement le proverbe, est 
maître dans sa maison, et c'est bien le moins. 

Mais l'établissement de ces prix normaux ne 
fut pas toujours chose facile. Nous en trouvons 
la preuve en ceci que, partout en France, les En- 
treprises Modernes en pratiquèrent d'inférieurs, 
toujours pour agir dans le sens de la compres- 
sion. Qu'on en juge parles exemples suivants : 

Établissements Brisset (A?îgers). 



Prix normaux. Nos prix. 



Graisse alim. Végét., le kilog. 
Huile d'olive pure, le kilog. 
Huile d'arachide. .. le kilog. 
Vinaigre d'alcool... le litre. 

Vinaigre de vin le litre. 

Pommes de terre., le kilog. 
Pâtes alim. en vrac, le kilog. 



5 20 
7 50 

6 50 

1 30 

2 50 
50 
2 20 



4 90 
7 20 

5 80 

1 15 

2 30 
45 
2 » 



(Angers, 26 août 1919.) 



DEPARTEMENT DU MORBIHAN 

Épargne de VOuest. 



Pâtes alimentaires, le kilog. 
Pâtes alim. en vrac, le kilog. 

Vin blanc . le litre. 

Huile corn, de table, le kilog. 

Huile d'olive 

Vinaigre d'alcool... le litre. 
Sucre roux (non taxé), le kg. 

Café torréfié le kilog. 

Chicorée suivant marque.. . . 



Prix normaux. 


Nos prix. 


2 30, 1 


70 


1 90, 2 )> 


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2 V, 2 50 


2 20 




2 10 


6 » 




5 60 


8 » 




6 80 


1 50 




1 05, i 15 


3 » 




2 60 


9 » à 10 


» 


dep. 8 » 


3 60 à 4 


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dep. 3 40 


(Le 2G août 


1919.) 






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fy tj Port-Salut 

^^y;>i Camembert (ini^r<jne). jiièce. 

'\ii''l> Graisse régétale . h; lulof^. 

,,. ; . Saindoux (Havilail.). le kiloi'. 

'^>'i^>^ . Lard gras (liavitail.)- '♦' Inlof^'. 

rM Porc frais . le kilog. 






DÉPARTKMr'NT DK LA MAUNE 







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btahlissemoUs Miellé. 

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Prix iiorraauj. 



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U; kilof». 
le kilog. 



40 

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8 » 

2 » 

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4 90 

4 » 

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Nos prix. 

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10 80 

7 60 

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4 80 

3 70 

10 20 



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(Lo 2() août \W.).) 



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- . Ealre temps, une délégation de TUnion des 
Entreprises Modernes exposait au Ministre du Ua- 
Vîtaillement le programme suivant : 

Constitution des Stocks du Uavitaillement. 



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-.i;^^ Que la liquidation de tous les stocks, 

ceux de l'armée nationale et ceux de l'armée des 
Alliés — soit effectuée par tous les commerçants 
/offrant des garanties sérienses au point de vue du 
cpptrôle des prix de vente, et non pas par les Coo- 
pératives seules ; 

. 2^ Que les aclials soient effectués sur les 
marchés étrangers, parles maisons de commerce 
A;', qui Dût rhabitude de ce genre d'affaires. 

Quels que soient le dévouement, les cap^icités 
d'organisation de la Fédération des Coopératives; - 
.quelle que soit la bonne volonté de ses membres^ 
-^ilsnepourrof^t f^voir ni la cpmpélence, ni les relu- 












tîons', ni les moyens d'aclîon des 2 ou 3.000 lirmes 
l^r qui s'occupent de[)uis de longues années de ce 

l^'f^genre d'affaires. 

'^' D'autre part, la seule organisation de VinmienSÇ 

•maison <Ie couhïumto que deviendrait alors, sur 
de telles bases, le Ministère <bi HavilaiUement, 
exigerait des années de travail. 

Or, la situation est pressante; le pnys ne peut 
plus longtemps attendre — 

3^ L'augmentation des importations par la 
suppression des droits de douane a^l surtout par la 
suppression de ces doyennes int(U'irures que sont 
les octrois des villes ouvrières, 

4" Laisser aux iiulustriels s'occnpant à la 
fabrication des huiles, sucres, etc., le soin de s\)r- 
ganiser polir accroître, dans les conditions vou- 
lues, rim|)ortation des matières premières qui 
sont nécessaires à leur fabrication. Les initiatives 
couime celle du Syndicat des Chocolatiers, qui 
s'est occupé de grouj»er les commandes en sUère 
et en cacao de ses adhérents, sont autrement pro- 
ductives de résultats ((ue la réalisation de ces 
achats entre les mains du Ministère du Havitaille- 

>menl. La façon dont ce dernier, malgré ses bonnes 
intentions, a réalisé le ravitaillement en sucre, en 

x-est la preuve évidente. 

5« Que l'Etat doit exiger la déclaration obli- 

' gatoiredes récoltes — nous souunes, sur ce point, 
entièrement d'accord avec la Fédération des Coô- 

péraliveB. 

Q^ Notre groupement s'élève énergiquemeht 
CÔhUôit^oulo réquisition dans le commerce, al- 



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228 



LES ENTREPRISES I MODERNES 




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tendu "qu'aucun commerçant ne s aviserait de 

tenter l'importation d'un produit, s'il avait la 

^i>, ^.,0fl' crainte de voir réquisitionner, h son arrivée, la 

:^ ' " qu il aurait achetée. La méthode du 

•^^ ' droit de la ré(iuisition équivaudrait, en tout état de 

cause, à la suppression de Tiinportation libre. 

Organisaiioii de la Uépartitiofi. 

La répartition des denrées provenant de la liqui- 
dation des stocks, comme aussi des achats que 
l'Etat a pu être appelé à faire jusqu'à ce jour, de- 
vrait être elTecluée sous le contrôle de l'Etat. Le 
rôle du Minislrro du KavilailhMuoul serait alors de 
veiller utilninont h ce que l;i vmmiIo on fftt faite, 
aux prix convenus, à ceux ([ui auraient été sus- 

•;; ceptibles de recevoir les attributions. . 

Notre groupement ne saurait admettre aucune 
restriction à la liberté des transports. 11 estime, 
contrairement à l'avis des Coopératives, que le 
^ fait d'opérer les transports |)ar ordre du Ministère 
du Ravitaillement, ne fera i)as circuler plus-rapide- 
mentles wagons- réservoirs et les wagons spéciaux 

" indispensables à la répartition. Jl est facile de 
prouver que, [tendant la guerre, les wagons- 
réservoirs du Tare National ont fait un service 
beaucoup moins intensif que les quelques wagons 
qui sont restés entre les mains du commerce. 
Cela s'explique, d'ailleurs. Ces wagons étant 
attribués, pour un seul voyage, aux Coopératives 
favorisées, ces dernières n'avaient pas l'organi- 

. . ^w sation nécessaire pour en assurer le chargement 



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LA VIE CHÈWE 'COMBATTUE 



229 



et le déchargement immédiats. Très peu nom- 
breuses sont, en effet, les Coopératives qui sont 
préparées pour un service semblable et qui ont 
un embrancbemcnt pour recevoir les wagons- 
réservoirs. 

Stabilhation des Cours. — Contrôle. 

Pour les produitK aulrcs que ceux provenant de 
la liquidation des stocks, un contrôb; <levrait 
être exercé par les agents du Ministère du Ravi- 
taillement du par le Service des l'^;iudes. Notre 
groupement est tout disposé à se jdier aux ga- 
ranties qui lui seraient demandées à ce sujet. Ses 
adhérents enlenchuil. n'cMn; pas conloiKhis avec les 
mercanl.ia, <l<)nl. les c<ms(>nimalenrs sont,, eu ce 
moment, si souvent, les victimes. A cet effc^t, il 
i)ITre, pour les marchandises de première néces- 
sité de son ressort, que les prix de vente soient 
lix^s chaque semaine par un bureau constitué 
d'accord avec le Ministère du Ravitaillement.. 

Il s'engage à pratiquer les prix ainsi établis, 
dans les 20.000 magasins de vente que ses 
adhérents possèdent dans la France entière. 

Et il rap|)clle, à ce sujet, <|ue le ron<-.tionnement 
des Succursales d'alimentation donne, au point 
de vue du prix de vente, toutes les garanties dé- 
sirables, puisque les marchandises livrées dans 
ces Succursales sont facturées aux gérants aux 
prix auxquels elles doivent être vendues au public, 
-la rémunération consistant seulement en une re- 
mise variable suivant les articles. Le service de 



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LÉS fîîïti^«pRWRfi(-iï0bTî!i\t«Bs :ç:^:^^ • 

contro|o et d'iuspeciiQU d^ chacïitt dôS-adh^reniB ;^ 
du-Sjrridiràt des Maisons à SncCursales periïiOt ^^^^ 
d'assurer l'exécution des confiais, interdisant se-- -| 
vèreinent aux gérants toute niajorution do prix et ^ 31 
'toute altération do la marchandise au préjudice 3,^ 
des clients. 

La création des restaurants populaires peut 
avoir une induence [)0ur réfi;l(Mnenter le coût do 
la vie, en certains quartiers ouvriers, nuiis la fon- 
(lation de nouvelles l)nra(|ues est iuulilo partout où 
il existe des Co()|>oratives et des Maisons à Suc- 
V (Jursales multiples, |»ar<-e (|ue ces organisations 
', .fént)plisseut, sans frais pour TEtat, le même rùle 
régulateur. 

l^ubliciU des prix. 



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., y. Notre grouj>euuMit a toujours été d'avis qu'une 

"publicité très grande doit être donnée aux prix de 

vente de tous les produits de première nécessité. 

.Ces prix <levraiont ètrn ariirhés dans toutes les 

Maisons de vente. 

yX'est, d'ailleurs, sur rinsistnîu',e de îu>s Maisons, 

que le décret imposant rallicliage des prix avait 

été rendu. 

., ; ..Non seulement les i)rix sontaflii^hés dans toutes 

*^iél Maisons de vente dépendant de notre grou- 

('pemeut, mais encore les propriétaires de ces 

vJlftWns publient chaque semaine, dans le journal 

quotidien de leur région, les courg de ces denrées» 

en portant à la connaissance du public les prix 

^pratiqués dann leurs Sucoursalos. Les Maisonàdui 

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LA VIE CHERE COMBATTUE 



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ont eu cette initiative, alors qu'elle n'était pas 
imposée, ont entendu, non pas faire de la réclame, 
—- car nul n'ignore qu'il n'est pas besoin de ré- 
clame en ce moment pour vendre les denrées 
nécessaires à la vie — mais bien remplir un rôle 
social dont l'utilité ne saurait être méconnue. 

Au résumé, le Groupement de VUnion des En- 
treprises Modernes et le Syndicat des Maisons 
d'Alimentation à Succursales, pris de noble ému- 
lation, entendent apporter, comme les Coopé- 
ratives, leur concours contre la vie chère. Elles 
peuvent le faire par des moyens dont l'efticacité 
ne peut être mise en doute, étant donnée Timpor- 
laoce considérable que les Maisons à Succursales 
multiples ont conquise dans le pays; si l'on consi- 
dère que le chiffre d'affaires des Coopératives est 
très éloigné du chiffre total des transactions inté- 
rieures, le rôle des Maisons Modernes d'Alimen- 
tation est autrement opérant. 

Il appartient au Gouvernement de dire s'il 
entend que le Groupement parachève son œuvre. 

Malheureusement, les actes les plus désinté- 
ressés n'ont pas toujours l'accueil qui devrait leur 
être réservé, — à cause de la bureaucratie, inapte 
à les comprendre. La Maison Olida, en particulier, 
en sait quelque chose, elle qui mit, mais parfaite- 
ment en vain, tout son matériel et son personnel à 
la disposition du Ravitaillement, au moment où ce 
concours avait le moins de raisons d'être dédaigné. 

N'importe! rien n'empêche qu'un acte néces- 
saire n'ait été accompli... quand il a été accompli. 



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çonlro|o et d'iuspectiQU do chacun dés adhéroniH 
du Syndicat des Maisons à Succursales permet 
d'assurer rex(5r.Ulion des confrals, inlerdisanl se- 
vôreineni, iu\x gt'u'anis toule inajoralion de prix et 
toute altérai ion do la inarchîmdise au pri\judice 

' dos clicrils. 

La création des reslatiiauls populaires peut 
avoir une iri(lueiH*o pour r(*}^leniciiler le coiit do 
la vie, en cerinius ([u.irlirrs oiivriers, mais la fon- 
dation de nouvelles har.Kju^^s esl. iînilih^ parloul. où 
il existe des (]o(>|)<'ralives (M. di^s Maisons à Suo 

V çursales nnilliples, |hirce {\\n^ ees oi-}^anisali(Uis 
reinpiissenl., sans frais pour ri^^lat, le même roie 
régulateur. 

I^ublicild (les p?'ix. 

Notre {^rou|»einent a t(Mij(Mirs l'té «l'avis ([u'une 
publicité très jurande doit être rionnée aux jirix de 
vente de Ions les proJuils de |M*emiri'e nécessité. 
Ces prix devrai<Mit rUr. alli<li(''s dans toutes Ics 
Maisons de vente. 

C'est, (Tailleurs, sur Tinsislaru-e de nos Maisons, 
que le dé<*ret inip(»sant ralliidia^c» des piix avait 
été rendu. 
.., r.Non seulemeni les prix sontaffiehés dans toutes 
' léâ Maisons de vente dépeiulant de notre {grou- 
pement, niais encore les pro[)riétaires de ces 
M(iisons publient cha(|ue semaine, dans le journal 
^quotidien de leur région, les cours de ces denrées» 
en portant à la connaissance du public les prix 

'pratiqués dan^ |eura Succursales. Les Maisonàijui 




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LA VIE CHERE COMBATTUE 



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ont eu cette initiative, alors qu'elle n'était pas 
imposée, ont entendu, non pas faire de la réclame, 
— car nul n'ignore qu'il n'est pas besoin de ré- 
clame en ce moment pour vendre les denrées 
nécessaires à la vie — mais bien remplir un rôle 
social dont l'utilité ne saurait être méconnue. 

Au résumé, le Gro ipement de V Union des E?i- 
treprises Modernes et le Syndicat des Maisons 
d'Alimentation à Succursales, pris de noble ému- 
lation, entendent apporter, comme les Coopé- 
ratives, leur concours contre la vie chère. Elles 
peuvent le faire par des moyens dont l'efficacité 
ne peut être mise en doute, étant donnée l'impor- 
tance considérable que les Maisons à Succursales 
multiples ont conquise dans le pays ; si l'on consi- 
dère que le chiffre d'affaires des Coopératives est 
très éloigné du chiffre total des transactions inté- 
rieures, le rôle des Maisons Modernes d'Alimen- 
tation est autrement opérant. 

Il appartient au Gouvernement de dire s'il 
entend que le Groupement parachève son œuvre. 

Malheureusement, les actes les plus désinté- 
ressés n'ont pas toujours l'accueil qui devrait leur 
être réservé, — à cause de la bureaucratie, inapte 
aies comprendre. La Maison Olida, en particulier, 
en sait quelque chose, elle qui mit, mais parfaite- 
ment en vain, tout son matériel et son personnel à 
la disposition du Ravitaillement, au moment oii ce 
concours avait le moins de raisons d'être dédaigné. 

N'importe! rien n'empêche qu'un acte néces- 
saire n'ait été accompli... quand il a été accompli. 



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232 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Et c'est pourquoi nous ne désespérons pas de lire 
à V Officiel, à une date qui nous est inconnue, le 
discours d'un ministre qui, épris de justice autant 
que de vérité, s'écriera : 

« Mais je manquerais à mon devoir si, comme 
Ministre du Commerce et du Ravitaillement, je ne 
venais ici rendre un hommage complet, absolu, 
à l'aide que, pendant la guerre, et surtout après, 
j'ai trouvée et que j'aurais pu trouver davantage 
encore, auprès du commerce français organisé. 

« En ce moment, on jette de tous côtés de la 
boue au commerce français, aux commerçants de 
gros, aux commerçants de détail, aux Maisons à 
Succursales, aux magasins les plus divers, qu'il 
s'agisse des fruits, des viandes, des huiles, des 
vins, du lait. On accuse tous les jours le com- 
merce français de détourner le Pactole à son pro- 
fit. Eh bien! je sais que, dans notre situation éco- 
nomique déséquilibrée, le commerce moderne, bien 
qu'il n'ait rien à vendre, a constitué des œuvres 
de solidarité que vous ignorez, mais que je connais. 
« Nous avons favorisé les Coopératives; nous 
les avons dotées de privilèges; mais je considère 
que ceux qui ont vendu les denrées de première 
nécessité aux prix des Coopératives, en n'ayant ni 
avantages, ni privilèges, dépouillés qu'ils étaient 
souvent de leur matériel d'exploitation réquisi- 
tionné pour des concurrents; que ceux-là, dis-je, 
ont autant et plus de mérite que les Coopératives. 
<( Je dis ce que je pense i>. 



/ 



XV 



Le groupement par affinités. 



Les Entreprises Modernes, hier, s'ignoraient 
totalement entre elles. Aujourd'hui, elles ne se 
connaissent encore que très peu. Elles ne savent 
donc pas tout le parti qu'elles pourraient tirer d'une 
solidarité absente. Celles qui se connaissent et 
commencent à se sentir les coudes, ce sont les 
Maisons à Succursales de tout genre. Les Grands 
Magasins et les Banques ont l'air de dire pré- 
somptueusement : « Nous nous suffisons à nous- 
mêmes ! » Et puis, ce sont des potentats ; les 
autres, à leurs yeux, ne sont que de la poussière 
de grosses affaires. Ils changeront d'avis. Le 
temps se chargera de leur dessiller les yeux. 

En attendant, il nous plaît de reconnaître ici 
que les Maisons à Succursales se sont pliées 
docilement à l'exécution de toutes les lois sociales, 
en mettant à la base de leur fonctionnement le 
principe d'humanité. Cependant, force nous est 



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234 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LB GROUPEMENT PAR AFFINITES 



235 



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de reconnaître que ces lois sociales entraînaient 
une augmentation de frais assez considérable. 

La loi sur les accidents, qui s'applique à tous 
les employés et ouvriers de la Maison-Mère; les 
lois sur le repos hebdomadaire, sur la limitation 
des heures de travail, sur les retraites ouvrières, 
avaient occasionné aux Maisons à Succursales 
des dépenses supplémentaires imprévues; per- 
sonne n'avait, d'ailleurs, songé à en critiquer 
l'application. Tous les Etablissements suivant la 
voie du progrès, se refusaient à voir, avec un 
regret quelconque, les avantages accordés à leurs 
collaborateurs. 

Le plus grand nombre de ces Etablissements 
avait-il attendu l'apparition de ces lois, pour en 
subir les obligations?... Non! La majorité d'entre v 
eux, même, les avait dépassées. En beaucoup 
d'endroits, le personnel participait aux bénéfices, 
comme aux Docks Rémois, aux Comptoirs français, 
chez Olida. Chez les uns, un pourcentage des béné- 
fices est réservé au personnel; chez les autres, 
sont allouées des gratifications, proportionnelles à 
l'ancienneté et aux services rendus ; une troisième 
catégorie, enfin, a songé à accorder de véritables 
Actions de Travail. Chaque employé ayant un 
certain nombre d'années de présence, touche, 
selon sa situation, les services rendus et l'ancien- 
neté, un revenu égal à celui d'un certain nombre 
d'actions de capital. Si le dividende baisse, la 
)art diminue; s'il augmente, elle augmente dans 
.a même proportion. 

Nous ne saurions trop appeler l'attention sur 



ces Actions du Travail. Grâce à elles, l'employé 
n'est plus un étranger dans la maison ; il est chez 
lui; il est un actionnaire, c'est-à-dire un copro- 
3riétaire; participer aux gains, c'est-à-dire à la 
3onne fortune; participer aux diminutions des 
mauvais jours, c'est suffisant pour resserrer des 
liens, trop lâches auparavant. Il va de soi que 
cette situation doit se traduire par un supplément 
d'initiative et de dévouement. Un des Grands 
Magasins de Paris qui, lors de sa mise récente en 
Société, a eu la pensée, à la fois ingénieuse et 
habile, d'attribuer un certain nombre d'actions à 
ses employés, a aussitôt constaté un accroisse- 
ment dans le rendement en travail de ces der- 
niers. En Angleterre, la pratique des actions 
« Defered », qui ne sont pas données gratuite- 
ment, mais émises à très bas prix, un schelling, 
par exemple, est susceptible d'aboutir au même 
résultat. Mais, naturellement, ces systèmes ne 
peuvent être employés que dans des Etablisse- 
ments constitués en Sociétés par actions. Nous 
verrons mieux encore. Nous verrons les Entre- 
prises Modernes devenir des entreprises à parti- 
cipation d'employés et d'ouvriers, selon l'esprit 
de la loi votée l'an dernier par le Sénat et magis- 
tralement rapportée par Charles Deloncle. 

En attendant, nous croyons bon de proclamer 
que là ne s'arrêtent pas les œuvres sociales des 
Maisons à Succursales. Il en est d'autres. Beau- 
coup accordent une allocation spéciale aux pères 
de familles nombreuses. Certaines donnent un 
supplément trimestriel pour un nombre d'enfants 



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236 



LES ENTREPRISES MODERNES 



dépassant deux; d'autres, une allocation pour 
tous les enfants, lorsque leur nombre atteint trois. 
Quelques-unes exigent que ces allocations soient 
employées à améliorer les logements, et ré- 
clament, en échange de cette subvention, que le 
nombre des pièces du logement soit proportionnel 
au nombre de personnes qui l'habitent. Toutes 
paient, intégralement ou en partie, les appointe- 
ments du personnel pendant les périodes d'exer- 
cices militaires. 

Des Caisses de Secours ou des Sociétés de Se- 
cours mutuels fonctionnent avec l'aide des 
patrons; elles existent presque partout. Des 
secours ou des allocations sont accordés aux 
femmes en couches. Les appointements, un mois 
avant, un mois après l'accouchement, sont payés 
presque généralement; les services médicaux et 
)harmaceutiques et l'allaitement maternel sont 
argement subventionnés. D'autres, enfin, allouent 
une somme fixe, à titre de subvention, lors de 
l'accouchement. C'est un acheminement vers le 
mieux. 

Une dernière remarque s'impose : certaines 
Maisons, qui font la boulangerie, ont supprimé le 
travail des bras et l'ont remplacé par le travail 
mécanique ; ce travail mécanique est ordinaire- 
ment un travail de jour et non un travail de nuit. 
Le petit commerce, on le sait, a toujours été 
réfractaire, d'une façon absolue, à cette réforme, 
inspirée parle double but d'hygiène et d'humanité. 

Qui donc osera nier l'influence décisive des 
formes caractéritisques de l'économie moderne, 



LE GROUPEMENT PAR AFFINITES 



237 



sur l'élévation du niveau moral des salariés d'au- 
jourd'hui?... N'arriveront-ils pas à dépasser sen- 
siblement le niveau ordinaire de leur propre 
classe?... L'augmentation du bien-être éloigne 
celui qui travaille, des stades de l'esclavage. 

Les conquêtes de ce monde, qu'on appelait hier 
prolétarien, sont un pas en avant dans les voies 
civilisatrices; elles sont les suites logiques de 
l'évolution capitaliste, puisqu'on les signale dès 
que la grande industrie ou le grand commerce 
entrent en scène. 

La tendance à augmenter les salaires et les 
divers avantages susceptibles d'être retirés par 
l'ouvrier ou l'employé, en vue de l'obtention d'un 
maximum ; la tendance à diminuer la longueur du 
travail de la journée, à soulager la femme et 
l'enfant en les remplaçant, dans les besognes 
pénibles, par l'homme à qui l'on supprime le tra- 
vail de nuit, ou par la machine, creusera le 
tombeau des forces de discorde qui, sous l'éti- 
quette révolutionnaire, s'organisaient, prenaient 
conscience de leurs moyens, en constituant, dans 
les entrailles de la société, l'embryon des revendi- 
cations les plus outrancières et même les germes 
de l'anarchie la plus redoutable. 

D'ailleurs, les formes caractéristiques de l'éco- 
nomie moderne, c'est-à-dire les entreprises de 
concentration, auront d'autant plus d'essor et 
toucheront d'autant mieux au but, qu'elles seront 
secondées par ceux qui travaillent pour elles. 
L'homme qui les aide, qui les sert, qui se dévoue 
pour elles, n'est pas qu'un instrument qu'on paie 



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238 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LE GROUPEMENT PAR AFFINITÉS 



239 



en salaire argent, sans s'inquiéter davantage. 
C'est un être sensible, qui pense et a besoin de la 
sollicitude des autres, plus riches, plus puissants 
que lui. Qu'on le traite en homme, et Ton éveille 
en lui tous les sentiments de solidarité et de 
dévouement. 

Ces modalités nouvelles, nous le répétons, 
seront le fruit de révolution économique, pour le 
plus grand profit particulier, dans l'accroisse- 
ment de la fortune générale et dans Tharmonie 
qui, demain, régira la nation tout entière. 

Le fonctionnement des Maisons à Succursales 
et leur immense développement ont certainement 
amélioré la condition des travailleurs occupés à 
produire les articles vendus, parce qu'elles ont 
contribué à augmenter la consommation d'un 
grand nombre d'articles qui étaient précédem- 
ment cédés chèrement par le commerce de détail. 
Gela est vrai surtout pour les articles de mercerie, 
bonneterie et confection de travail. 

Ce résultat a été obtenu, non pas tant par des 
réductions sur les prix de vente des industriels 
producteurs, que par la suppression d'un inter- 
médiaire inutile, comme nous l'avons expliqué. 

Au reste, pour le détail et les chiffres qui 
pourraient être complétés, nous renvoyons le 
lecteur au chapitre spécial et documentaire que 
nous avons consacré à ce sujet, dans la Guerre, 
le Commerce français et les Consommateurs, 

Ceci dit, il nous plaît également de constater 
que les Entreprises Modernes sont susceptibles 
de constituer le premier des groupements par 



affinités, capable, dans Tavenir, d'avoir l'ampleur 
d'un autre groupement qui naquit aussi et se 
développa par affinités : la Confédération géné- 
rale du Travail. 

Les temps s'y prêtent. Un coup d'œil, sur le 
présent comme sur le passé, nous le fera mieux 
comprendre. 

Les groupements, quels qu'ils soient, ne 
naissent que sous le souffle de l'esprit corporatif. 
L'esprit corporatif n'éclôt que sous l'impulsion des 
nécessités. Où les nécessités, en premier lieu, se 
sont-elles fait sentir?... Elles se sont fait sentir, 
non point parmi les classes privilégiées tout 
d'abord; et les classes moyennes nous appa- 
raissent comme des classes hier encore privilé- 
giées r elles l'étaient parce qu'on y vivait, parce 
qu'on s'y enrichissait, qu'on y était heureux dans 
l'indépendance. Pendant ce temps, les classes 
inférieures, celles de la main-d'œuvre proprement 
dite, du labeur plus exactement, souffraient 
autant de leur assujettissement que de la médio- 
crité des salaires. Aussi est-ce chez elles que se 
manifestèrent les premiers actes ou les premiers 
élans de la solidarité. 

Les Syndicats étaient nés. La C. G. T. allaitvenir. 

Tous les Syndicats, à l'origine, qu'ils soient 
ouvriers ou qu'ils soient patronaux, ne sont que 
des associations plus ou moins fraternelles, plus 
ou moins empreintes de mutualité, et pour les- 
quelles l'Etat représente la Providence tangible, 
celle qui, dédaignant les sphères éthérées, élit 
domicile sur la terre. Et, comme il est d'usage de 



y 



240 



LES ENTREPRISES MODERNES 



prier la Providence pour en obtenir quelque 
chose, — une faveur — on professe, à l'égard 
d'elle, les intentions les plus pures et les plus 
bienveillantes. C'est logique, puisqu'on en attend 
la manne. Et Ton n'attend pas toujours en vain ; 
on arrache à Marianne tout ce qu'on peut lui 
prendre : privilèges, exemptions. Certains vont 
jusqu'à solliciter des subventions, sans se dou- 
ter que l'argent sorti de ses coffres, par l'Etat, 
est versé par eux-mêmes. En un mot, comme 
en mille, toute la politique syndicale consistait 
à se délivrer d'une part d'impôts pour la rejeter 
sur les épaules du voisin. Les petits commerçants 
le savent bien. 

L'esprit de lutte ne vint qu'ensuite. Il vint 
lorsque les éléments plus riches, qui professaient 
un individualisme plus ou moins accentué, cons- 
tatèrent qu'ils payaient le tribut imposé par une 
telle action. Naturellement, ils regimbèrent et 
s'unirent pareillement. Mais les premières orga- 
nisations avaient de l'avance à l'allumage ; elles 
possédaient un fonctionnement perfectionné par 
les leçons de l'expérience; les dernières con- 
sidérèrent qu'il ne fallait pas entamer de lutte 
avec l'Etat; elles débutèrent comme avaient 
débuté les plus anciennes qui, à la faveur de leur 
évolution, prenaient des directions plus ou moins 
diamétralement opposées. Et c'est ainsi que, 
tandis que les syndicats ouvriers exerçaient une 
pression continue et violente sur nos dirigeants, 
les syndicats commerciaux et industriels apparais- 
saient comme les boucliers du régime. 



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LE GROUPEMENT PAR AFFINITÉS 241 

L'esprit corporatif, dans ses manifestations 
rudimentaires, n'atteint pas son but; il empêche, 
ainsi entendu, l'évolution de l'individu et celle 
des sociétés. Oui, nous avons besoin d'entente, 
d'harmonie, de bonne volonté, d'association. Mais 
nous avons besoin de l'entente raisonnée et 
généralisée; de l'harmonie où chaque individu, 
en souscrivant à tout ce qui peut engendrer cette 
harmonie, sera lui-même un rouage harmonieux- 
de la bonne volonté sans cesse agissante, pour 
le triomphe des grands principes qui revêtent un 
caractère d'universahté ; d'association, pour l'avè- 
nement définitif de la Liberté et de la Justice, les 
deux seuls points d'un programme susceptible * 
d'être admis par tous les hommes, le reste n'étant 
que des mots ronflants, propres à endormir les 
masses ou bien à les induire en erreur. 

Il est, je crois, irréfutablement admis que la 
naissance du syndicalisme a ses racines dans 
l'identité du besoin matériel et moral. Plus le 
besoin matériel et moral sera intense, plus le 
syndicalisme apparaîtra fort à ses débuts; c'est 
ce besoin matériel et moral exacerbé qui, seul, 
fera admettre les deux grands principes dont j'ai 
parlé, dégageant l'association des basses convoi- 
tises individuelles et de la recherche des satisfac- 
tions particulières. Seul, ce programme pourtant 
restreint, en empêchant la perte des convictions 
personnelles, les fortifiera, parce que, seul, il est 
à même de développer dans un sens identique la 
conscience de chacun, au détriment de la cons- 
cience de classe, qui se développe excellemment 

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LES ENTREPRISES MODERNES 



LE GROUPEMENT PAR AFFINITES 



243 






dans le privilège, lequel, en tout cas, ne peut 
jamais être que temporaire. 

La liberté pour tous, pleine et entière; la jus- 
tice pour tous, pleine et entière, élargissant les 
horizons que rétrécit, au contraire, Tidée égali- 
taire, la plus saugrenue des idées que nous ayons 
professées, et qui se range d'emblée dans le do- 
maine, sinon de la fadaise, du moins de Futopie. 
C'est la vision nette de Texacte signification de ces 
deux vocables, qui empêchera les hommes de 
vivre, politiquement et économiquement, avec 
l'application funeste de mots d'ordre incompris — 
et d'autant plus pernicieux, qu'ils sont incompris. 

Lorsque les petits commerçants et les petits 
industriels s'unissaient pour handicaper leurs con- 
currents devenus grands, ils ne travaillaient que 
pour un nivellement impossible; ils enlevaient à 
certains d'entre eux la faculté de prospérer comme 
d'autres avaient prospéré; ils se préparaient à 
supporter des charges nouvelles qu'on devait créer 
pour satisfaire au besoin de justice, d'équihbre fis- 
cal • de proportionnalité fiscale, pour mieux dire. 
Persévérant dans cette voie, ils fussent arrivés à 
la complète négation de l'effort, alors qu'ils 
croyaient faire décréter la consécration de leur 
droit de vivre. Avoir le droit de vivre, ce n'est 
point avoir le pouvoir d'atrophier les autres, d'en- 
rayer la concurrence, de « tuer ^ les concurrents, 
selon la brutale expression de Georges Berry. Le 
syndicat, dans ces conditions, pour les humbles 
du monde économique, pouvait ressembler au 
vestibule du paradis où Ton a la vie douce, facile, 



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éternelle ; il n'était cependant que la pauvre anti- 
chambre de la médiocrité. 

L'organisation des uns, quand elle a pour 
objectif la paralysie de l'énergie des autres, la 
mort de leurs initiatives, est la chose la plus mau- 
vaise qui soit. Elle a fait le jeu de politiciens né- 
fastes, au détriment de l'intérêt général. Elle a 
développé le goût du bafouillage dans les assem- 
blées parlementaires, et aussi cet amour inné que 
nous avons pour les enquêtes stériles, la pape- 
rasserie inutile, les formulaires oiseux, les ques- 
tionnaires tendancieux. Que de temps perdu, que 
d'argent dépensé à cause de ce syndicalisme nais- 
sant, gonflé d'erreurs naïves et de sottes préten- 
tions ! 

Si le rond-de-cuirisme triomphe ; s'il est la 
plante vénéneuse qui a des racines pivotantes au 
cœur même de la nation, c'est ce syndicalisme 
étroit qui en est cause. C'est l'autre qui fera éclore 
les idées généreuses et préparera les moissons 
d'enthousiasme, parce qu'il a pour fondement 
l'idéal; qu'il contient les germes de l'émotion, et 
que la Liberté dont on nous a déshabitués, la 
Justice dont nous n'avons vu que des parodies, 
seules, sont les signes du Progrès, c'est-à-dire 
l'acheminement vers le mieux. 

Le bon sens commande de ne pas envisager un 
autre plan de campagne. A cette condition unique, 
l'esprit syndicaliste ne se confondra pas avec l'es- 
prit de r^^action. 

L'esprit corporatif étroit n'est pas un élément 
de vigueur morale ; il se manifeste, à bref délai, 



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244 



LES ENTREPRISES MODERNES 



comme un élément de faiblesse. Toutes les corpo- 
rations, groupées, réunies pour Tavènement défi- 
nitif de la liberté, laisseraient aux individus la j| 
plénitude de leurs aspirations, objectif précis, avec, 
pour pendant, une justice certaine; voilà qui crée- 
rait la véritable union, dotée de la véritable force. 
Une institution, quelle qu'elle soit, prouve sa 
valeur en existant par elle-même. L'Union des 
Entreprises Modernes peut être pourvue de res- 
sources suffisantes pour étendre son action avec 
toute l'intensité désirable. Elle se fortifiera de 
l'adhésion de tous ceux qui, étant commerçants 
ou industriels, se sentent véritablement des hom- 
mes. Elle peut, avec de la persévérance, devenir 

la C. G. P. 

L'union des travailleurs qu'est la C. G. T., s'est'' 
donné comme buts ultimes, la suppression du 
patronat et du salariat. 

Comme l'a dit excellemment M. Georges Darien : 
il suffit de réfléchir un moment pour comprendre 
que ce sont là deux objectifs qui resteront toujours 
hors d'atteinte. Le patronat est constitué par ce . 
fait qu'un certain individu, prenant la direction 
d'une certaine entreprise, demande le concours 
payé d'autres hommes pour l'aider à réaliser son 
dessein. A moins d'être fou, on est forcé d'ad- 
mettre qu'un pareil fait, qui n'a rien que de très 
naturel, se reproduira fatalement tant que les 
hommes resteront des êtres à intellects différents 
et à des aptitudes variées. Tout ce qu'on peut de- 
mander, et très justement, c'est que le patron ne 
soit pas maître d'imposer ses conditions, et que 



LE GROUPEMENT PAR AFFINITES 



245 



l'employé ne soit pas obligé d'accepter une occu- 
pation et un prix qui lui déplaisent. C'est ici la 
question de la Liberté du Travail. 

Le salariat est constitué par ce fait qu'un indi- 
vidu reçoit une certaine rémunération pour un 
certain travail. Tout homme sensé reconnaîtra qu'il 
n'existe aucune raison pour qu'un pareil fait cesse 
de se produire. Ce qu'on peut exiger, et très natu- 
rellement, c'est que le travailleur reçoive tout son 
salaire. 

Or, avec notre système fiscal actuel, le travail- 
leur ne peut disposer que d'une partie de son 
salaire. Les impôts indirects lui en prennent la 
plus grande partie, alors que l'impôt proprement 
dit pénalise l'intelligence, l'initiative, le labeur, 
Teffort. 

Le premier souci d'une C. G. P. devrait donc 
être de concevoir un système d'impôt plus équi- 
lable et qui ne handicape point le savoir-faire indi- 
viduel et collectif. Nous verrons comment. Cet 
impôt, une fois établi, il apparaîtra clairement à 
l'ouvrier que, s'il gagne dix francs, ces dix francs- 
là sont bien à lui et que nul gabelou ne lui en 
ravira une part qu'il ne connaît pas. 

La C. G. P. travaillant dans l'intérêt général, 
rallierait vite toutes les sympathies. Quand on veut 
réaliser plus de liberté et plus de justice, on lutte 
pour l'obtention de réalités tangibles, et le succès 
est au bout. 

L'organisation, certes, est la moitié du triomphe, 
mais elle n'est le triomphe tout entier que si elle 
a pour devise : Liberté, Justice. 



246 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LE GROUPEMENT PAR AFFINITES 



247 



Liberté de produire, de vendre, d'acheter. 

Justice dans Timpôt. 

La question sociale est là tout entière. Elle ne 
peut être ailleurs. Tout le reste n'est que diversion. 
C'est au groupement par aftinités qu'il appartien- 
dra de le démontrer. 

En attendant, les timorés et les esprits plus ou 
moins chagrins s'émeuvent de la coordination 
qui existe dans les mouvements des syndicats 
ouvriers; les processionnaires aussi ont de la 
coordination dans leurs mouvements ; ils les exé- 
cutent avec ensemble. Cela n'appelle point le 
le miracle. Le monde reste le monde et l'erreur 
ne devient pas la vérité. 

Toutefois, les regrets s^nt quand même motivés. 
Les classes dites moyennes sont incapables d'ac- 
tion comme les groupements de la C. G. T. Elles 
s'ignorent; leur cohésion reste la chimère; les 
individualités qui les composent, ne se sont pas 
encore unies. La cellule qui s'appelle le groupe- 
ment, demeure une chose vague et problématique. 

La biologie nous apprend que la vie, sur le 
globe, a commencé par la cellule ; c'est là que, 
réellement, elle a sa source. Les cellules s'agglo- 
mèrent, se créent des liens communs, des besoins 
communs, des moyens communs. Elles forment 
des êtres plus perfectionnés que l'amibe, mais 
dont l'existence végétative s'éternise. Peu à peu, 
l'animal apparaît, dont les actions sont détermi- 
nées ; le plus perfectionné, c'est l'homme, composé 
de 36 trillions de cellules qui se renouvellent pé- 
riodiquement tous les trois lustres. 



Notre vie morale doit être l'image, le reflet de 
notre vie physique. Des cellules sociales se sont 
agglomérées depuis de nombreuses années ; ce 
sont celles chez lesquelles les besoins étaient plus 
évidents, et les nécessités, plus impérieuses. 
C'étaient les travailleurs. Les liens communs sont 
nés ; les besoins communs furent reconnus ; les 
moyens communs commencent à se déterminer. 
L'agglomérat de cellules fonctionne à la Bourse 
du Travail ; comme la pieuvre, il a une tête ; 
comme elle encore, il a des tentacules. C'est par 
là qu'il ressemble à l'État, dont on pourrait étu- 
dier les analogies de formation. 

Les classes moyennes, elles, pendant ce temps, 
cellules indépendantes, amibes humaines, ont 
continué à alimenter leur existence propre dans le 
milieu dans lequel elles évoluaient, et qui était 
riche de substances. Le besoin ne les a pas rap- 
prochées ; le lien commun ne s'est pas créé; à 
présent, elles souffrent, et le moyen commun d'ac- 
tion n'apparaît pas. Il ne s'improvise guère. Ce 
sont les décades qui s'écouleront, qui forgeront 
tout ce que l'absence de nécessités empêcha. 

Toutes les innovations récentes : ligues écono- 
miques, fédérations, tentatives de C. G. P. ou de 
Confédération générale du Commerce et de l'In- 
dustrie, ne sont que les soubresauts de cellules 
menacées. Il n'y a rien là qui soit viable. 

Les apeurés se rapprochent, veulent se sentir 
les coudes, mais le frottement est imaginaire; les 
cloisons subsistent; nul protoplasme ne circule 
encore, d'ici à là, par le phénomène d'endosmose 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LE GROUPEMENT PAR AFFINITES 



249 



OU d'exosmose sociale. C'est ainsi qu'on peut dé- 
signer les courants qui se manifestent dans For- 
ganisation ouvrière ; c'est le temps seul qui les 
déterniine. C'est pourquoi les résultats seront 
lom d'égaler les espoirs de quelques apôtres ou de 
quelques promoteurs. L'indifférence n'est pas un 
mot ; c'est une chose qui ne se secoue pas aisé- 
ment. L'égoïsme triomphe ; la guerre l'a porté à 
son paroxysme de floraison. Il faut le temps des 
épreuves pour faire mûrir les aspirations de quel- 
ques précurseurs, et les fruits ne sont que le pro- 
duit des saisons écoulées. 

Mortes avant de naître, C. G. P. ou C. G. C. I. ?... 
Mon Dieu, oui!,.. Elles n'écloront point via- 
blement d'un assemblage spontané d éléments 
hybrides, apeurés. Une masse hétérogène ne peut 
se doter d'une vie parfaite, mais tout au plus 
d'une vie factice et provisoire. Donc, elles dépéri- 
ront, sans avoir travaillé d'une façon effective et 
utile. Ce n'est point d'une alliance rapide de Com- 
pagnies d'Assurances, de Compagnies Commer- 
ciales et Industrielles, de boulangers, de bouchers, 
de charcutiers et de tailleurs, qu'elles surgiront! 
Elles ne peuvent surgir, l'une à l'exclusion de 
l'autre, que du groupement par affinités. L'affinité 
crée l'attraction; 1 absence d'affinité engendre 
l'inertie ou la répulsion. Des circonstances passa- 
gères peuvent inciter des esprits non prévenus à 
^croire le contraire ; il n'en est rien. Ma proposition 
subsiste, intégrale. 

Alors, quoi?... Faut-il, calmes, indifférents, 
résignés, faisant contre fortune bon cœur, tendre 



le dos, attendre le coup fatal, les conséquences de 
l'initiative brutale qui menace de tuer les classes 
moyennes, comme une goutte de vitriol tuerait 
une cellule isolée?... Non point. Toutes les tenta- 
tives sont bonnes, à défaut d'être heureuses ; toutes, 
elles méritent d'être encouragées, parce qu'elles 
démontreront mieux que la seule façon d'enfanter 
la chose qui manque, c'est de créer le grand grou- 
pement par affinités. Si le mouvement part d'en 
3as, les affinités ne se manifesteront jamais. 
Quelles affinités pourraient se manifester autour 
des fabricants de poudre insecticide, par exemple? 
Il n'en serait point de même autour des dro- 
guistes, qui vendent de la poudre insecticide, parce 
qu'ils écoulent, parallèlement, en même temps, 
cent autres produits que fabriquent cent autres 
catégories sociales. Mon raisonnement serait iden- 
tique si je l'appliquais, soit à la charcuterie, soit 
à la boulangerie, quoique cette dernière puisse 
rallier de nombreux éléments de la production. 

Non. Le mouvement doit partir d'en haut, de 
chez ceux qui vendent, non pas cent produits, 
comme le droguiste, mais mille produits différents. 
Pour être plus clair, il doit partir de l'union de 
tous les puissants organismes de répartition. Ils 
sont trois ou quatre : grands magasins, maisons 
à succursales, bazars, firmes ayant l'ambition de 
réaliser, dans l'avenir, une forme commerciale 
moderne. L'affinité, là, existe ; elle n'a pas besoin 
d'être créée ; le législateur lui-même l'a provoquée 
par les lois d'exception. Cela réunit le monde de 
la nouveauté, celui de l'alimentation solide et 



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250 



LES ENTREPRISES MODERNES 



liquide, celui de la chaussure; que saîs-je?... la 
plus grande partie de l'activité nationale, en un 
mot. 

Prenons un seul élément : la nouveauté. Que 
peut-il rassembler?... Il peut rassembler, non 
seulement les gens de la Chambre syndicale du 
même nom, mais les tisseurs, mais les filateurs, 
mais jusqu'aux producteurs de lin, de chanvre, de 
jute, etc.; mais les tailleurs, qui se divisent en 
tailleurs pour hommes et en tailleurs pour dames ; 
autour des uns et des autres viendraient se ranger 
la passementerie, l'industrie du bouton, de la bre- 
telle, les rubaniers, la mode, la plume, les indus- 
tries de la plume, etc. On voit d'ici les consé- 
quences. 

Le grand groupement, cellule viable, serait la 
base de tout. Riche, il pourrait faire sa propa- 
gande ; composé des as de l'échange et de la fabri- 
cation, les idées pratiques ne lui feraient pas 
défaut. Il rayonnerait. Il serait un centre de mou- 
vement, donc d'attraction. Une à une, toutes les 
spécialités pourraient venir se fondre en lui. L'or- 
ganisme, peu à peu, pourrait prétendre à devenir 
G. G. P. Gela demanderait dix ans, vingt ans; 
qu'importe? La chose serait en route. Et c'est bien 
là l'essentiel. 

Oui, mais les petits n'aiment pas les grands, 
il est vrai que les grands méprisent les petits. Les 
grands ne s'aiment pas entre eux ; ils ne s'estiment 
pas toujours. Ils vivent isolés. La tour d'ivoire 
leur suffit. Quand elle sera véritablement assiégée, 
ils pleureront d'y être enfermés. G'est la misère 



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LE GROUPEMENT PAR AFFINITÉS 251 

commune qui créera l'agglomération tardive des 
cellules viables, le besoin commun, les liens com- 
muns, les moyens communs, par l'appHcation rai- 
sonnée du phénomène d'endosmose et d'exosmose 
sociale, dont j'ai l'honneur de poser le principe. 



1^ 



XVI 



En face d'une situation nouvelle. 



Le bouleversement est complet dans Torgani- 
sation économique et sociale. Il y a des gens 
intelligents qui s'en effarent. Il y en a qui jouis- 
sent et qui, comme Louis XV, se disent en a 
parte : « La France est une bonne machine ; elle 
marche toute seule; elle marchera bien autant 
que moi. Après moi, le déluge ! )> Ces derniers 
semblent être la majorité; c'est par eux que nous 
souffrons. C'est leur indifférence qui nous accable; 
c'est leur apathie, jointe à l'exacerbement de leur 
égoïsme, qui nous fera mourir, si nous n'y pre- 
nons garde. 

Secouons l'apathie ! Bannissons l'indifférence I 
Ecrasons Tégoïsme ! Ce sont nos seules entraves • 
elles sont pires que celles dressées par l'ancien 
régime. L'industrie et le commerce ne doivent 
avoir, pour objectif et pour idéal, que les seules 
lois établies par le régime de lalibre concurrence ; 



EN FACE D UNE SITUATION NOUVELLE 



253 



jusqu'à ce jour, ces lois furent fictives. Beaucoup 
de concentration, d'une part ; trop peu de concen- 
tration, de l'autre; les rivalités ont surgi, féroces 
quelquefois ; le lien de solidarité est atrophié entre 
les gens de l'usine et ceux du magasin ; il est 
rompu entre le patron et l'ouvrier. 

La rivalité entre les grandes entreprises indus- 
trielles étrangères, pour la conquête des débouchés 
mondiaux, est susceptible de déchaîner des 
guerres ; la lutte, à l'intérieur du pays, n'en- 
gendre que la paralysie ; elle n'est pas un stimu- 
lant, comme on pourrait le croire ; c'est du conflit 
entre grands et petits, dans le monde de la pro- 
duction et de la répartition, qu'est né le conflit 
aigu du capital et du travail. On se groupe, ai-je 
dit, sous l'empire des nécessités. Les ouvriers, 
les employés, souvent sacrifiés par le Code civil 
qui a les considérés comme quantités négligeables, 
— ce en quoi il eut tort — pour favoriser le 
3atronat sous toutes ses formes, sont arrivés, par 
'union, par la communauté de la revendication 
d'un droit, le droit d'association; conforme à la 
liberté, à constituer les syndicats professionnels 
qui leur étaient interdits. Ils gagnèrent cette pre- 
mière manche, pour eux la plus importante de 
toutes. 11 ne fallait que quelques circonstances 
pour qu'ils se sentissent les coudes davantage ; la 
guerre, qui a tout bouleversé, qui a surtout dé- 
précié la valeur de l'argent, les a fait naître. C'est 
cette dépréciation qui donna au mouvement syndi- 
caliste la recrudescence que nous lui constatons. 
Déplorons-en l'excès, tout en reconnaissant qu'il 



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254 



LES ENTREPRISES MODERNES 



EN FACE D UNE SITUATION NOUTELLE 



255 



repose sur des besoins sur lesquels repose, à son 
tour, la liaison profonde qui existe entre les 
salariés de tous ordres. 

La G. G. T. constitue une force si importante, 
Bon pouvoir peut s'exercer d'une façon si arbi- 
traire, en provoquant Tarrêt de la vie nationale, et 
même celui de la vie internationale, qu'on se de- 
mande en vain quel contrepoids lui opposer. En 
tout cas, ce n'est point celui de l'État qui, en face 
de cette force si considérable, renonce à toute 
intervention pour maintenir la continuité de la vie 
nationale. Et rien ne prouve mieux le néant des 
Syndicats corporatifs, des Unions corporatives, 
qui n'avaient et qui n'ont encore pour but, nous 
l'avons vu, que l'intervention de l'Etat-Providence, 
en tout ce qui les concerne. L'Etat, de temps en 
temps, cédera, comme il cède, à une revendication 
ouvrière qu'il entérinera, comme il l'entérine, par 
une loi. Ge sera tout, parce que l'Etat n'a qu'une 
pensée : s'abstenir, enregistrer, purement et sim- 
plement, les accords qu'il désire voir se produire 
entre le Gapital et le Travail, en acceptant à peine 
le rôle de médiateur qui lui est imposé. 

Triste et précaire apparaît donc la situation des 
ligues hybrides que fit surgir l'instinct de défense, 
en ses primitives manifestations ! Tristes et pré- 
caires apparaissent aussi les groupements corpo- 
ratifs en révolte, soit contre ces revendications 
ouvrières, soit contre les impôts, soit contre les 
empiétements inéluctables de l'Etat. Ge sont de 
faibles barrages qu'emporte le premier flot. Du 
moins, si le premier flot ne le» emporte pas, il 



les submerge. Les organisations sont parties d'une 
erreur: elles ont cru à la puissance du nombre de 
leurs adhérents, à la puissance de ces adhérents 
basée parfois sur leur richesse ; elles constatent 
douloureusement la vanité, la présomption de 
leurs efforts ; la force du côté politique, en effet, 
réside dans la masse. Et ce ne sont point elles 
qui l'incarnent. Elles s'agitent en des velléités qui 
perpétuent leur action passée ; leur programme, 
si peu modifié, n'est encore qu'un programme 
négatif; elles risquent d'apparaître, de plus en plus, 
comme des nids de réaction. Il n'y a pas d'autre 
moyen, pour assurer le progrès qu'elles rêvent, 
que celui de constituer la Fédération d'action, 
avec un programme positif. 

Le programme ne sera positif et la Fédération 
d'action n'existera que lorsque le Patronat ne dira 
plus aux Pouvoirs publics, sur le ton de la prière: 
« Ne faites pas cela I y> Mais quand il dira, sur le 
ton du commandement : « Faites cela ! » Mais, 
pour donner l'ordre, il faut être sûr de sa maî- 
trise ; il faut être capable de proposer des solu- 
tions ; pour proposer des solutions, il convient 
d'avoir étudié les questions ; pour étudier les 
questions, il faut être organisé dans Taccord. 
L'accord nécessite l'abnégation de l'intérêt indi- 
viduel immédiat, ou celui de l'intérêt corporatif, 
qui relève en droite ligne de l'intérêt particulier, 
mauvais pour toute œuvre d'un caractère vraiment 
social. G'est l'abnégation de l'intérêt individuel et 
corporatif qui, seule, permettrait à l'Etat de récu- 
pérer équitablement les impôts dont il a besoin, et 



t! 



256 



LES ENTREPRISES MODERNES 



EN FACE d'une SITUATION NOUVELLE 



257 



dont rinjuste répartition est à la base de tout mou- 
vement de révolution, chose que les aveugles et 
les gens de mauvaise foi ne voient pas ou ne 
veulent point voir. 

C'est là que commence la difficulté de s'en- 
tendre. Si tous les hommes avaient été à Técole 
des physiocrates, ce serait plus facile, et Thar- 
monie ne serait pas un vain mot. Hélas! ils ne 
connaissent ni les physiocrates ni leurs doctrines. 
Et c'est pourquoi le travail reste pénalisé par 
Timpôt indirect, qui lui ravit clandestinement le 
plus clair de ses produits ; c'est pourquoi Tintelli- 
gence, l'initiative, l'esprit d'entreprise, sont ré- 
primés et punis par les charges les plus variées, 
les plus illogiques, les plus invraisemblables, les 
plus criminelles même, parce qu'elles atteignent 
les moindres manifestations de l'activité, du savoir- 
faire, de l'émulation, de la noble ambition; elles 
vont jusqu'à s'attaquer au capital en formation; 
demain, peut-être, elles taxerontl'idéeen éclosion 
dans un cerveau. 

L'esprit individualiste, ou l'esprit corporatif — 
— c'est la même chose, — en s'évertuant à crier, 
dans le désarroi, à la Providence-Etat-Percepteur : 
(( Epargne-moi, de grâce, et frappe le voisin I... 
Donne-moi la faveur, le privilège, les distinctions, 
le soleil qui réchauffe, la lune qui m'hypnotise ! » 
voilà le coupable, on ne saurait trop le répéter. 

Cet esprit-là a fait que beaucoup se sont consi- 
dérés comme satisfaits quand la patente de leur 
voisin s'est élevée, alors que la leur demeurait 
momentanément stationnaire ; cet esprit-là a fait 



pou&ser des cris de joie lorsqfie quelques Coopé- 
ratives devinrent de simples contribuables; cet 
esprit-là a fait que des millions de citoyens français 
se sont estimés suffisamment heureux lorsqu'ils 
furent admis à assister au lever ou au coucher des 
puissants — ne fût-ce que de leur député; — on 
s'est targué des faveurs reçues; on s'e&t gonflé d'or- 
gueil pour cent puériles raisons ; et maintenant, 
toutes les mains se fatiguent de tenir la chandelle, 
car la Providence-Etat n'est plus qu'un monstre 
flasque dressant ses tentacules qui s'ornent de 
sébiles comparables au tonneau des Danaïdes. 

Ce caractère, qui fut le nôtre, est devenu inad- 
missible, aujourd'hui que les choses elles-mêmes 
« hurlent la nécessité d'établir, sur une base indes- 
tructible, la liberté, la justice, la conscience et la 
responsabilité des rouages du grand organisme 
social >. Ce caractère-là, qui a dressé chez nous 
toutes les rivalités, tous les appétits, en face 
d'autres appétits ; qui a consolidé les corporations 
vieillies et néfastes, doit disparaître pour l'union 
avec un objectif précis; pour l'union qui favori- 
serait les énergies, les aptitudes, les audaces 
économiques, au détriment de l'accumulation des 
paperasses, des formulaires^ des questionnaires, 
des grimoires, des répertoires, des étiquettes, des 
visas, sous-visas, etc., etc., qui constituent tout 
l'arsenal d'une bureaucratie inapte, autant qu'in- 
solente et paresseuse. 

11 faudrait avoir pour objectif la France et non 
soi-même ; il faudrait étouffer l'éructation des re- 
Dus et les borborygmes de la faim, dans l'arrière- 

17 



il 



II 



h 



258 LES ENTREPRISES^MODERNES 

garde sociale. Les Entreprises Modernes ont un 
immense rôle à jouer. Qu'elles organisent donc le 
premier des groupements par affinités, et le plus 
tôt sera le mieux. Ensuite viendra la Fédération 
des groupements par affinités, car l'exemple sera 
suivi. Cette Fédération aura un programme positif, 
et il est essentiel qu'elle ait un programme 

d'action. 

La composition, le programme et le rôle de 
la C. G. P. : tels sont les objets qu'il importe de 

définir. 

— Mais, va s'écrier quelque bon apôtre, que 
parlez-vous de G. G. P.?... A-t-elle donc besoin 
d'être créée? Le ministère du Commerce, avec 
M. Clémentel et tous les grands groupements 
patronaux, ne l'ont-ils point constituée en vingt- 
deux sections? 

— C'est possible; cependant, comme on le 
verra, la Confédération patronale ne peut naître 
par ordre. En outre, les Entreprises Modernes, à 
quelque catégorie qu'elles appartiennent, ne peu- 
vent se rattacher à la Confédération patronale de 
la production, d'institution gouvernementale. Où 
se rattacheraient les Grands Magasins?... A la 
section de la nouveauté?... Oui, mais comme ils 
vendent de tout, ils peuvent aussi bien se rattacher 
à la section art et luxe et à d'autres. Il n'y a rien 
là de parfaitement défini. 

Et les Sociétés d'Alimentation, de qui vont- 
elles relever?... De l'Epicerie, c'est-à-dire des 
grossistes, intermédiaires surannés, et des détail- 
lants, leurs vassaux ou feudataires?... Il y aurait 



EN FACE D UNE SITUATION NOUVELLE 



259 



: 



là quelque chose d'absurde. Et puis, leurs ventes 
ne se restreignent pas à T Alimentation : ne font- 
elles pas la Mercerie ? 

En une ligne comme en cent, comme en mille, 
le groupe : Union des Entreprises Modernes, c'est- 
à-dire des entreprises ayant des intérêts plus ou 
moins similaires, doit être constitué. Et, nous le 
répétons, logique, rationnelle, nécessaire, l'Union 
servira de pierre angulaire, parce que modèle, aux 
groupements par affinités qui constitueront la 
Fédération de l'Avenir, laquelle remplacera la 
Fédération existante qui n'est qu'une tentative, un 
ballon d'essai. 

A la base, les intérêts communs et particuliers. 
Ils iront se dégageant à chaque échelon, pour 
aboutir au sommet, aux intérêts généraux du Com- 
merce et de l'Industrie du pays. 

Dans la G. G. P. ne doit pas exister d'exclusion 
contre telle ou telle forme de commerce ou d'in- 
dustrie. Toutes les branches doivent être repré- 
sentées, afin d'éviter les luttes qui sont toujours 
stériles et qui ne donnent à chacun que l'illusion 
d'un succès momentané, transformé, hélas ! 
bientôt en victoire à la Pyrrhus. 

Du contact, naissent l'explication et la connais- 
sance, desquelles naît l'entente, qui permet de 
sauvegarder les intérêts légitimes. Et ainsi sera 
apaisée l'âpreté de la lutte entre le grand et le 
petit commerce, entre la grande et la petite in- 
dustrie, dressés depuis si longtemps l'un contre 
l'autre, pour leur malheur commun. 

A ces groupements généraux, factices et hété- 




II 



260 



LES ENTREPRISES MODERNES 



EN FACE d'une SITUATION NOUVELLE 



261 



redites, il faut donc substitueF une série de 
groupements par affinités reposant chacun sur la 
cellule de base dans laquelle la vie existe, où les^ 
besoins s'expriment. Et ainsi, de groupements 
particuliers en groupements plus vastes, mais 
toujours par affinités, les besoins iront s'expri- 
mant, mais s'élargissant et se généralisant, jusqu'à 
la C. G. P., laquelle ne sera que Témanation sim- 
plifiée des besoins généraux qui sont nécessaires 
et suffisants pour permettre le développement et 
la prospérité du eomm-erce et de Tindustrie. 

Le programme de la C. G. P., il serait, à l'heure 
actuelle, puéril de le définir; car, s'il était pos- 
sible de l'établir sans cette collaboration com- 
mune que nous venons d'exposer, la création de 
la G. G. P. serait parfaitement inutile. 

Le programme que l'on dresserait aujourd'hui, 
ne serait qu'une conception a priori, issue d'un 
cerveau isolé, et qui ne procéderait que par hypo- 
thèses ou par déductions, basées sor certaines 
observations incomplètes. 

Mais, ce que Ton peut déterminer, ce sont les 
)rincipes qui doivent présider à son établissement : 
'acceptation des conditions économiques et so- 
ciales de la vie actuelle, en s'inspirant des prin- 
cipes de justice et de hberté. Il est nécessaire 
d'être résolu à aller dans le sens de l'évolution et 
à ne pas tenter de réagir inutilement. 

Le Capital et le Travail no doivent pas être 
deux forces ennemies; ce sont deux forces qui 
peuvent avoir des intérêts différents, mais qui 
sont appelées à collaborer ensemble, et qu'il est 



indispeasable de concilier, parce que tout échec, 
pour l'une ou pour l'autre, a, en définitive, son 
contre-coup sur la seconde. La suppression de 
Tune serait, au fond, la ruine de l'autre. 

La lutte, soit contre le travail, soit contre les 
Pouvoirs publics, serait une erreur grossière. 

Il faut, au contraire, s'efforcer de créer à la 
base, des accords entre le Capital et le Travail. Le 
lien de solidarité qui <^xistâit autrefois entre le 
petit patron et l'ouvrier, doit être renoué, afin que 
l'ouvrier se rende compte, et cela par une mani- 
festation certaine et palpable, qu'il a intérêt à la 
prospérité de l'industrie et du commerce auxquels 
il appartient; que la ruine de cette industrie est 
la sienne propre, et que le succès, au contraire, 
lui apporte une amélioration à son sort. 

Ainsi, le Travail ne sera plus l'ennemi, mais 
l'auxiliaire du Capital. 

On ne doit pas, d'autre part, attendre de l'Etat 
ce qu'il ne peut donner. Tenter de le dominer par 
de petits moyens, par une lutte politique, est 
encore une solution mauvaise qui ne peut pro- 
curer que des avantages particuliers et passagers. 

Le Travail représentant le nombre, en l'état 
actuel, les Pouvoirs publics, dans les grandes 
questions l'écouteront toujours. 

Forte d'avoir derrière elle l'appui de tous les 
groupements, certaine d'être en communion 
d'idées avec eux, la C. G. P. ne sera pas un grou- 
pement factice d'amitiés ou d'intérêts particuliers, 
momentanément réunis contre telle ou telle ten- 
dance du pouvoir ou telle revendication du travail. 



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262 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Elle pourra avoir une ligne d'action continue ; 
elle sera en état de faire preuve d'une initiative 
qui, certainement, ne sera pas contrecarrée, car 
elle sera l'émanation de tous. Alors, sa force sera 
toute-puissante, et elle aura une direction. Elle ne 
sera pas un contrepoids inutile, tendant vaine- 
ment à entraver des mouvements contre lesquels 
on ne peut rien lorsqu'ils se sont produits. 

Connaissant les besoins de l'Etat, les besoins 
du travail et les besoins de l'industrie et du com- 
merce, elle proposera; et ses projets, inspirés par 
Texpérience et l'intérêt général, seront acceptés, 
car ils répondront à nos besoins et à la justice. La 
C. G. P., ainsi conçue, sera réellement apte à 
constituer ce qu'il faut qu'elle soit : une organi- 
sation d'action avec un programme positif. 



XVII 



Un obstacle surgira-t-il ? 



L'exemple des Entreprises Modernes du grand 
commerce de détail réunies en groupement par 
affinités, sera-t-il suivi? Et, s'il est suivi, la Fédé- 
ration pourra-t-elle naître?... Voilà toute la ques- 
tion. Hélas! il y a les catégories sociales avec 
leurs préjugés et leur haine. D'où peut surgir 

l'obstacle?... 

Les classes moyennes ne sont pas l'aristocratie ; 
elles voudraient, sans doute, se confondre avec 
elle, mais elles ne le peuvent pas. Les classes 
movennes ne sont pas davantage des prolétaires ; 
elles voudraient se confondre avec eux, mais elles 
ne le peuvent pas. Et, le pourraient-elles, qu'elles 
ne le voudraient point. Elles constituent le prin- 
cipal obstacle à la concentration de la richesse et 
des entreprises; elles constituent, en outre, le 
principal barrage à l'avènement du socialisme. 



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264 



LES ENTREPRISES MODERNES 



Elles sont la source, le pivot, pour mieux dire, 
des majorités qui ont gouverné la France depuis 
cinquante ans; c'est en elles que le radicalisme 
eut ses racines. Nous ne nous en portons pas 
mieux. Il fut l'obstacle à toute novation, donc à 
tout progrès social. Il fit la guerre à la religion, 
se confondit avec Tanticléricalisme, si bien que 
rien, depuis longtemps déjà, ne tempère l'envie 
que les classes moyennes portent à ceux qui 
occupent des positions plus élevées ; elles seraient 
condamnées à laisser le champ libre au collec- 
tivisme, si elles ne haïssaient profondément la 
coopération et les coopérateurs, qu'elles rendent, 
en grande partie, cause de leur ruine. Car les 
classes moyennes étaient surtout représentées par 
le monde petit boutiquier, petit tisinier. Georges 
Deherme a très bien défini tout cela dans son beau 
livre : Les Classes Moyennes. 

Si les classes moyennes ont fait, moralement et 
matériellement, de la France ee qu'elle est, elles 
n'ont pas à s'en glorifier. Nous subissons, de mille 
façons, les conséquences de la démagogie bouti- 
quière, laquelle nous fît un gouvernement géné- 
ralement défectueux. Ce sont elles qui ont fait dé- 
vier de leur application les conceptions de 1789; 
ce sont elles qui firent 1830 et qui firent massa- 
crer le peuple parisien en 1848; ce sont elles qui 
culbutèrent l'Empire en 1870; c'est à elles que l'on 
doit les hécatombes de la Commune ; c'est à elles 
que l'on doit toutes les lois antiéconomîques qui 
nous appauvrissent, qui nous ruinent. Comme le 
remar<}ue Georges Deherme, la fameuse classe- 



UN OBSTACLE SCR<ÎIRA-T-IL ? 



265 



tampon des conservateurs ahuris, oscille entre 
l'anarchie, qui lui est indispensable comme l'air, 
et l'implacable répression. 

Les classes moyennes ou classes stagnantes, — 
à part la minorité intelligente comprise dans leur 
sein — étalent beaucoup de sottise et nous font 
vivre dans le gâchis. Les classes supérieures sont 
beaucoup plus près du monde prolétariat que ne 
le sont les classes moyennes; celles-là ont tou- 
jours, comme le prolétariat, un sentiment social 
parce que, souvent, commercialement et indus- 
triellement parlant, elles y ont leurs racines ; le 
vseul point qui divise vraiment les classes élevées 
et le prolétariat, c'est la question de l'interna- 
tionalisme, et encore! Les premières rêvent à 
l'internationale de l'argent, de l'effort, du la- 
beur; le second y voit la fin des guerres et la 
fraternité des peuples. Les classes stagnantes, 
pas plus en cela qu'en autre chose, ne distin- 
guent rien de net; elles représentent les crânes 
bourrés. Elles synthétisent l'individualisme pris 
en mauvaise part, c'est-à-dire l'hypertrophie de 
l'égoïsme. Leur principale vertu réside dans le 
bas de laine; ce bas de laine fameux qui nous a 
fait une réputation universelle, parce qu'il ne 
s'est jamais vidé qu'au profit de l'étranger, pour 
le développement de ses entreprises, la fabrication 
de ses canons, au détriment des entreprises natio- 
nales et même de notre sécurité. 

Les classes stagnantes sont composées de 
transfuges de la plèbe qui, durant décades sur dé- 
cades, ont fait de leurs fils4es bacheliers, pour que 



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II 



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II 







266 



LES ENTREPRISES MOtERNES 



CN OBSTACLE SURGIRA-T-IL ? 



267 






la terre devienne la terre classique où s'épanouit 
le fonctionnarisme à outrance. 

Le temps est passé, durant lequel les classes 
élevées considérèrent les classes stagnantes comme 
le tampon nécessaire à leur protection; demain, 
celles-là s'apercevront que celles-ci ne sont que des 
cadavres ou des agonisants qui barrent la route 
du progrès, sur laquelle les vivants d'en haut et 
les vivants d'en bas prétendent s'acheminer. Au 
reste, elles auraient déjà dû s'en apercevoir de- 
puis longtemps. N'ayant d'autre souci que celui 
de leur consolidation, elles n'adhérèrent pas, dans 
le passé, aux lois sociales, du moins de bon cœur. 
Comment y adhéreraient-elles aujourd'hui et de- 
main?... Elles sont la barrière à notre américani- 
sation; ce sont elles qui fulminent contre la plou- 
tocratie embryonnaire ou, plutôt, en perspective; 
ce sont elles, en attendant, qui assurent le règne 
de l'argent, puisque le bas de laine, à leur sens, 
leur constitue des droits absolus et qu'elles 
empêchent la seule idée logique de se répandre : 
à savoir que la propriété est d'origine sociale, ce 
qui assure le règne de l'impôt indirect, qui sera 
cause des révolutions prochaines, en maintenant 
l'ignorance de ce que serait l'impôt sur la valeur 
du sol, lequel nous délivrerait de tous les autres. 

Comment ces gens-là feraient-ils éventuelle- 
ment cause commune avec ceux des Entreprises 
Modernes? Grâce à eux, la jalousie, l'envie, les 
communes rivalités, resteront les seules boussoles 
de la nef française; l'émulation n'est ni dans leur 
idéal, ni dans leur programme; ils continueront 



^■v 



à représenter le cheval ayant voulu se venger du 
cerf, et ne seront jamais un élément d'ordre et de 
progrès. 

Ils continueront à traiter d'accapareurs ceux 
qui s(^nt plus habiles qu'ils ne le sont eux-mêmes. 
Celui qui fait des millions d'affaires sera, comme 
)ar le passé, accusé de hâter le retour du régime 
•éodal. Comme le comité d'action du commerce 
de détail du Havre, ils menaceront de faire la 
grève de l'impôt, si l'on ne fait droit à leurs reven- 
dications particulières; ils n'iront pas jusqu'à faire 
comme « les vignerons de la Champagne », les- 
quels, on s'en souvient, plantèrent quelque dra- 
peau allemand sur leur mairie, en appelant Guil- 
laume le bandit à leur secours. 

Cela importe peu ; les événements l'ont démon- 
tré et le démontreront. 

Au reste, dans les classes moyennes, il est 
des éléments pour qui les conflits matériels appa- 
raissent comme suffisamment ridicules pour ne 
plus exister. Dans une société en progrès, il ne 
devrait y avoir que des conflits d'idéals. L'idée de 
justice a tout de même pénétré les grandes masses 
humaines. Elle deviendra le ressort de leur exis- 
tence. Quant à l'idée de liberté, elle a grandi, puis 
on l'a détruite ; la voici qui renaît. Nous nous aper- 
cevons tous de ce que, de tous les pays civilisés, la 
France, comme le dit Georges Darien, est certai- 
nement la moins libre. La centralisation y a été 
poussée jusqu'à l'insanité. Le despotisme ano- 
nyme, installé à Paris, domine tout le territoire. 
L'autonomie des provinces ou des communes est 



il 

II 



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268 



LES ENTREPRISES MODERNES 



inconnue. La liberté individuelle n'existe pas. O'n 
ignore, sans exception, toutes les institutions 
démocratiques. Le citoyen ne possède aucune 
garantie contre les abus de l'administration ou du 
pouvoir central. Le système politique remplace 
toute responsabilité par Tarbitraire. La justice a 
deux mesures, deux poids, des balances faussées. 
Le privilège triomphe insolemment. L'inégalité la 
plus atroce règne dans la taxation. Les tarifs 
douaniers sont absurdes. L'impôt frappe impitoya- 
blement certaines productions, au détriment 
d'autres commerces et d'autres industries. Népo- 
tisme partout. Les charges écrasent les malheu- 
reux. Le protectionnisme, qui enrichit des coquins 
ou des paresseux, en est la cause. Il faut que cela 
change. 

L'agglomération de machines humaines que 
nous sommes, mises en mouvement par un 
rouage central au pouvoir mystérieux, a besoin 
d'un lien. L'absence de. liens enfraîne l'absence 
d'individus, de consciences, de personnalités; elle 
ne tarderait pas à remplacer par du néant, avec un 
peu de vide autour, un peuple qui pourrait être 
grand, très grand, dans l'avenir. 

Il faut vivre! Pour vivre, il faut s'entendre, il 
faut de l'harmonie. Dans le monde du capital, 
c'est la G. G. P., issue du groupement par affi- 
nités, qui la donnera, cette harmonie, parce que 
ces affinités sont, en quelque sorte, l'émanation 
supérieure des classes moyennes en progrès, 
malgré tout. G. G. T., d'une part; G. G. P., de 
l'autre : voilà l'équilibre, les deux roues du char 



UN OBSTACLE SURGIRA-T-IL ? 269 

de l'Etat. Mais, de grâce, si nous ne voulons pas 
mourir encore, qu'on n'entrave pas notre évolu- 
tion I Elle ne demande qu'à s'accomplir en s'accen- 
tuant. 

Les grandes entreprises n'ont qu'à se soucier 
médiocrement des petites. Si les petites, par la 
coopération, ne s'organisent pas, elles auront 
bientôt vécu. Si elles s'organisent, elles devien- 
dront grandes. Elles auront, du moins, l'intention 
de le devenir ; dans un cas comme dans l'autre, 
celles qui sont marquées pour subsister vien- 
dront à nous. 



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XVIII 



Où Ton peut voir que toutes craintes doivent être 

écartées. 



Les classes supérieures et les classes ouvrières 
n'ont pas toujours vécu comme chiens et chats, 
selon une expression courante. Au moyen âge, 
en effet, maîtres et compagnons ne faisaient 
qu'un. C'est l'ambition des maîtres qui a rompu 
la solidarité ouvrière; pour la faire éclore de nou- 
veau, il n'y a, vraisemblablement, qu'à aban- 
donner un peu de cette ambition. Les gens avides 
d'argent ne sont guère susceptibles d'avoir des 
amis dévoués ; les gens vaniteux vivent dans une 
atmosphère d'antipathie; l'égoïsme, quand il est 
trop apparent, révolte ceux qui en pâtissent. 
Moins d'avidité, moins de vanité, moins d'égoïsme : 
voilà ce qu'il faut pour que soit comblé le fossé 
qui sépare le Capital du Travail. Les Entreprises 
Modernes s'en rendront compte. Et la scission qui 
dure depuis tantôt deux siècles, que la suppression 



TOUTES CRAINTES DOIVENT ÊTRE ÉCARTÉES 271 

des corporations avait rendue définitive, grâce à 
leur initiative, à leur saine compréhension des 
^ choses, un jour, prendra fin sans doute. Pour 
qu'elle prenne fin, il n'y a qu'à avoir, de part et 
d'autre, similitude d'associations, et ces associa- 
tions, tout naturellement, au lieu de se faire la 
guerre, une guerre incessante et préjudiciable à 
la nation, collaboreront. L'antagonisme ne s'est 
déclaré, dans la violence qu'on lui connaît, qu'en 
raison des attentats perpétrés contre la liberté indi- 
viduelle ; cette liberté individuelle étant enfin res- 
taurée, l'antagonisme doit cesser. Il ne cesserait 
évidemment jamais, mais, au contraire, il prendrait 
de plus en plus d'acuité, si notre organisation éco- 
nomique ne devait pas évoluer, si elle devait sta- 
gner, comme l'empêcherait d'évoluer et comme la 
ferait stagner l'entretien indéfini de la puissance 
électorale des mauvais éléments, éléments rétro- 
grades, des classes moyennes. 

Ces éléments étant la cause directe de la 
guerre sociale qui n'existe plus seulement à l'état 
latent, ne seraient pas, ne pourraient pas être des 
éléments pacificateurs. Les classes supérieures, 
commerciales et industrielles, revenues de l'erreur 
qui leur fit croire à l'efficacité de la classe-tampon, 
pratiqueront des alliances qui, pour n'être point 
définies encore dans l'esprit des masses, n'en sont 
pas moins inéluctables. Ce sont les classes 
moyennes qui en feront les frais. Il n'y aura plus, 
dans l'avenir, que les grandes entreprises. Le dé- 
lai de cet avènement est sans doute beaucoup 
plus rapproché qu'on ne le croit généralement. 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



Dans une société industrielle et commerciale^ 
comme les Bécessités nous l'imposent, %t comme 
révolution nous la prépare, rien n'est plus logique 
et normal que la grande entreprise, qui multiplie 
ses moyens d'être utile à la masse des consomma- 
teurs comme à celle de ses employés, de ses ou- 
vriers. Nous avons dit que survivraient, seuls, 
ceux qui sauront pratiquer l'association, la coopé- 
ration la plus large, parce que, seuls, pour la 
production, l'achat ou la vente, ils se mettront au 
niveau des grandes entreprises. Ceux qui seront 
associés, qui coopéreront, n'auront cure de léser 
les intérêts des isolés; ils ne s'en soucieront pas 
plus que ne s'en soucient les grandes entreprises 
auxquelles ils se seront assimilés. Ils finiront par 
comprendre et proclamer que leurs affaires ne 
présentent pas un intérêt plus spécial que les af- 
faires des autres. C'est fatal; comment pourrait-il 
en être autrement? Encore, convient-il de cons- 
tater qu'à la faveur de la cherté excessive de tout, 
la coopération, sous toutes ses formes, se multi- 
pliera, et qu'à un moment donné, tout le monde, 
dans un domaine comme dans l'autre, pourra se 
dire coopérateur. Mais toutes les associations d'in- 
térêts, d'efforts, d'intelligences, de capitaux^ ne 
sont pa» marquées pour le triomphe. Il y en a qui 
le sont pour une vie très courte, pour une mort 
très prompte. La nature, là comme ailleurs, opé- 
rera par sélection. Il n'y aura que ce qui sera né 
viable, qui vivra. 

Il me faudrait répéter ici ce que j'ai écrit dans 
le chapitre des Grands Magasins de Province, 



TOUTES CRAINTES DOIVENT ÊTRE ÉCARTÉES 273 

auquel je me permettrai de renvoyer le lecteur. 
11 y verra que les grandes entreprises contempo- 
raines étant le fruit de l'association, de la coopé- 
ration, ont une vitesse acquise; que leur mode 
d association et de coopération n'étant point 
immuable, il sera susceptible de s'étendre par 
delà les frontières, après avoir été limité primi- 
tivement au point déterminé de leur naissance. 
Un phénomène bien particulier à notre époque 
troublée, la disparition des marchés nationaux en 
sera a déterminante ; en effet, présentement^ et 
pour longtemps encore, il n'existe plus pour qui- 
conque que le marché mondial, sur lequel se 
croisent et s'entrecroisent, en des recherches mul- 
^ tipliees, les acheteurs de l'univers entier. 

Quelle sera, demain, la situation de ceux qui ne 
sont point prêts à la grande bataille économique? 
Un la devine, car elle s'esquisse déjà. Les hausses 
subies partout, les achats au jour le jour, avec des 
capitaux restreints, ne permettent plus d'effectuer 
des approvisionnements qui devaient suffire à la 
consommation durant des mois ou des années • ils 
sont à peme de quelques jours. Tous ceux qui 
opéreront en tirailleurs, en indépendants, en 
isoles, rencontreront sur leur route des diflicultés 
croissantes, peut-être insurmontables. Ils ne pour- 
ront tenir tête aux coalitions inéluctables qui 
seules, permettront sans doute à un pays de vivre' 
11 faudra bien, de gré ou de force, modifier des 
habitudes séculaires. La contemplation béate du 
passé ne sera plus de mi«e; les haines, les riva- 
nWs, ies jalousies, devront muer, et coûte que 

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274 



LES ENTREPRISES MODERNES 



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coûte, en sympathies évidentes. Cela seulement 
permettra à ceux qui sont vraiment nés pour être 
des commerçants, de triompher des obstacles les 
plus considérables, en réalisant des progrès tech- 
niques que le présent ne connaît peut-être pas 
encore, tout en augmentant le caractère de phil- 
anthropie qui, au cours de ces dernières année*, 
s'est esquissé dans les entreprises. Les firmes les 
plus modestes comme les plus importantes, pour 
mieux résister, pour faire la carapace plus éten- 
due, plus solide, plus épaisse, s'achemineront vers 
la fusion. C'est de l'unité que jaillira la source de 
puisance née de la transformation. Les cartels et 
les trusts qui n'étaient chose rare ni en Alle- 
magne, ni en Amérique, deviendront la chose ^ 
obligatoire ; ils lutteront entre eux sur le marché ' 
mondial ; la nation qui n'aura pas les siens sera 
la moins riche, la moins pourvue, donc la plus 
malheureuse. Et ce besoin de rapprochement 
gagnera les Coopératives elles-mêmes. On pourrait 
aftirmer, sans être téméraire, que les coalitions, 
les alliances qui revêtaient un caractère absolu- 
ment commercial jusqu'à ce jour, revêtiront enfin 
leur caractère définitif : un caratère social. 

Nous nous féliciterons alors des résultats acquis. 
Entre les divers genres d'entreprises, ni l'envie, ni 
le mépris, ni les rancœurs, n'existeront plus, car 
il n'y aura de place que pour l'émulation qui, 
seule, est capable d'entretenir la concurrence 
loyale, de provoquer la surexcitation des énergies, 
d'inciter à l'effort, d'inspirer les initiatives, en 
assurant, mieux qu'elle ne le fit dans l'autre- 



TOUTES CRAINTES DOIVENT ÊTRE ÉCARTÉES 275 

fois, le progrès que nous appelons de toutes nos 
forces, dans notre lassitude des restrictions et des 
plaintes. 

L'union de tout le commerce apte à l'évolution, 
ce sera enfin la mise en pratique de la solidarité! 
Quel rêve ! Ne plus voir se dresser, comme une 
armée de pygmées, les petites maisons contre les 
grandes; ne plus voir le bon sens du législateur 
errer et naufrager entre les diverses catégories 
commerciales debout les unes contre les autres, ou 
simplement indifférentes les unes aux autres! Plus 
de récriminations, plus d'appel à l'Etat — au Dieu- 
Etat si totalement impuissant, — pour forger de 
l'injustice et fourbir des privilèges, sans que nul 
n'ait conscience que sa conduite est à la fois dan- 
gereuse et maladroite, tant à son point de vue 
particulier qu'au point de vue de l'intérêt général. 
^ Le faisceau de nos forces productives, ainsi, 
s'arrondira. Les rivaux d'hier et d'aujourd'hui ne 
demandant plus à l'Etat de sacrifier les intérêts et 
la liberté de leurs rivaux à leurs profit, ne permet- 
tront plus à ce même Etat de sacrifier leurs 
3ropres intérêts et leur propre liberté, quand il 
lui plaît, simplement par voie de conséquence et 
en vertu de ce qu'en physique on appelle le choc 
en retour. 

Dans la lutte économique qui commence, le 
succès de l'un devra profiter à tous. Les plus 
aptes et les plus forts joueront, à l'égard des plus 
faibles et des moins aptes, le rôle d'entraîneurs et 
celui d'initiateurs. On leur laissera trouver, parce 
qu'ils sont les plus capables, les innovations; ils 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



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donneront l'exemple ; ils prendront des initiatives 
heureuses qui profiteront à tous, et on les imitera. 
Mieux armés, disposant de plus d'autorité et de 
plus d'influence, ils défendront les intérêts com- 
muns avec plus de clairvoyance, de force et de 
méthode, que ces intérêts ne furent défendus jus- 
qu'à présent. Le commerce s'en félicitera. La pro- 
duction elle-même n'y sera point indifférente. 

En avant donc, pour l'association partout et 
pour des associations de plus en plus grandes, — 
pour l'association unique!... Laissons piétiner sur 
place les grossistes égoïstes, les fabricants mal 
outillés, incapables de s'adapter au mouvement; 
dans notre course au progrès, négligeons qui ne 
se perfectionne point. Ceux qui marquent éter- 
nellement le pas ne peuvent songer à obliger les 
autres à se conformer à leur allure de tortues, 
alourdies par d'épaisses carapaces. Expurgeons 
les classes moyennes commerciales de leurs élé- 
ments rétrogrades ! 

Eh quoi ! les chefs intelligents de petites mai- 
sons, qui rêvent d'installer leur magasin d'une 
façon moderne, n'auraient pas à cœur d'unir leurs 
efforts à ceux des hommes laborieux, entrepre- 
nants, actifs, qui éclairent pour eux le chemin 
de la réussite? Et ces hommes laborieux dédaigne- 
raient le contact et la collaboration de ces chefs 
inteUigents de petites maisons?... Allons donc! 
Ce serait à désespérer de tout. Ce serait à douter 
du succès que notre patrie doit connaître sur le 
champ de bataille économique mondial. 

Mais, dira-t-on, tout d'abord, il faut vivre, Pour 



TOUTES CRAINTES DOIVENT ÊTBE ÉCARTÉES 277 

vivre, il faut lutter. Et comment ceux qui ne dis- 
posent que de quelques milliers de francs, ose- 
raient-ils s'approcher de ceux qui disposent de 
millions?... La réponse est simple; réfléchissez, 
braves gens : Pour faire un million, il ne faut que 
cinquante fois vingt mille francs, et cinquante 
petits négociants qui se groupent ne tardent pas à 
constituer eux-mêmes une société puissante, bien 
propre àji'ivaliser avec les autres sociétés puis- 
santes. Il me semble l'avoir sufflsamment démon- 
tré. 

Et puis, il n'en faut point douter, c'est lorsque 
tout le commerce français et toute l'industrie 
française seront unis, que le progrès, lent jus- 
qu'à ce jour, précipitera sa marche, parce qu'en 
regard de l'unité ouvrière qui fait pencher le 
plateau de la balance en sa faveur, il y aura 
l'unité patronale qui rétablira l'équihbre. La paix 
sociale y gagnera. Bien des questions se trouve- 
ront résolues!... Mais, d'ici là, les actions de tra- 
vail, dont les bénéficiaires seront les ouvriers ou les 
employés, seront créées; les entreprises fonction- 
neront mieux qu'à l'heure présente où les grèves 
occupent de trop nombreuses minutes, car le 
personnel sera intéressé à la bonne marche des 
affaires. Dans le même ordre d'idées, les Entre- 
prises Modernes, alors, auront trouvé le moyen 
pratique d'intéresser les chents à leurs bénéfices... 
Mais ne voyons pas si loin pour l'instant. A 
chaque jour sufflt sa peine. Si le commerce de 
France sait s'unir, il faudra envisager l'avenir 
avec la plus belle sérénité. 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



Nous verrons bien s'il est à même, le commerce 
de France, de profiter des suggestions qui lui 
sont données dans son intérêt et que Theure 
commande impérieusement de réaliser sans re- 
tard. 






XIX 



Le Présent... L'Avenir. 



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Le monde patronal ne se désintéresse plus aussi 
complètement qu'autrefois de ce qui se passe dans 
le monde du travail; et il a raison. Mais Tintérèt 
qu'il y porte, n'est point suffisant encore. 

La G. G. T. s'organise méthodiquement, ration- 
nellement; ses efforts lui assurent, lentement 
peut-être, mais en tout cas sûrement, une in- 
fluence dans la nation. Elle vient de fonder l'atelier 
qui, demain, selon l'expression de Jouhaux, rem- 
placera le Gouvernement. 

Que le remplacement du Gouvernement par 
l'atelier ne soit pas immédiat, c'est indéniable. 
< Demain », dans la circonstance, symbolise un 
peu celui du perruquier. Mais s'attarder à croire 
qu'il le symbolisera toujours, serait commettre une 
impardonnable erreur. S'il est dangereux de s'en- 
dormir sur des pétales de roses, comme autrefois 
les gens de Gapoue, il est encore plus pernicieux 









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280 



LES ENTREPRISES MODERNES 



LE PRESENT, L AVENIR 



281 






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de s'endormir sur des lauriers. Gardons-nous de 
fermer les yeux sur les nôtres ; le sommeil, serait 
sûrement mortel. Heureusement, nos lauriers ne 
vont pas sans quelques brins d'épine qui y sont 
mélangés. Et, puissent les brins d'épine nous tenir 
suffisamment éveillés, pour que notre repos de- 
vienne énervement, puis souffrance ! Alors, nous 
nous lèverons, préférant l'action à la torpeur 
insupportable. Mais, ne sera-t-il pas trop tard?... 
Nous l'avons déjà dit : la G. G. T. s'est assuré 
le concours de la Fédération des Coopératives, qui 
comprend tout de même un nombre imposant de 
consommateurs; de la Fédération nationale des 
fonctionnaires; de l'Union syndicale des techni- 
ciens de l'Industrie, du Commerce et de l'Agri- 
culture, qui sont quelques milliers et composeront, 
désormais, la partie intellectuelle de l'organi- 
sation. Cette partie intellectuelle aura-t-elle une 
influence décisive sur la partie manuelle?... C'est 
possible. Mais, toutefois, on s'apercevra claire- 
ment, à un moment venu, de l'imperfection de 
l'assemblage auquel les administrateurs des So- 
ciétés capitalistes n'ont pas encore donné leur 
adhésion. L'imperfection est tout entière dans 
cette abstention; il manque à la charpente, pour 
être solide, irréprochable, un chevron — et non 
le moindre. Bien hardis seront ceux qui, en dépit 
de l'absence de ce chevron, tenteront de cons- 
truire sur cette charpente. Le succès sourit par- 
fois aux audacieux. Mais bien peu clairvoyants 
sont ceux qui pensent que, faute d'un chevron, 
on ne tentera point de construire. 



Que se propose donc le Conseil économique du 
Travail? Il veut, tout d'abord, exprimer la volonté 
des producteurs d'organiser eux-mêmes, en de- 
hors des tutelles qu'il qualifie de parasitaires, une 
société faite d'ordre, de conséquence, de vérité. 
Pour certaines gens d'esprit positif et immédia- 
tement utilitaire, cela ne dit pas grand'chose. Ils 
ne trouvent là-dedans, évidemment, que du ver- 
biage. Or, les mots ne les effraient pas. C'est 
peut-être ce en quoi ils n'ont pas tout à fait raison. 

D'autres disent : les principes ne sont pas nou- 
veaux. Ils datent de Proudhon. La C, G. T. en a 
fait son décalogue depuis trente ans. Et la terre 
tourne toujours. 

Oui, parfaitement, les principes sont vieux. 
^ Cependant, il y a quelque chose de neuf : c'est la 
volonté de les appliquer. C'est cette volonté qui 
s'attache à forger l'arme révolutionnaire. Neuf sec- 
tions d'études correspondant, somme toute, à 
toutes les branches de notre activité sociale, com- 
posent les cellules du nouvel organisme : 

l"" Outillage national (transports, postes, force 
motrice) ; 

2^ Organisation économique (contrôle et ges- 
tion, économie nationale et internationale); 

3® Production industrielle et matières premières ; 

4^ Production agricole et organisation agraire ; 

S"" Finances et crédits; 

G"" Cadre de la vie sociale (hygiène, urbanisme, 
loisirs, éducation sociale et physique); 

7^ Enseignement général et technique; 

S*' Commerce et répartition des richesses ; 



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282 



LES ENTREPRISES MODERNES 



9^ Régions dévastées. 

Le tout est sous la direction d'un Comité de 
répartition du travail, formé par la réunion de 
dix-huit secrétaires de section et présidé par un 
membre du Comité-directeur, lequel Comité est 
composé du Secrétaire général de la C. G. T., de 
trois membres de la C. G. T., de trois membres 
de ru. S. T. I. C. A., de trois membres de la Fé- 
dération nationale des fonctionnaires et de trois 
membres de la Fédération des Coopératives, flan- 
qués de deux secrétaires-adjoints, d'un trésorier 
et d'un archiviste choisis par eux. 

Telle est l'essence de cette végétation naissante, 
et qu'on nous présente comme un arbre déjà vi- 
goureux dont les fonctions chlorophylliennes se- 
ront purificatrices de l'air que nous respirons. 

Ce n'est pas, assurément, le triomphe de la C. G. 
T., mais, en tout cas, c'est un pas nouveau qui 
est fait; c'est un obstacle nouveau qui est franchi. 
Nous avons dit déjà ce que nous pensions de cette 
conception; il est peut-être bon de le répéter : 

La société de demain, par ses entreprises gi- 
gantesques et grouillantes, n'aura pas besoin que 
de ces chefs; et, s'il n'y avait que les chefs choisis 
par la C. G. T., ce serait perpétuellement le chaos. 
Car, en matière commerciale surtout, les techni- 
ciens de ru. S. T. L C. A. ne peuvent être des 
chefs achevés, parce que, si bien doués qu'ils 
soient, ils n'ont pas tous les dons : celui de l'ex- 
périence, celui de la science et celui de l'aptitude 
à la direction. Ces dons ne sont pas davantage 
Tapanage des gens de la Fédération des Coopé- 



LE PRESENT, L AVENIR 



283 



ratives, plus politiciens que disciples attentifs, 
avisés, de Mercure. 11 est un peu prétentieux, de 
la part de la C. G. T., de penser trouver là, à un 
moment donné, les gens qui présideraient aux 
destinées des grandes affaires qui illustreront la 
société de demain; les faveurs gouvernementales, 
durant la guerre, les ont empêchés d'achever leur 
apprentissage commercial! Force sera donc, en 
attendant le triomphe cégétiste, d'avoir recours à 
d'autres éléments encore considérés comme hos- 
tiles, encore considérés comme ennemis, ainsi 
qu'étaient, hier, les techniciens de l'U. S. T. L 
C. A. Ces éléments-là sont ceux que le monde ca- 
pitaliste, tout seul, serait capable de fournir. Lé- 
nine pourrait l'affirmer à M. Jouhaux. Je crois 
qu'il est passé par là. 

Ce qui manque, somme toute, au Conseil éco- 
nomique du Travail, ce sont les administrateurs 
des entreprises modernes de toutes sortes. L'or- 
ganisation d'une affaire ne va pas sans son admi- 
nistration. Les deux choses n'en font pas qu'une ; 
elles restent séparées. Et, s'il faut de l'envergure 
et de l'audace pour organiser, il faut une enver- 
gure différente pour bien administrer! 

L'absence des administrateurs de l'industrie et 
du commerce dans la C. G. T. montre bien que, 
si la guerre est déclarée au capital, le capital, du 
moins, n'a pas encore perdu la partie. Son rôle, 
même si une révolution se produisait, ne serait 
pas fini. Le capital, ce n'est pas seulement l'argent 
— l'argent plus ou moins discrédité, — c'est 
aussi l'outillage, le savoir-faire, l'initiative, toutes 




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LES ENTREPRISES MODERNES 





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chose» qui, additionnées, constitueront, demain, 
une valeur autrement supérieure que celle de ngs 
billets de banque. 

Le capital qui, quoi qu'on dise et quoi ^qu'on 
fasse, est en train de subir une évolution, consciept 
de sa force et de sa quasi-sécurité, doit-il assister, 
impassible, aux métamorphoses qui s'accom- 
plissent dans les couches sociales? 

Non pas. 

Les gens qui président aux destinées de nos 
grandes affaires et qui possèdent à un si haut 
degré Taptitude aux transactions et à la direction 
des hommes, sauront-ils aviser, en temps et lieu, 
ce qu'il conviendrait de faire?... Ces gens qui ont, 
en outre, le nerf de la guerre, qui doit être en 
même temps celui de la paix, sauront-ila l'utiliser 
au moment opportun, dans un but conforme au 
progrès qui n'est jamais contraire aux entre- 
prises?... 

Si la société de demain doit être modifiée, ses 
cadres doivent être souples ; ils doivent reposer 
sur la capacité des individus, sur leurs moyens, 
sur leur science individuelle, sur leur puissance 
d'action collective. Si nos Entreprises Moderne^i 
étaient dotées d'un sens politique égal au sens des 
affaires, elles joueraient un grand rôle. Le tout 
serait, en tout premier lieu, de savoir si, ce rôle, 
elles voudront le jouer. Elles ne le joueront évi- 
demment pas si la vision de l'abîme ne se dessine 
à travers tous les optimisme» ; si l'indifférencei, 
consécutive à la paresse de l'esprit, ne meurt pas 
devant la néeejgsité de l'effort et du sacrifice. 



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LE PRESENT, L AVENIR 



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Tout de même, en évoquant l'histoire, on se 
rappelle qu'aux temps de 1789, la noblesse et le 
clergé se sauvèrent par un geste d'abnégation que 
n'avait assurément pas dicté l'altruisme, dans un 
élan de sincérité... 

Qui vivra, verra!... 

— Nous avons vu et nous voyons ! s'écrient les 
optimistes. 

Que voient-ils? 

Ils voient que les points de vue que nous émet- 
tons, s'ils avaient hier leur raison d'être, ne l'ont 
plus aujourd'hui. En effet, la France est dotée du 
ministère Millerand, qui marque, comme le disait 
à un journal périodique, un observateur attentif 
des luttes parlementaires et des combinaisons 
occultes de la politique et des affaires; qui marque 
vraiment quelque chose de nouveau, d'inattendu, 
de quasi révolutionnaire. 

L'observateur en question, examinant de quelle 
façon ce Ministère fut constitué, et réfléchissant 
sur sa destinée, disait : 

« D'habitude, quand il s'agit de former un cabi- 
net, la recette est simple et invariable. 

<( La règle du jeu, c'est que le nouveau gou- 
vernement doit être constitué à l'aide des chefs 
ou sous*-chefs des groupes dont la coalition a ren*- 
versé le précédent. Or, regardez le cabinet Mille- 
rand ; vous n'y trouverez rien de tout cela. C'est 
Briand, Barthou, de Monzie et quelques autres, 
qui ont jeté bas Clemenceau. Ni eux ni leurs lieu- 
tenants ne figurent sur la liste des nouveaux 
gouvernants. 



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LES ENTREPRISES MODERNES 



LE PRÉSENT, L'aVENIR 



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« Ce ministère n a pas de point d'appui dans les 
€ groupes y>. Il a été constitué presque entièrement 
en dehors des coteries parlementaires. Ses porte- 
feuilles ne lui assurent point de voix, ou si peu. 
C'est ce qui fait son originalité. C'est pourquoi 
aussi il parut si fragile. Les politiciens profes- 
sionnels, anciens et nouveaux, ont clamé leur 
colère contre ce défi aux traditions les mieux 
établies, et le solennel M. Arago, au nom des 
18o membres de Tentente républicaine, a lancé 
Fanathème. 

€ Mais Millerand n'est pas un novice. S'il a pris 
le pouvoir, c'est assurément pour avoir le temps 
d'en tirer quelque chose. Si donc il a dédaigné de 
prendre son point d'appui dans les groupes, c'est 
qu'il en a trouvé un autre ailleurs... en dehors du 
Parlement ! C'est là où se révèle toute l'originalité 
de sa combinaison. Ceci demande quelque expli- 
cation : 

€ Le trait le plus caractéristique de révolution 
sociale actuelle, c'est la tendance qui se manifeste 
dans tous les milieux sociaux vers les groupements 
professionnels. Déjà bien avant la guerre, les 
grands financiers, les grands métallurgistes, les 
armateurs, s'étaient constitués en Comités formant 
une oligarchie puissante qui agissait de façon 
occulte, mais souveraine, sur les Pouvoirs publics. 
Au cours de la guerre, le mouvement s'est con- 
sidérablement développé. Poussé parles nécessités 
de la Défense nationale et le besoin de concentrer 
toutes les forces économiques, l'Etat a créé de 
nombreux consortiums pour la répartition des ma- 



tières premières, des métaux, du charbon, du 
ravitaillement, des commandes. Bon gré mal gré, 
tous les industriels ont dû entrer dans ces orga- 
nismes nouveaux. Autrefois divisés par des riva- 
lités farouches, ils ont appris, de gré ou de force, 
à s'unir, et il a suffi de rapprocher tous ces grou- 
pements pour créer un embryon de Confédération 
générale de la production. 

« Le même mouvement s'est produit dans le 
monde du commerce. Les Chambres de Commerce 
ne sont plus de simples prétextes à faire décorer 
des présidents élus à l'ancienneté. Au cours de la 
guerre, elles sont devenues des organismes agis- 
sants de répartition. Investies de pouvoirs exécu- 
tifs enlevés à la bureaucratie par trop incompé- 
tente, elles ont pris ainsi la notion de leur rôle 
dans la vie économique du pays. Elles se sont 
rapprochées les unes des autres, elles se sont 
habituées à considérer des intérêts qui dépassent 
leurs villes, elles ont pris conscience de l'exis- 
tence réelle des régions économiques de la France, 
si bien que le ministre Clémentel a dû consacrer 
ce mouvement, en organisant une véritable repré- 
sentation régionaliste du monde des affaires. 

« Les agriculteurs, à leur tour, sont entrés dans 
la même voie. Jusqu'ici, ils s'étaient contentés 
d'élire des députés ou des sénateurs pour défendre 
leurs intérêts de clochers contre l'administration. 
Leurs syndicats, leurs mutuelles, leurs sociétés 
d'assurances, s'ignoraient; des rivalités ardentes, 
opposant les intérêts des divers produits et des 
diverses régions, empêchaient la conception claire 



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288 



LES ENTBEPRISKB MODERNES 




des intérêts généraux. Cependant, depuis long- 
temps déjà, ils réclamaient la constitution de 
Chambres d'Agriculture ayant les mêmes pouvoirs 
que les Chambres de Commerce. Las d'être ber- 
nés, ils ont tenu, en juin dernier, un Congrès 
national, dont les politiciens de toutes nuances 
furent exclus. Ils ont constitué une Confédération 
générale des Associations agricoles. Cet organisme 
est encore tout nouveau et n'a pu arrêter encore 
une politique d'ensemble, mais il constitue une 
force considérable avec laquelle il faudra désor- 
mais compter. 

« Quant aux organisations ouvrières, vous con- 
naissez, n'est-ce pas, le prodigieux développement 
de la C. G. T. ? Un million d'adhérents nouveaux 
au cours de la guerre. Le mouvement a gagné les 
fonctionnaires, puis les techniciens. La vie chère 
a donné aux Coopératives un essor inattendu, et 
voici que ces quatre éléments qui, jusqu'ici, vivaient 
dans un éloignement obscur, se sont rapprochés, 
constituant le Conseil Economique du Travail 
(C. E. T.), et, voyant l'impuissance des parlemen- 
taires à résoudre les crises de ravitaillement, de 
production, de transports et de crédits, suscitées 
3ar la guerre, ils ont décidé d'élaborer eux-mêmes 
es solutions d'intérêt général et de les imposer 
au gouvernement légal. 11 y a quatre ans, une 
telle tentative n'aurait rencontré que des scep- 
tiques. Annoncée sans forfanterie, avec sérieux, 
par des hommes sérieux, qui se proposent d'étu- 
dier les questions avant d'agir, elle a été accueillie 
par le public, dans tous les milieux, sans raillerie 



LE! PRÉSENT, l'avenir 



289 



ni colère, avec une gratitude significative. Le dis- 
crédit du parlementarisme est maintenant si pro- 
fond, qu'il y a eu partout comme une sorte de 
soulagement, à l'annonce qu'il existait quelque 
part un centre d'études et d'action où l'on aborde 
avec compétence le redoutable problème de la re- 
constitution d'une nation ruinée. ' 

« En somme, dans tous les milieux, capitalistes 
ou prolétariens, les hommes d'action se groupent 
par profession; la profession est en train de se 
substituer au parti. 

c C'est une révolution, et j'ajoute : la plus im- 
portante qui se soit produite depuis la réunion des 
Etats-Généraux, en 1789. Les quelques hommes 
qui, dans la coulisse, mènent nos politiciens. Font 
parfaitement compris. Ils ont senti que, s'ils vou- 
laient durer, il leur fallait s'appuyer sur ces orga- 
nisations professionnelles, prendre contact avec 
elles, afin de les diriger. Regardez, de ce point de 
vue, la liste des membres du Cabinet Millerand, 
et vous verrez combien certains noms inconnus, 
qui ont surpris sur la liste des ministres, sont 
significatifs. 

« Aux Finances, on a mis un financier, M. Mar- 
sal... 11 s'appuie sur un groupe qui subventionne 
la presse quotidienne et fait, par conséquent, 
l'opinion. 

« La Chambre n'aura plus qu'à suivre le mou- 
vement. 

(( Considérez maintenant M. Isaac. Il est prési- 
dent de la Chambre de Commerce de Lyon, le chef 
élu de ces puissants hommes d'affaires qui ont 

19 






i, 



ï 



i 





ï 



290 



LES ENTREPRISES MODERNES 



fait de Lyon une véritable capitale industrielle. Il 
jouit d'une grande autorité sur tous ses collègues 
des Chambres de Commerce de France. C'est en 
leur nom qu'il parlera à la Chambre, et les déci- 
sions qu'il aura prises seront soutenues, dans 
toute la province française, par ces Chambres de 
Commerce dont je viens d'indiquer l'activité nou- 
velle et la récente concentration. 

« M. Ricard a été l'organisateur et est le secré- 
taire général de la Confédération des Associations 
agricoles. Quand il parlera, les députés sauront 
qu'il a derrière lui l'état-major des Syndicats, des 
Mutuelles d'agriculteurs et riches propriétaires, 
maintenant unis et disciplinés. Enfin, pour être 
complet, M. Millerand a voulu avoir dans son 
ministère un ouvrier connu dans les Syndicats, 
M. Coupin. > 

L'ensemble, faut-il le dire, s'appuie sur le grou- 
pement des Intérêts économiques, alimenté par les 
Banques, les Compagnies d'assurances, avec, pour 
façade, la Fédération des groupes commerciaux et 
industriels de France de M. de Palomera ; la Fédé- 
ration descomnïerçants détaillants, de M. G. Maus; 
le Syndicat général de l'Epicerie française, de 
M. Fettu, autant de choses qui seraient inexis- 
tantes par elles-mêmes, puisque les membres ne 
paient qu'avec peine la plus minime des cotisations. 

L'Union des Intérêts économiques n'en a pas 
moins dépensé des millions et des millions pour 
faire élire ses candidats. 

Ma conclusion sera courte : 

Où distingue-t-on, dans tout ceci, l'action des 



LE PRÉSENT, l'aVENIR 



291 



Entreprises Modernes qui, pourtant,à elles seules, 
représentent plus de dix milliards d'affaires?...' 
Nulle part. Aussi, en dépit de leur activité ; en 
dépit du rôle capital qu'elles jouent dans la' vie 
économique du pays, elles n'ont personne au Par- 
lement pour y défendre leurs intérêts ; à plus forte 
raison, n'ont-elles personne au Gouvernement. 
On ne peut que le regretter, tout en reconnaissant 
bien haut, qu'elles seules sont responsables de 
cette lacune, si préjudiciable à l'ensemble des inté- 
rêts et à l'harmonie nationale. 

Si, pour la première fois depuis l'avènement de 
la République, le Gouvernement a été obligé de 
chercher un point d'appui hors du Parlement, ce 
r point d'appui repose sur la majorité des princi- 
paux éléments, saut sur un seul. La méthode de 
classement inaugurée, et qui consiste à grouper 
ensemble « les hommes ayant les mêmes intérêts 
professionnels en choisissant parmi eux les plus 
compétents >, est donc forcément encore impar- 
faite. Peut-elle se perfectionner?... Oui, quand les 
Entreprises Modernes, solidaires, entreront en 
scène à leur tour, se montrant la puissance de 
l'affinité qui détermine la cohésion. Si elles n'y 
entraient, par les conflits qui existeront forcé- 
ment, demain comme ils existaient hier entre les 
groupes représentés, seuls, ces groupes bénéfi- 
cieraient d'un peu plus de clarté. 11 y aurait tou- 
jours des bafoués, des méconnus, des écrasés 
par les charges fiscales inconsidérées, et ceux-ci 
seraient les Entreprises modernes. A l'heure où 
la profession entre dans le pouvoir et se prépare 



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292 



LES ENTREPRISES MODERNES 



à le prendre ; à l'heure où « Tatelier va supprimer 
le Gouvernement », ces pages méritaient d'être 
écrites, puisqu'elles visent uniquement h plus 
d'accord, à plus d'entente, à plus d'action ration- 
nelle et concertée, toutes choses desquelles la 
Patrie a besoin. 



FIN 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



N.-B, — La lettre s placée 

signifie : et 



Aiglon (Société d'alimentation 

(!'), p. 84. 
Alimentation du Centre, p. 81- 

214 s. 

— du Forez, p. 115 s, 130-136. 

— Générale Noga, p. 69. 

— Moderne du Midi, p. 59-80- 

279. 
-- Stéphanoise, p. 81-136. 
Aquitaine (F), p. 58-80. 
Arago, p. 286. 
Association des Commerçants 

de Toulouse, p. 75. 



Bader, p. 16-25-27. 
Banques, p. 137 s. 290. 
Banque de France, p. 144 s. 183- 
190. 



après un numéro de page 
suivantes. 

Baraques Vilgrain, p. 90. 
Barthou, p. 285. 
Bazar de FHôtel-de-Villo, p. 45, 
— des Terreaux, Lyon, p. 71. 
Berry (Georges), p. 74-242. 
Betoulle, p. 214. 
Biard et C", p. 87. 
Bon Marché (Au), p. 28-36-43- 

70-112. 
Bouant et Mignot, p. 72. 
Boucicaut, p. 16-34 s. 
Bourse de Paris, p. 146. 
Bourse du Travail, p. 247. 
Boya, p. 144. 
Briand, p. 285. 
Brisset, p. 58. 



Casino (Magasins du), p. 79-81- 

107 s. 193-198. 
Castelnau (Général de), p. 180. 



; 



I 



f 




294 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



295 




Chambres de Commerce, p. 179- 
285 8. 289 s. 

Chambre Syndicale de la Nou- 
veauté, p. 250. 

Clemenceau, p. 285. 

Clémentel, p. 258-287. 

Cognacq (M-), p. 30. 

Cognacq, p. 16-37. 

Collas (Georges), p. 124 s. 

Comestibles Terminus, p. 43. 

Comités de Répartition, p. 189 s. 

— de Vigilance, p. 223. 
Compagnies d'Assurances,p.248- 

290. 
Compagnie des Etablissements 

Economiques, p. 86 
Comptoir Commercial du Nord, 

p. 124 s. 130-136. 
Comptoirs Economiques de 

Bourgogne, p. 59-80-136- 

183. 
Comptoirs Français, p. 72-82 s. 

109-169-234. 

— Normands, p. 69-84. 
Confédération Générale des As- 

8 c i a t i n s Ag r i co le s, 
p. 288. 

— Générale du Commerce et de 

l'Industrie, p. 247 s. 

— du Travail p. 238 s. 254 s. 

279 s. 288 s. 

Confédérations Ouvrières, p. 53. 
Conseil Economique du Travail, 

p. 288. 
Coopératives, p. 12-14-92 s. 169- 

170 s. 211 s. 228 s. 256. 
Coupin, p. 290. 
Coûté, p. 45. 
Crédit Lyonnais, p. 148. 



Damoy, p. 11-45-78. 

Darien (Georges), p. 8-244-267. 



Debray, p. 107 s. 139. 
Deherme (Georges), p. 264. 
Delabarre, p. 72. 
Doneux, p. 125-169. 
Deux-Passages (Aux), Lyon, 

p. 71. 
Devun (Th.), p. 116 s. 
Docks de l'Alimentation, Nancy, 

p. 82. 
Docks Ardennais, p. 79-104. 

— de l'Aube, p. 73. 

— dç la Brie, p. 182 

-- du Centre, p. 59-81-108-217 s. 

— Foréziensde l'Alimentation, 

p. 81-190. 

— Francs-Comtois, p. 74-80. 

— Lyonnais, p. 59-71-83-197. 
-— Méridionaux, p. 81. 

— de Nevers, p. 82. 

— du Nord, p. 71-74-82-163 i5. 

— de rOuegt, p. 58-81-108-144- 

190 s. y 

— Phocéens, p. 80. 

— de Provence, p. 84. 

— Rémois, p. 71-82-83-108-169 H. 

234. 

— Saint-Georges, Nancy, p. 82- 

215. 

— de la Sarthe (Grands), p. 83. 

— du Sud-Ouest, p. 80. 

— de l'Union Française, p. 5^'- 

79. 
Dreux, p. 176. 
Dufayel, p. 44-50. 
Duniont, p. 151-157 s. 



E 



Economats du Centre, p. 83. 
Economats parisiens (Grands), 

p. 58-83-104. 
Economie Bretonne, p. 80. 
Entrepôts de Grenelle, p. 83-87. 



Entrepôts de Paris et de Pro- 
vince, p. 86. 
m Epargne de l'Ouest, p. 59-81- 
i 216 s. 225. 

— de Toulouse p. 80. 

H Kpiciers Réunis, Nancy, p. 115. 
B Esders, p. 60. 

Essertel, p. 190. 

Etablissements Brisset, p. 82- 
108-185 s. 225. 

— Debray, p. 106 s. 139. 

— Dreux, p. 74-82-175 S.-180 

— Economiques Bisontins, 
p. 74-80. 

— Economiques du Printemps, 
Saint-Etienne, p. 81. 

— Economiques de Rennes, 
p. 74. 

— Economiques des Sociétés 
de Secours Mutuels de 
Reims, p. 71-82-83-169-174. 

^ - Economiques Troyens, p. 79. 
108. 

— Faure et Bonjour, p. 81. 

— Fournier, p. 81. 

— E. Géry, p. 81. 

— Goulet-Turpin, p. 73-82-169. 

— Guérin Père et Fils, p. 80. 

— Lépine, Suippes, p. 79-82- 
185. 

— Lucien Lépine et C*', p. 73. 

— Ch. Mauroy, p. 73-82-185. 

— B. Miellé et C", p. 73-82-185- 
225. 

— G. Miellé, Cailloux et C% 
Metz, p. 82. 

— Nicolas, p. 87. 

— Rouennais et de Norman- 
.die, p. 84. 

— deTouraine, p. 81. 

— Wibault, p. 74-82. 

— Zanzibar, p. 81-190. 
Etoile Blanche, p. 81-190. 

— du Midi, p. 79. 



Eyraud (Rëmy), p. 116 s. 



Familistère, p. 71-73-108-169 s. 
Faret, p. 32-33. 
Fayolle, p. 190. 

Fédération des Commençants 
Détaillants, p. 290. 

— des Coopératives, p. 226 s. 280. 

— des Syndicats Commerciaux 

du Nord, p. 124. 
Finot, p. 218. 






Galeries du Havre, p. 59-65. 

— Lafayette, p. 16-20 s. 

— Lilloises, p. 71. 

— Nancéiennes, p. 166. 
Gauloise (La), Versailles, p. 83. 
George (Henry), p. 14. 
Georget, p. 72. 

Gompel etC*% p. 49. 

Grand Bazar du Havre, p. 59-65. 

— de Lyon, p. 71. 

— d'Alimentation, Le Havre, 

p. 64-69. 

Grands Magasins d'Alimenta- 
tion, p. 62. 

Granetias, p. 190. 

Griffon, p. 72. 

Guichard-Perrachon, p. 190. 

Guillaumat (général), p. 176-180. 

Guyot, p. 190. 



H 



Hériot, p. 32-33. 
Hyfrard, p. 217. 






-m 



296 



INDEX ALPHABETIQUE 



Incroyable, p. 50. 

Intendance, p. 95-180-190-212 s. 

Isaac, p. 289. 



Jaurès, p. 74. 
Jauriat, p. 86. 
Jay (M'>^*), p. 28. 
Jouhaux, p. 279 



Larabrechts, p. 54-55. 
Lefebvre (René), p. 124. 
Loevi, p. 86-97. 
Loucheur. p. 91. 
Louvre (Au), p. 31-33-70-112. 
Louvre (Hôtel du), p. 43. 
Lutetia, p. 43. 

M 

Magasins du Casino, p. 79-81- 
107 s. 193-198-204 s. 

— des Cordeliers, Lyon, p. 71. 

— Modernes, p. 43-49. 

— Réunis, p. 43-49-165. 
Maggi, p. 105. 

Magny, p. 17. 
Maisons Rleues, p. 59. 
Mallcval (Cave), p. 95. 
Manuf.ictures de l'Alimentation, 

p. 58. 
Marsal, p. 289. 
Maus (G.), p. 290. 
Ménagère Française, (A la) , 

p. 73-82-184. 
Menier (Emile\ p. 35. • 

Menier (Gaston), p. 27-35. 
Millerand, p. 285-289 s. 
Monzie (de), p. 285. 



N 



Noulens, p. 221, s. 

Nouvelle Coopérative , Paris, 

p. 83. 
Nouvelles Epiceries du Nord, 

p. 74-151-153-157 s. 
Nouvelles Galeries, p. 43-47-49- 

51-72-129. 



O 



Offices départementaux d'Ali- 
mentation, p, 189 g. 

Office pour la Lutte contre la 

Vie Chère, p. 217 s. 
— Technique du Ravitaille- 
ment, p. 97-102. 

Olida. p. 231-234. 



Palais d'Orsay, p. 43. 
Palomera (De), p. 290. 
Paris-France, p. 43-49-70. 
Paris-Médoc, p. 87. 
Pauvre Diable (Au), p. 31. 
Péreire, p. 33, 

Petit-Saint-Thomas ("Au), p. 112. 
Philbois, p. 176. 
Place Clichy (A la), p. 44. 
Planteur de Caïfla (Au), p. 106 s. 
Potin, p. 10-45-74-78. 
Printemps (Au), p. 64-112. 
Prix normaux, p. 222 s. 
Progrès Commercial, p. 66. 



Q 



Quentin, p. 72. 



R 

Raoul, p. 50. 
I Raynaud, p. 90-93. 



INDEX ALPHABETIQUE 



297 



Rémoise (La), p. 115-169. 
Ricard, p. 290. 
Ricker et Hegeman, p. 62 s. 
Ruche Lorraine, Metz, p. 82. 
Ruche Méridionale, Agen, p. 81- 
108-197-213. 

— du Midi, p. 81. 

— Moderne, p. 79. 

— Picarde, Amiens, p. 84. 



S 



Samaritaine, p. 27-37-39. 
Semeuse du Sud, p. 81. 
Servan iE.), p. 62. 
Service des Fraudes, p. 229. 
Siegel Cooper Company, p. 38- 
V • 39. 
Société d'Alimentation « l'Ai- 
glon )), p. 84. 

— d'Alimentation d'Alsace et 

de Lorraine, p. 80. 

— Bourguignonne d'Alimenta- 

tion et d'Approvisionne- 
ment, p. 80-108. 

— Bourguignonne et Borde- 
laise, p. 87. 

— Commerciale d'Alimenta- 
tion du Forez, p. 115 s. 

— Economique d Alimenta- 
tion, p. 71-83-204. 

— Générale (Banque), p. 148 s 

— des Grands-Bazars Réunis, 
p. 48-130. 

— Guyenne et Gascogne, p. 79. 

— Moderne d'Alimentation , 
p. 83. 

— Nancéienne d'Alimentation, 
p. 59-178 s. 

— Normande d'Alimentation, 
p. 80-195. 



» 






— Parisienne et Séquanaise 

d' Alimentati on, p. 83- 
104. 

— Parisienne des Vins, p. 87. 

— Rémoise de l'Epicerie, p. 73. 

— des Vins Naturels, p. 86. 
Syndicat des Chocolatiers, 

p. 226. 

— de l'Epicerie Française, 

p. 17-57-74-126-290. 

— Général des Maisons à Suc- 

cursales de France, p. 189- 
230 s. 

— des Négociants en Vins, 

p. 97. 



Thiéry et Sigrand, p. 50. 
Tietz iOscar), p. 54-272. 



U 



Uni on-A pprovisionnement, 

p. 59-82. 
Union Commerciale, Me aux, 

p. 83-182. 

— Commerciale, d'Alimenta- 

tion du Forez, p. 115 s. 

— des Epiciers de Boulogne, 

p. 125 s. 

— Economique de Reims, 

p. 124. 

— des Entreprises Modernes, 

p. 231-244 s. 

— des Intérêts Economiques, 

p. 290. 

— Nationale du Commerce de 

Détail, p. 128 s. 



/ 



H? 4 



298 



INDEX ALPHABÉTIQUE 



— Nationale des Sociétés 
d'Achat en commun, p. 51- 
126 s. 

U. S. T. I.C. A., p. 282 s. 

United Cigar Stores, p. 63 s. 



Verband Waren und Kaufhàu- 
ser, p. 54. 



Vigneronne (La\ p. 86-87-148' 
Vilgrain (Baraques), p. 90. 
Ville de Paris, p. 32. 



W 



Warrants, p. 147. 



TABLE DES MATIÈRES 






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i 



1 



^fv Préface vu 

I. — Pour la mort de la routine et des billeve- 
sées sociales | 

II. — Les Grands Magasins {Q 

III. — Les Grands Magasins de province .... 46 

IV. — Les Maisons à Succursales d'Alimentation. 70 
V. — Les Maisons à Succursales de Spécialités. 85 

VI. — Les Roulottiers 104 

VII. — Les Sociétés d'achats en commun. Mai- 
sons contrôlées 114 

VIII. — Résumé de ce qui précède 132 

IX. — Les Banques à Succursales, sœurs des 

Entreprises Modernes 138 

X. — Les Entreprises Modernes aux pays en- 
vahis. Le Nord 150 

XI. — Par la vitalité des riniTti^prises Modernes, 

ressusciteat les pays libérés , ..... 165 
XII. — - Les Entreprises Modernes de la zone des 

armoes. -^5 ,.^ ^ ," ; • , . . . .; . ♦, . . 175 



4 



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300 TABLE DES MATIERES 

XIII. — Les Entreprises Modernes et les fantaisies 

administratives . . 186 

XIV. — Les Entreprises Modernes ont combattu 

la vie chère 202 

XV. — Le Groupement par affinités 233 

XVI. — En face d'une situation nouvelle 252 

XVIÏ. — Un obstacle surgira-t-il ? 263 

XVIU. — Où l'on peut voir que toutes craintes 

doivent être écartées . 270 

XIX. — Le Présent... l'Avenir 279 

Index alphabétique 293 



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E. GRiJVIN — IMPKIMEft^E OE LAGHY 



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COLUMBIA UNIVERSITY LIBRARY 

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